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Blues post-olympique : les angles morts de la performance sportive

il y a 4 minutes
8 min de lecture

Une participation aux Jeux produit une euphorie qui n’a d’égale que la descente qui l’accompagne. Alors que la littérature scientifique s’intéresse de plus en plus aux épisodes dépressifs post-compétition, peu de monde se penche sur le difficile « retour des héros ». Pas plus que sur celui des personnes qui leur ont permis d’y aller. Voici un article qui chante le blues.


Coupe du monde Chamonix 2026
© Louis Lepron pour Vertige Media

Deux ans après Paris 2024, on y est : la machine olympique est d’ores et déjà relancée. Les fédérations construisent leurs collectifs pour Los Angeles, les premier·ères favori·te·s réapparaissent, d’autres se sont effacé·e·s à bas bruit et on fantasme déjà sur les prochain·e·s athlètes avec une médaille autour du cou. C’est aujourd’hui implacable : les Jeux olympiques se sont érigés en sommet international du sport et, comme l’écrit le géographe Pascal Gillon en 2024, en support de communication géopolitique.


Les athlètes sont alors porté·es en héros et héroïnes, incarnant le progrès perpétuel et faisant rêver le monde tous les quatre ans. Pourtant, les équipes, les membres du staff impliqué·es dans ces processus, ainsi que les sportif·ve·s représentant leur pays, ne sont pas des machines. Aujourd’hui, tandis que les institutions se projettent vers l’avenir, iels sont nombreux·ses à continuer de vivre les conséquences psychologiques des Jeux précédents. Pour elleux, la question n’est plus de revenir au plus haut niveau, mais de pouvoir se remettre des dernières épreuves olympiques.


« Parfois, tu as la tête sous l’eau et tu essaies de reprendre ta respiration. Puis tu replonges, tu te cognes contre un rocher, et tu y retournes encore »

Victoire Andrier, ancienne membre de l'équipe de France de vitesse.


L’escalade, quant à elle, est olympique pour la troisième fois. Et pour la troisième fois, le format sera différent. En 2028, à Los Angeles, chaque discipline aura sa médaille (escalade de vitesse, de difficulté et de bloc, ndlr). Si le format semble pouvoir se pérenniser, le retour de celleux qui font vivre cette aventure demeure instable. En un mois, parfois en quelques semaines, des athlètes viennent concentrer quatre années de préparation, de sacrifices et d’obsessions. Du jour au lendemain, ce à quoi iels ont consacré leur vie peut prendre la forme d’une consécration ou d’une immense désillusion. Si l’on connaît bien les histoires des vainqueur·se·s, et parfois celles des vaincu·es, on invisibilise complètement la transition post-olympique. Des milliers de sportif·ves retournent dans l’anonymat, dans l’ombre d’une période de quatre ans qui s’étend entre deux cérémonies d’ouverture. Les personnes qui les ont encadré·e·s, elles, n’auront jamais vu la lumière de l’exposition médiatique. Ces récits que l’on ne raconte pas disent beaucoup de la manière dont on fabrique la performance, et de notre manie d’oublier la fragilité des personnes.


Pour qui sonne le glas


Pendant quatre ans, la vie d’un·e grimpeur·se olympique est organisée autour d’un seul objectif : entraînement, sacrifices, préparation, sélections, compétition… Les Jeux représentent l’aboutissement d’une organisation totale. Et, quand la cérémonie de clôture sonne le glas, soudain, tout s’arrête. À l’occasion d’un long entretien qu’elle m’a accordé, Victoire Andrier, ancienne grimpeuse de haut niveau en escalade de vitesse, raconte comment elle a vécu cette préparation olympique en vue des Jeux de Paris 2024. Jusqu’à voir son rêve de sélection s’envoler au terme d’une saison de qualification intense. « Pendant toute la préparation et la sélection, j’étais dans un torrent qui n’a fait que s’accélérer, confie-t-elle. Parfois, tu as la tête sous l’eau et tu essaies de reprendre ta respiration. Puis tu replonges, tu te cognes contre un rocher, et tu y retournes encore. »



Revenir des Jeux, c’est aborder une période de transition majeure dans la carrière d’un·e sportif·ve de haut niveau. Cette période est aujourd’hui reconnue comme une phase importante de vulnérabilité sur le plan psychologique. Le consensus scientifique décrit ce phénomène sous le terme de « blues post-olympique », caractérisé par un ensemble de réactions émotionnelles, cognitives et comportementales apparaissant dans les jours, les semaines ou les mois suivant les Jeux. La revue de littérature The Olympic Games transition, publiée par Roy David Samuel et Itay Basevitch, insiste sur un point fondamental : le blues post-olympique ne constitue pas un diagnostic psychiatrique, mais une réaction d’adaptation à une transition particulièrement exigeante.

