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« On arrive » : en montagne, ces randonneurs répondent au racisme

il y a 7 minutes
9 min de lecture

Randonnée, alpinisme, bivouac : les espaces naturels sont présentés comme universels, mais restent traversés par le racisme, entre moqueries et soupçons. Une génération de randonneurs racisés raconte. Et commence, doucement, à changer la donne — jusqu’à inventer, cet été, une contre-tendance virale pour affirmer sa place.


Le racisme subit pour les randonneurs en montagne
© Gaspard Njock pour Reporterre

Cet article a été initialement publié sur Reporterre.


C’est une vidéo comme il s’en poste des dizaines chaque jour. Un jeune homme se filme longeant une rivière, surplombée par des montagnes. Mais lui, il s’appelle Omar. Et il s’adresse en ces mots à ceux qui le regardent : « Quittez vos quartiers, faites de la randonnée, ça m’a ouvert les yeux ». Ce qu’il reçoit en retour : un déferlement de messages racistes nauséabonds, résumés à une idée, « ils ne vont pas commencer à venir dans nos montagnes ».

Si les sentiers de montagne sont volontiers présentés comme des havres de ressourcement universels, la réalité est, comme le montre l’histoire d’Omar, plus rugueuse : pour une partie de la population française, s’y aventurer, c’est traverser une frontière invisible. Et parfois se faire violemment rappeler qu’on l’a franchie.


Des balles à blanc


Cette frontière, des milliers de jeunes racisés ont décidé de la faire tomber — et de le faire savoir. Mi-août 2026, une vidéo TikTok montrant un paysage de montagne s’est accompagnée d’une légende du type : « Un des rares endroits en France sans “wallah, wesh, mashallah”, où tu peux encore être en sécurité ». Rapidement relayée, cette publication a cristallisé un sentiment largement partagé : la montagne comme dernier « sanctuaire » préservé de certaines populations. En réaction, des dizaines de jeunes racisé·e·s ont lancé la tendance « On arrive », détournant le code initial pour se filmer en train de randonner, camper ou gravir des sommets, avec pour seul mot d’ordre : « On arrive ». Portée par des comptes comme @sors2cheztoi ou @iwas.here38, la trend a cumulé des millions de vues, transformant une attaque raciste en affirmation collective de légitimité dans les espaces naturels.


« On ne connaissait même pas le nom du massif qui était à 500 mètres de chez nous »

Foued, Franco-algérien de 48 ans

Foued a flirté avec cette frontière presque toute sa vie. Il a grandi à Voreppe, commune proche de Grenoble, bordée par les falaises du Vercors et celles du massif de la Chartreuse. Franco-algérien de 48 ans, il a longtemps tout ignoré des montagnes, comme ses copains de quartier : « On ne connaissait même pas le nom du massif qui était à 500 mètres de chez nous ». Enfant, sa mère tombe malade et il est placé en foyer, en plein Vercors : deux ans de ski, de randonnées, de bivouacs. « La montagne m’a aidé à traverser cette dure période ». Le weekend, il rentre chez son père, au quartier. Où personne parmi ses copains ne sait skier.

Il faudra des années, et un collègue qui lui fait remarquer que des Parisiens prennent le train pour venir randonner juste à côté de chez lui, pour que Foued s’y remette, jusqu’à l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) et le GR20. Il en est mordu. Mais sa présence n’a jamais été tout à fait ordinaire : « Quand on était deux Maghrébins sur 500 coureurs dans un raid VTT, tu te dis : statistiquement, on est à part ».

Cette absence a une histoire. « Les sports en haute montagne ont longtemps été dominés par les hommes, portés par un culte de la performance, et réservés aux classes favorisées », indique la géographe Léa Sallenave, dont l’enquête auprès de jeunes grenoblois de quartiers populaires montre que les adultes de référence dans le domaine — élus, guides, amateurs d’alpinisme — appartiennent encore majoritairement à des catégories privilégiées. « Un Parisien des quartiers, il a plutôt tendance, s’il peut, à aller se reposer à la mer, dit Kovana, 28 ans, qui a grandi en Essonne et travaille comme livreur de fruits et légumes. Nous, toute l’année, c’est le stress, c’est la fatigue physique au travail. L’été, on a besoin de souffler. La montagne, c’est vu comme un effort supplémentaire. »


« Les montagnes alpines ou la forêt de Fontainebleau ne sont pas blanches a priori, mais elles le deviennent parce qu’elles sont investies par des personnes qui se vivent comme dominantes »

Nacira Guénif-Souilamas, professeure à l’université Paris-VIII


À cette dimension sociale s’ajoute une dimension raciale. « Les montagnes alpines ou la forêt de Fontainebleau ne sont pas blanches a priori, mais elles le deviennent parce qu’elles sont investies par des personnes qui se vivent comme dominantes », explique la sociologue et anthropologue Nacira Guénif-Souilamas, professeure à l’université Paris-VIII. Ce n’est pas l’espace qui exclut, dit-elle, mais le regard de ceux qui s’en croient les gardiens légitimes.

