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Sandra Berger, présidente de la FFME : « Je ne sors pas de nulle part »

L’ancienne secrétaire générale de la Fédération française de la montagne et de l’escalade vient d’être élue à la présidence sur un quasi-plébiscite. À 44 ans, elle devient la première femme présidente de l’histoire de l’organisation ainsi que l’une des très rares à prendre la tête d’une fédération olympique en France. Pour autant, le souffle de Sandra Berger est ailleurs. Et pour le connaître, il faut plonger dans la première grande interview qu’elle a décidé de donner depuis son élection.


Sandra Berger
Sandra Berger à Paris en mars 2025 © Louis Lepron pour Vertige Media

C’est comme si elle avait pris de l’élan. On ne sait pas tout à fait ce qui vient de se passer quand nous nous asseyons en face de Sandra Berger, mais une chose est sûre : il faut reprendre son souffle. Entre le moment où elle nous a salués et celui où nous avons atterri un étage au-dessus, le chrono s’est un peu emballé. Le palpitant, aussi. Une porte, deux portes, une dizaine de marches avalées comme un skieur de fond norvégien et cette faculté à vous inviter à passer dans la pièce d'à côté tout en y étant déjà.


L’après-Carrière


On lui avait pourtant dit que l’entretien se ferait au long cours. Mais ce démarrage en trombe traduit sans doute une forme d’empressement. De nervosité, aussi. Après tout, c’est la première interview que Sandra Berger donne depuis qu’elle a été élue à la présidence de la Fédération de la montagne et de l’escalade (FFME). De son propre aveu, c’est même « une première dans l’exercice tout court ». Et c’est aussi la raison pour laquelle elle a tenu à être accompagnée de son directeur de la communication qui va devoir plier son mètre 93 dans ce salon pas bien grand, situé au premier étage du siège de la fédération. Les bureaux ont beau être au bord du canal de l’Ourcq, dans le 19e arrondissement de Paris, on ne profitera pas vraiment du fil de l’eau. À la place : une timide fenêtre, trois fauteuils en simili cuir et entre nous, des notes que la présidente a tenu à préparer « au cas où ».


« Je sais ce que c‘est. Comment on vous regarde. Ce qu’on attend de vous » 

Dans un des rares entretiens qu’elle a menés (longtemps avant le nôtre pour le podcast Altitudes, ndlr), Sandra Berger confiait être mal à l’aise avec la reconnaissance. Elle vient d’être élue avec 94,8% des voix. « Est-ce que je suis à l’aise aujourd’hui ? Oui, parce que je ne sors pas de nulle part, entame-t-elle. J’existe dans le paysage fédéral depuis de nombreuses années. » Avant d’être élue à la tête de la FFME, Sandra Berger a occupé le poste de présidente de la Ligue Île-de-France, puis celui de secrétaire générale, communément admis pour être l’échelon n°2 de la fédération. « Le poste de présidente, je l’ai donc déjà incarné, poursuit-elle. Je sais ce que c’est. Comment on vous regarde. Ce qu’on attend de vous. »


En novembre dernier, son prédécesseur, Alain Carrière, annonçait au bureau fédéral de la FFME sa volonté de démissionner. Moins de trois mois après, voilà Sandra Berger dans son fauteuil. « La question de prendre la relève d’Alain Carrière, elle a fini par se poser, confie-t-elle. Je l’avais dans un coin de ma tête, je savais que je pouvais incarner la fonction mais j’interrogeais juste l’impact personnel. » Sandra Berger a 44 ans, un métier de psychologue et une résidence principale dans le Gard, où elle a déménagé il y a quelques années. Après avoir sondé son entourage, la décision est prise assez rapidement. Selon nos informations, sa candidature ne faisait plus aucun doute au moment où Alain Carrière annonçait son retrait. « Sandra, c’est le choix le plus évident pour nous, ajoute un des proches collaborateurs du bureau fédéral. En tant que secrétaire générale, elle connaît tous les dossiers. C’est même elle qui préparait les trois quarts d’entre eux. »