« Les réveils d’après, j’étais en pleurs parce que je ne voulais pas me réveiller avec cette nouvelle réalité : un rêve inachevé et l’interruption de tout ce qui allait autour »

Victoire Andrier, ancienne membre de l'équipe de France de vitesse.


Les deux chercheur·ses en psychologie du sport soulignent ainsi qu’il est préférable de considérer cette période comme un processus dynamique de transition plutôt que comme un syndrome psychopathologique. Dit autrement : les émotions négatives ressenties après les Jeux ne traduisent pas nécessairement un problème à régler, mais peuvent constituer une réaction normale. Et, fait important, ce ne sont pas uniquement les athlètes qui ne concrétisent pas leur rêve qui vivent ce blues. Il concerne aussi celleux qui reviennent les poches pleines de médailles, ou celleux qui n’ont pas réussi à participer aux Jeux. Conclusion : le résultat final compte moins que l’expérience vécue.


Seul·e avec du monde autour


L’escalade de haut niveau mobilise aujourd’hui des moyens considérables : de la préparation physique à l’analyse des données biomécaniques, en passant par la nutrition ou la psychologie de la performance. Chacun de ces axes renvoie à un·e spécialiste de sa discipline et, ensemble, ces expertises témoignent de l’excellence d’une organisation sportive dans la production de la performance. Pourtant, la période où les athlètes sont les plus vulnérables psychologiquement débute précisément lorsque cette organisation se retire. Les ressources mobilisées diminuent alors drastiquement, tandis que les besoins de soutien augmentent.


À travers un concept intitulé « The Olympic Games Transition Model », Roy David Samuel et Itay Basevitch précisent que la période post-olympique n’est pas un événement isolé, mais le résultat d’une succession de transitions débutant bien avant la compétition. Ainsi, le blues post-olympique apparaît comme la conséquence d’une accumulation de changements plutôt que comme un simple « contrecoup émotionnel ». D’autres auteur·ice·s, tel·les que Kristoffer Henriksen, Robert Schinke et leurs collaborateur·ices, adoptent une perspective contextuelle en insistant sur le fait que la santé psychologique des athlètes dépend autant de leurs caractéristiques individuelles que de la qualité de leur environnement sportif.


Les conséquences de la fin brutale d’un cycle ou d’une diminution soudaine des stimulations vont donc directement impacter les sportif·ves dans leur quotidien. Du point de vue psychologique, on observera alors des émotions négatives, une baisse de la motivation, voire des épisodes dépressifs. Du point de vue physique et sportif, on notera une fatigue persistante, des troubles du sommeil ou encore une dégradation des capacités de récupération.

Victoire Andrier raconte ainsi les jours qui ont suivi la dernière étape qualificative pour Paris : « Les réveils d’après, j’étais en pleurs parce que je ne voulais pas me réveiller avec cette nouvelle réalité : un rêve inachevé et l’interruption de tout ce qui allait autour. Retrouver un autre grand rêve demande du temps, de digérer le précédent, de comprendre ce qu’on a réussi ou pas ».


La responsabilité de la prévention ne repose pas uniquement sur les grimpeur·se·s, mais aussi sur les fédérations, les entraîneur·se·s et l’ensemble du système de performance. De la même manière, le blues post-olympique ne doit pas être interprété uniquement comme la difficulté de quelques individus à gérer leurs émotions : il met en lumière l’angle mort d’un système.


Blues pour tout le monde


Pendant de nombreuses années, la littérature scientifique s’est presque exclusivement intéressée aux athlètes, et notamment à celleux qui n’atteignaient pas leurs objectifs olympiques. Comme si le blues post-olympique ne touchait que celleux qui n’étaient pas assez « fort·es ». Le résultat sportif n’est pourtant qu’un facteur parmi d’autres de ce phénomène. Tous·tes les grimpeur·se·s peuvent être touché·es.

En 2022, dans l’article Beware of the blues: Wellbeing of coaches and support staff throughout the Olympic Games, Christopher E. J. DeWolfe et Lori Dithurbide montrent que les entraîneur·ses et les membres du personnel d’encadrement vivent elleux aussi cette période de vulnérabilité.