Léa Sallenave a objectivé ce regard. Dans la revue Géographie et cultures, elle a analysé plus de 1 240 visuels de quatorze stations alpines entre 2018 et 2020 : des corps blancs, jeunes, minces, hétérosexuels. Elle appelle ce mécanisme « l’ordre des places » : la montagne est un espace approprié par certains groupes, que d’autres transgresseraient en s’y aventurant. Une grille de lecture empruntée au sociologue Razmig Keucheyan, dont le titre du livre de 2014 résume la thèse : La nature est un champ de bataille.


Surprises, railleries et charge raciale


Une fois sur les sentiers, les témoignages recueillis par Reporterre racontent des expériences aux troublantes similitudes : le sentiment d’être épiés, la nécessité de montrer patte blanche, et parfois les moqueries et les insultes. Sur le GR20, Foued l’a vécu frontalement : avec ses amis, ils avaient demandé un plateau de fromages avec du pain, alors que celui-ci n’était distribué qu’avec les assiettes de charcuterie. Le gérant du refuge s’est énervé, provoquant leur départ, en pleine nuit. « C’était du racisme bête et méchant », soupire Foued.

Nadir Dendoune sait, lui aussi, de quoi il parle. En 2008, il est devenu le premier Maghrébin à atteindre le sommet de l’Everest, un drapeau « 93 » brandi tout là-haut : « Un geste politique, qui voulait dire : on a notre place partout ». Il a raconté son périple dans Un tocard sur le toit du monde (Éd. Pocket, 2010), adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension. Depuis 2019, il emmène chaque été des jeunes suivis par la Protection judiciaire de la jeunesse crapahuter dans les Alpes. Il est aussi parrain de l’association Apart, qui pratique depuis vingt ans l’insertion professionnelle par les sports de nature et emmène, elle aussi, des jeunes en montagne.


Nadird Dendoune au sommet de l'Everest
Nadir Dendoune au sommet de l'Everest.

Lors de l’une de ces sorties, un groupe de randonneurs bien équipés s’est mis à railler à voix basse l’un des ados du groupe, à cause de sa façon de s’habiller. « Que les gens rient de moi, ça m’est égal, j’ai l’âge pour l’encaisser. Mais là, c’est des mômes, et pour les emmener à la montagne, ça demande des mois de travail. » Un mépris qui s’est rejoué presque à l’identique cet été au lac de la Muzelle, dans les Écrins, où Le Monde décrit des randonneurs aguerris se moquant des « tentes deux secondes » de nouveaux venus. Foued a vécu la même chose : « J’ai ressenti de la surprise chez certaines personnes de nous voir participer à des raids VTT ou à du ski d’alpinisme. Une surprise qui pouvait s’accompagner de petites railleries », se souvient-il, citant des remarques sur leurs tenues jugées inadaptées — un short de foot ou de basket sur un raid VTT, par exemple. « À mon sens, ce sont les codes liés aux disciplines, mais aussi, parfois, une façon de maintenir à distance certaines populations. »


« J’ai grandi en Île-de-France, toujours entourée de béton. Ça ne devrait pas être un privilège de pouvoir profiter de la nature, de se ressourcer »

Imen, membre des Hijabeuses.


Imen, passionnée de sports en plein air et membre des Hijabeuses — le collectif né en 2020 qui milite pour le droit des footballeuses et sportives qui portent le foulard à disputer les compétitions officielles —, décrit quant à elle une vigilance de tous les instants : « Sur les sentiers, tu sais que tu vas être regardée, parfois de façon insistante. Ça demande une vraie préparation mentale de sortir de chez toi, et ça peut aller jusqu’à t’empêcher de faire certaines choses. » Le privilège blanc en plein air, résume-t-elle, tient en une phrase : ne pas avoir à se soucier du regard des autres.


Imen lors d'une sortie à la montagne
Imen lors d'une sortie Instagram © @sabury__

Une vigilance que la sociologue Nacira Guénif-Souilamas rattache à un mécanisme plus large : « C’est tout l’inconvénient de ce qui est parfois nommé “racisme ordinaire” — ça arrive dans des situations ordinaires, mais le racisme en lui-même n’est jamais ordinaire. Les personnes racisées savent que ce n’est jamais une interaction anodine : en général, elle peut durablement affecter la vie des personnes qui la subissent, et en altitude, à un moment où on est particulièrement vulnérable, face au comportement d’un gardien de refuge, par exemple, les conséquences immédiates peuvent être graves. » Kovana, lui, a découvert la montagne par un chemin improbable : des sessions de jeu vidéo entre potes rencontrés en ligne, jusqu’à un rendez-vous en vrai au lac du Léat, près de Grenoble. Il y a pris goût au point de lancer le compte Instagram Sors2chez toi, où il partage ses sorties avec un enthousiasme contagieux et tente de convaincre les hésitant·e·s, venu·e·s comme lui de quartiers populaires, que les randonnées sont aussi pour elleux.