Peu de doute donc que la nouvelle présidente poursuive méticuleusement le travail entamé par la liste menée par Alain Carrière, dont elle a hérité. « Je n’hérite pas, corrige-t-elle. Ce plan stratégique a été construit en équipe. J’y ai grandement contribué. » Sandra Berger fera donc très bien la promotion du fameux « plan  » adopté à la dernière olympiade et baptisé « Découvrir - Progresser - Performer - S’engager ». Elle dira aussi peu ou prou les mêmes choses que son prédécesseur sur les enjeux majeurs de la FFME. La situation économique préoccupante ? « On a déjà augmenté le prix de la licence, on ne le refera pas ». Le développement des salles commerciales Karma ? « Une nouvelle ligne de revenu ». Les objectifs de l’équipe de France aux Jeux olympiques de Los Angeles en 2028 ? « Nous n’en avons pas, nous préférons travailler sur le parcours des athlètes ». La popularité récente de l’escalade ? « C’est chouette mais il faut qu’on parvienne à davantage fidéliser les licencié·e·s. »

Sandra Berger dans les locaux de la FFME
Dans les locaux de la FFME, à Paris © Louis Lepron pour Vertige Media

Sexisme Education


On l’aura compris, l’élection de Sandra Berger ne provoquera pas d’aggiornamento dans le programme de la fédération. Reste l’incarnation de la fonction, forcément différente, pour celle qui veut représenter « une gouvernance accessible, partagée et moderne ». La nouvelle élue devient la première femme présidente de la FFME. En 2026, elle rejoint les deux seules femmes présidentes d’une fédération olympique d’été (avec Dominique Mérieux à la Fédération française de gymnastique et Lise Legrand, co-présidente de la Fédération française de lutte, ndlr). De quoi marquer un tournant ? « Je pense que la fonction de présidente produit la capacité à incarner ces questions de sexisme, répond-elle. Il faut pouvoir permettre d’autoriser le dialogue sur ces questions. Il faut aussi pouvoir les endosser. »


« On se retrouve confronté·e·s à des phénomènes sociétaux complexes et nous n’avons ni les dispositifs ni les moyens ni la formation pour y répondre »

Cette fonction, Sandra Berger l’endosse justement dans un contexte particulier. En fin d’année dernière, alors qu’Alain Carrière venait tout juste d’annoncer sa démission, un cas présumé d’agression sexuelle au sein de l’équipe de France d’escalade a été révélé dans nos colonnes. La victime y raconte son calvaire et surtout, la manière dont elle s’est sentie abandonnée par les instances de sa fédération, notamment sa direction. Depuis, c’est souvent la directrice générale de la FFME, Anne Grospeillet-Quintin, qui fait le SAV dans les médias. En expliquant que sa structure souffre du manque d’accompagnement de l’État sur ces cas extrêmement sensibles. La présidente ne dit pas autre chose. « Je sais ce que ces sujets impliquent et aujourd’hui, une fédération n’est pas outillée pour ça, affirme-t-elle. On se retrouve confronté·e·s à des phénomènes sociétaux complexes et nous n’avons ni les dispositifs ni les moyens ni la formation pour y répondre. » Comme certain·e·s homologues, la dirigeante appelle à la création d’une instance trans-fédérations, indépendante et experte des questions de violences sexistes et sexuelles. « Elle aurait un pouvoir d’enquête qui permettrait d’accélérer les procédures de la justice civile qui prend, sur ces cas-là, des années », explique-t-elle.

Pour autant, la nouvelle présidente de la FFME n’entend pas uniquement se situer dans ce qu’elle appelle « le combat du contre ». Autrement dit ? « C’est important de poser des limites aux auteurs de ces violences-là, traduit-elle. Mais c’est aussi essentiel de redonner de la capacité d’agir aux victimes. Il s’agit de leur faire ressentir que c’est ok d’en parler mais surtout, que leur parole va être entendue, accueillie et accompagnée. » Est-ce l’incarnation d’une femme de 44 ans, encore en activité, qui va le permettre ? « Ce sont des facteurs objectifs », répond l’élue, avec un léger sourire. Avant de botter en touche : « Mais je ne vous donnerai pas de scoop. Cette animation, cette façon d’incarner, elle se prépare en équipe ». 


« L’engagement social a été un héritage. J’y ai trouvé une manière de donner un sens à ma vie »

En attendant, les probabilités ne s’y tromperont pas. Sandra Berger a été victime de sexisme au sein de la FFME. Comment les a-t-elle dépassées ? « Je ne sais pas si je devrais dire ça, commence-t-elle, avec un suspense qui fige instantanément son directeur de communication. Mais il y a beaucoup de choses dont je me suis rendue compte après coup. » Les remarques du type – « Vous êtes une femme, vous êtes jeune, il vous manquait plus que d’être noire et vous faisiez le jackpot » –, la présidente ne les conscientise pas tout de suite. Parfois, elle les excuse. Comment l’explique-t-elle ? « Je crois que mon métier m’aide beaucoup, répond celle qui accompagne en tant que psychologue des adolescents qui ont des parcours de vie très douloureux. Quand on est avertie, on ne prend pas les impacts de la même manière. » Mais après avoir réfléchi longuement à la question, elle pense plutôt que la raison, la vraie, se trouve « dans la force de mon engagement ». Elle continue : « À un moment, dans la balance, c’était plus positif. Si je ne me suis pas attardée sur ces choses-là [les remarques sexistes, nda], c’est parce que mon engagement primait. »


