World Climbing à Riyad : la neutralité à géométrie variable
- Pierre-Gaël Pasquiou

- il y a 2 heures
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La neutralité est une fiction commode, une de ces formules qui permettent aux fédérations internationales de continuer à faire tourner la machine — calendriers, règlements, podiums, communiqués — comme si la géopolitique n’était qu’un bruit de fond. On retire les drapeaux, on efface les hymnes, on invente des statuts « neutres », et l’on croit avoir rétabli un espace propre, aseptisé, où le sport pourrait continuer à se raconter comme une parenthèse morale dans un monde qui ne l’est pas. L’idée est séduisante. Elle est surtout pratique.

Le dernier communiqué de World Climbing (anciennement IFSC) est court. Et dans ce format-là, chaque phrase pèse. Il annonce la levée de la suspension des fédérations russe et biélorusse, réaffirme la politique d’athlètes « neutres », précise qu’aucun événement ne sera organisé en Russie ou en Biélorussie, puis — presque au détour d’une phrase, comme on glisse une information administrative — annonce que l’Assemblée générale 2026 se tiendra à Riyad, en avril prochain, avec une session dédiée au rôle du sport et des fédérations internationales dans le contexte géopolitique mondial. Autrement dit : on va débattre de neutralité et de géopolitique depuis Riyad. Le décor, lui, est posé. Et il dit déjà tout. Il y a plusieurs semaines, nous avons sollicité World Climbing sur la question des licences « neutres » et des modalités concrètes de cette politique — critères, garde-fous, lignes rouges. À ce jour, notre message est resté sans réponse.
Riyad 2026 ne surgit pas de nulle part, il prolonge une trajectoire.
Riyad, Arabie saoudite : un État qui ne se contente pas d’accueillir le sport, mais qui l’utilise, l’organise, l’investit et l’exhibe comme un instrument stratégique de puissance. Le fonds souverain saoudien, le Public Investment Fund, gère plus de 900 milliards de dollars d’actifs ; il irrigue le football européen, la Formule 1, le golf professionnel, les « méga-événements » qui s’enchaînent, la Coupe du monde 2034, et cette industrialisation du prestige sportif a un nom — sportswashing — parce qu’elle n’est pas une simple passion nationale mais une politique d’image. Et l’image, ici, n’est pas une coquetterie : c’est une diplomatie.
On a déjà vu ce mécanisme à l’œuvre avec les Neom Beach Games : un événement controversé, des athlètes aux positions divergentes, une fédération prudente, et un projet politique gigantesque en arrière-plan. Riyad 2026 ne surgit pas de nulle part, il prolonge une trajectoire. Et, comme souvent, ce qui frappe le plus n’est pas seulement ce qui est décidé, mais la manière dont ces décisions flottent dans le vague, sans explication, sans doctrine, sans récit.
Le problème, c’est que la neutralité, lorsqu’elle devient un outil de gouvernance, se choisit toujours ses angles morts. L’Arabie saoudite, ce sont 196 exécutions en 2022 et au moins 172 en 2023 selon Amnesty International, c’est une peine de mort appliquée à des cadences qui devraient suffire à disqualifier l’idée d’un « lieu neutre ». Ce sont des militantes des droits des femmes arrêtées et condamnées, parfois sous des lois antiterroristes, ce sont des opposants emprisonnés pour des prises de parole sur les réseaux sociaux, ce sont des relations homosexuelles criminalisées et donc passibles de sanctions pénales, dans un système juridique où les peines peuvent être extrêmes. C’est aussi l’assassinat de Jamal Khashoggi, en 2018, dans un consulat à Istanbul — un meurtre politique qui a cessé depuis longtemps d’être un « fait divers international » et que les services de renseignement américains ainsi que l'ONU ont attribué à une opération approuvée au plus haut niveau de l’État. On peut toujours discuter la hiérarchie des indignations, mais on ne peut pas prétendre que tout cela est un simple arrière-plan.
Les institutions préfèrent l’ordre des procédures à l’ordre moral, où l’on fabrique du « neutre » non pas pour protéger le sport, mais pour protéger la continuité d’un système
C’est ici que la mise en scène devient presque obscène : on exige des athlètes qu’ils soient neutres, qu’ils se présentent sans symboles, qu’ils portent le poids des compromis au nom de l’universalité, tandis que la gouvernance du sport international se laisse accueillir là, et transforme ce choix en simple détail de logistique. La neutralité devient alors une discipline imposée aux individus, mais une souplesse offerte aux structures.Elle encadre les corps, mais pas les capitaux. Elle chasse les drapeaux des podiums, mais elle accepte très bien les milliards qui organisent les arrière-scènes.
On a déjà vu ce mécanisme, sous des formes différentes : le moment où les institutions préfèrent l’ordre des procédures à l’ordre moral, où l’on fabrique du « neutre » non pas pour protéger le sport, mais pour protéger la continuité d’un système, et où le débat sur les valeurs devient un exercice de communication, tenu dans un lieu qui contredit ce qu’il prétend questionner. Ce n’est pas qu’il faille fantasmer un sport pur, hors du monde. C’est qu’il faut enfin admettre que la neutralité n’est pas l’absence de politique, mais une politique en soi — et qu’à force de la brandir comme un talisman, on finit par en faire un alibi.