Les auteur·ices décrivent un phénomène comparable au blues post-olympique des sportif·ves, bien qu’il soit façonné par les spécificités du rôle professionnel occupé. Implication sociale et émotionnelle intense, responsabilité permanente, disparition soudaine du collectif, manque fréquent de reconnaissance institutionnelle ou médiatique… Autant d’éléments qui produisent des conséquences professionnelles et personnelles.

Le mécanisme décrit par les recherches n’est pas propre aux Jeux olympiques. Une personne qui prépare pendant plusieurs années l’enchaînement de son premier 7a, une expédition en Himalaya, une grande voie mythique ou une saison de compétition amateur peut, elle aussi, organiser une grande partie de son existence autour d’un objectif majeur. Lorsque celui-ci est atteint ou abandonné, un vide comparable peut apparaître. À la suite d’un succès, on parle de post-achievement depression. Le blues post-olympique est donc la vitrine d’un phénomène vécu, souvent inconsciemment, par beaucoup de monde. Il révèle la manière dont nos sociétés sont inscrites dans une culture de l’accomplissement personnel et de la microcélébrité.


« Quand l’aventure s’arrête, l’accompagnement fédéral ou public n’est pas immédiat (...).Pour moi, c’est un problème et un manque. Je pense qu’il devrait y avoir au moins des entretiens de fin de carrière, dans lesquels on nous présente au minimum la manière dont la suite va se passer »

Victoire Andrier, ancienne membre de l'équipe de France de vitesse.


Il faut atteindre ses rêves, les raconter, continuer à réussir et rebondir. Cependant, les clés pour accompagner les transitions qui en découlent ne sont pas fournies. C’est le cas de Victoire Andrier, qui n’a pas su composer avec les troubles qui sont apparus : « Le vide est arrivé après, dit-elle. Et il a été très dur parce que je ne le connaissais pas. Ce n’était ni celui du silence reposant, ni celui de la paix, mais celui de mon corps qui attend encore un signal qui ne vient plus. » Les transitions psychologiques nécessitent du temps. Vouloir repartir trop vite peut empêcher d’intégrer pleinement l’expérience vécue et conduire à remettre à plus tard une redescente inévitable.


Bonne descente !


Dans une perspective de la performance repensée dans sa globalité, il est indispensable de prendre en compte l’après. Aucun sommet n’est gravi sans que la redescente ne soit anticipée.

À l’échelle de l’épanouissement et de la santé mentale des grimpeur·se·s, cela passe par la prise en compte de différents facteurs. D’abord, privilégier une identité multidimensionnelle. C’est-à-dire exister au-delà de la grimpe et cultiver des centres d’intérêt variés.

Un équilibre qui confine parfois au paradoxe, selon Victoire Andrier : « Il y a ces deux choses : plus tu te projettes dans cette identité sportive, plus tu l’incarnes, plus tu l’imagines, plus tu l’ancres, et plus tu deviens fort·e parce que cette posture t’aide en compétition, explique-t-elle. Et en même temps, quand tout s’arrête, c’est d’autant plus compliqué que cette identité est forte. Je ne regrette pas du tout de l’avoir autant forgée, mais le deuil qui a suivi était bien réel. »


Ensuite, il faut mettre en place et préserver un soutien social inconditionnel et total. Cela passe par l’éducation des acteur·ice·s aux stratégies d’adaptation centrées sur la reconnaissance et l’acceptation des émotions, ainsi que par l’anticipation et la préparation des transitions en amont, à travers la formation et la normalisation de leurs conséquences.

L’ancienne grimpeuse de haut niveau reconnaît avoir pu être accompagnée humainement et financièrement lorsque sa carrière s’est arrêtée. Pour autant, elle regrette que ce soit aux athlètes de solliciter un accompagnement, plutôt qu’aux structures fédérales et publiques de le systématiser. « Quand l’aventure s’arrête, l’accompagnement fédéral ou public n’est pas immédiat, lâche-t-elle. J’ai été demandeuse et proactive, alors j’ai pu obtenir du soutien. Mais il n’est ni systématique, ni identifié, ni construit. Pour moi, c’est un problème et un manque. Je pense qu’il devrait y avoir au moins des entretiens de fin de carrière, dans lesquels on nous présente au minimum la manière dont la suite va se passer. »


Ce blues rappelle une évidence souvent oubliée : une performance ne se termine pas lorsqu’un objectif est atteint, mais quand la personne est parvenue à intégrer l’expérience afin de construire la suite. Préparer la descente, ce n’est pas diminuer l’ambition sportive. C’est reconnaître que protéger les personnes fait pleinement partie de la performance.


 
 

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