Le pouvoir des pierres


D’aussi loin qu’elle se souvienne, la nouvelle présidente de la FFME est engagée depuis l’enfance. Très impliqués sur des chantiers de restauration de monuments historiques, ses parents l’immergent très tôt dans l’éducation populaire. « J’ai baigné dans un climat où les gens vivaient pour cet engagement social, reprend l’intéressée. Ça a été un héritage. Ça a surtout été un épanouissement incroyable. J’y ai trouvé une manière de donner un sens à ma vie. » La jeune Sandra Berger travaille alors sur des monuments à restaurer, puis en centre de loisirs. Elle s'engage à la Croix-Rouge française où elle fait du bénévolat auprès de sans-abri mais aussi du secourisme, pendant 10 ans. « Je devais avoir 25 ans quand j’ai pris conscience que je prenais énormément de plaisir à vivre ce qu’on déployait, confie-t-elle. L’engagement associatif, c’est un terrain de créativité incroyable. On a plein de contraintes mais ça nous challenge. Plus on a de défis, plus on vit des émotions folles. Les liens qu’on crée, les situations qu’on dépasse ensemble… c’est unique. »


Sandra Berger à Paris
Sandra Berger à Paris, en mars 2025 © Louis Lepron pour Vertige Media

Sandra Berger découvre l’escalade en 2005. À l’époque, son compagnon l’emmène dans les Pyrénées. « J’étais en train d’escalader un passage, retrace-t-elle. Ce n’était pas vraiment de l’escalade, mais j’étais quand même obligée de mettre les mains. Et je me souviens d’avoir vécu quelque chose de fort. J’avais mon sac hyper lourd, les mains sur les rochers et à ce moment-là, je me suis promis de revivre l’expérience en rentrant à Paris. » Pour la première fois de l’entretien, notre interlocutrice s'adosse à son fauteuil, replie une jambe entre ses mains. Et laisse couler. « J’ai un rapport au minéral qui est extrêmement intime, continue-t-elle. J’ai grandi en partie au milieu des pierres, dans une commanderie templière à Coulommiers. Donc sentir le minéral à pleine main, c’est quelque chose qui m’apaise. » De sa première sortie à Fontainebleau, l’année d’après, la jeune pratiquante se souvient même que le temps s’est en quelque sorte arrêté. « On rentrait de la Dame Jouanne (massif historique de Bleau, ndlr) en voiture, et je me souviens avoir verbalisé : “Elle est incroyable cette journée, j’avais complètement oublié que ma vie existait en dehors”. »


De retour dans sa vie, Sandra Berger bascule. Elle grimpe énormément, passe ses vacances en falaises mais ça ne suffit pas. Il faut qu’elle s’engage. « Il y avait des compétitions, j’avais envie d’être juge. Il y avait une buvette, j’avais envie de la tenir », pose-t-elle. Alors, elle tient la buvette, devient juge, puis présidente de jury, compétitrice, ouvreuse… Jusqu’à ce que son club FFME se dise qu’il a trouvé là une cheville ouvrière devenue indispensable. Le reste suit un parcours fédéral vertical jusqu’à la tête d’une organisation dont elle fête aussi les 20 ans de compagnonnage. C’est cette trajectoire que la présidente entend montrer aux clubs, dont elle a fait une des priorités de son mandat. Partout où elle passe, elle sait qu’elle incarnera un pur produit de la maison. Sa légitimité, son autorité, elle les tirera – encore – de la « force de son engagement ». 


La présidente de la FFME n’aura jamais touché ses notes. A capella, elle aura plutôt essayé d’expliquer la méthode avec laquelle elle imprimera cette gouvernance « moderne, partagée et accessible ». C’est encore flou. C’est sans doute encore trop tôt. Pour l’heure, Sandra Berger doit aller faire des photos. Et évidemment, à peine lui a-t-on demandé de sortir qu’elle n’est déjà plus là.

 
 

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