Les réponses racistes en ligne ne se sont pas fait attendre : « Restez chez vous, on ne veut pas vous voir là », ou plus récemment « Cailleras dans la nature, maintenant nulle part on peut être tranquille ». Mais ce sont surtout les remarques d’autres randonneurs, sur le terrain, qui le touchent : quand il campe, elles portent sur la propreté. « On me demande souvent si j’ai de quoi mettre mes déchets, comme si le respect du lieu n’allait pas de soi pour moi », confie Kovana. Les gens croisés à la montagne sont souvent ouverts, curieux, posent des questions — mais une note discordante revient parfois dans la conversation. « Tu sens que le mec regarde trop BFMTV. Il est gentil, mais il a sa petite idée. Et toi, t’es là à prouver que t’es pas dangereux, pas comme il s’attend qu’un homme noir soit », ajoute-t-il. Pour éviter des mésaventures à sa communauté, il partage régulièrement des conseils pratiques : matériel, comportement, respect des lacs et des animaux.


Racisme ordinaire sur les réseaux sociaux
Capture d'écran du compte Instagram @sors2cheztoi.

Nadir Dendoune, lui, répète aux jeunes de la PJJ qu’il accompagne : « Vous n’avez pas le droit à l’erreur. Si vous commettez une faute, c’est toutes les banlieues françaises qui prennent dans la gueule. On sait qu’on est scrutés ». Cette responsabilité de représenter, de rassurer, d’être exemplaire, une personne blanche n’a pas à la porter. La sociologue Maboula Soumahoro l’a théorisée sous le nom de charge raciale. « Elle porte toujours sur la personne qui subit le racisme, résume Nacira Guénif-Souilamas. C’est précisément ça qui fait que quelque chose de récréatif peut tourner au cauchemar. »

Demain leur appartient


Depuis quelques années, la donne change, notamment via les réseaux sociaux. En juin, Kovana a annoncé sur son compte une sortie à Étretat. Une adolescente et son frère, qui le suivaient depuis des semaines mais n’osaient pas lui écrire, sont venus le rejoindre sur le sentier, avec leur mère. « Ça m’a fait kiffer », dit-il. Nadir Dendoune mesure la différence : « Mon ascension de l’Everest en 2008 a eu un impact limité. Si les réseaux avaient existé, ça aurait été la folie : un gamin qui voit quelqu’un qui lui ressemble en montagne comme le vidéaste Inoxtag et se dit “Moi aussi je peux”. » Depuis Grenoble, Foued suit lui aussi des comptes tenus par des randonneurs racisés du coin, comme @iwas.here38, qui filment des lacs d’altitude et des sommets à portée de bus : « Depuis qu’ils diffusent ces vidéos, j’ai l’impression que les gens ont plus de facilité à passer le cap ».


« Ça va changer, même si les discours politiques qui visent les Noirs et les Arabes n’aident pas. Il faut qu’ils s’attendent à ce qu’on investisse la montagne. Pas contre eux, avec eux. »

Nadir Dendoune, journaliste


Parmi eux, plusieurs femmes, comme Dounia, alias @the_routarde_voilée, qui documente ses traversées en autostop, ou Aché, qui a fondé l’association Our Summit et organise des sorties outdoor gratuites pour des jeunes de banlieue. « C’est un acte politique, car pour nous, femmes qui portent le voile, la visibilité est une forme de danger, dit Imen, qui a coorganisé en 2023 une ascension du Kilimandjaro, le plus haut sommet d’Afrique, aux côtés de huit femmes françaises, banlieusardes et racisées, guidées uniquement par des femmes. Tu reçois des commentaires islamophobes pires encore que les hommes. »

D’autres collectifs entendent passer à la vitesse supérieure, comme Rando fragile, qui organise depuis Paris des randonnées clés en main, accessibles « à tous ». Dans le sud, le PSartrek Club fonctionne dans le même esprit et revendique de « vraies connexions ». « Avec ces collectifs, on n’est plus là à s’intégrer dans un espace qui n’a pas été conçu avec nous, on en crée un qui l’a été », résume l’anthropologue Jasmijn Rana, qui mène depuis 2025 un projet de recherche européen sur les inégalités ethnoraciales dans les loisirs de plein air.

Reste une question, posée à Nacira Guénif-Souilamas : pourquoi tant de haine, précisément aujourd’hui ? Sa réponse retourne le problème : si les commentaires racistes se multiplient sous des vidéos comme celle d’Omar, ce n’est pas le signe d’un recul, mais celui que de plus en plus de personnes racisées vont en montagne, s’y filment, s’y sentent légitimes. « Ils se disent : “Je ne vois pas pourquoi je me priverais de ça si j’en ai envie”. » La violence des réactions en dit long, pour la chercheuse, sur ceux qui, en voyant la montagne se partager, sentent leur exclusivité leur échapper.


« J’ai grandi en Île-de-France, toujours entourée de béton, dit Imen. On a tous besoin d’aller toucher un peu d’herbe, de respirer un air frais. Ça ne devrait pas être un privilège de pouvoir profiter de la nature, de se ressourcer. » « Ça va changer, même si les discours politiques qui visent les Noirs et les Arabes n’aident pas, veut croire Nadir Dendoune. Il faut qu’ils s’attendent à ce qu’on investisse la montagne. Pas contre eux, avec eux. »


 
 

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