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« J’ai besoin de cette verticalité pour me sentir vivant » : Christophe Dumarest, un guide à l'épreuve de l'existence

il y a 3 heures
8 min de lecture

À 46 ans, Christophe Dumarest continue d’ouvrir des voies et d’emmener des clients dans quelques-unes des faces les plus difficiles des Alpes. Mais après plus de vingt ans passés à chercher l’intensité en montagne, le guide regarde désormais avec lucidité ce que cette quête lui a donné — et ce qu’elle lui a coûté. Portrait d’un alpiniste qui essaie encore d’apprendre à redescendre.


Christophe Dumarest
© Antoine Mesnage

Christophe Dumarest n’a pas encore commencé à raconter sa vie qu’il nous interroge déjà sur la nôtre. Comment Vertige Media finance-t-il des enquêtes qui peuvent déplaire aux marques du secteur ? Jusqu’où peut-on aller sans se couper de celles susceptibles de vous faire vivre ? Le guide connaît bien le média. En nous encourageant à continuer ce travail qu'il juge nécessaire, il cherche presque immédiatement les lignes de crête de notre modèle. Ces lignes sur lesquelles il chemine depuis tout jeune et dont le vide alentour lui ont procuré autant de frissons que de réflexions. Il faut dire que suivre le guide, c'est se livrer à une certaine forme de ping-pong intellectuel. Une question sur Patrick Gabarrou (guide de haute montagne français, ndlr) peut conduire à Walter Bonatti (légende de l'alpinisme italien, ndlr), le métier de guide au capitalisme, les Grandes Jorasses à Spinoza. Christophe Dumarest parle vite, associe les idées comme on laisse filer une corde et il faut parfois profiter d’une respiration pour reprendre l'échange. À 46 ans, l’alpiniste semble surtout avoir beaucoup réfléchi à ce que la montagne a fait de lui — et aux contradictions qu’elle continue de lui imposer.


Un mariage et quelques enterrements


Au commencement, pourtant, personne ne lui demande vraiment son avis. Christophe Dumarest grandit à Annecy auprès d’un père passionné de montagne qui aurait « vraiment rêvé d’être guide et alpiniste ». Les week-ends et les vacances se prennent donc en altitude. « Il y a eu une injonction assez forte, reconnaît le fils aujourd'hui. Il n’y a pas besoin d’être un grand psychanalyste freudien pour voir qu’il y avait une réalisation de rêve ou d’ambition, notamment paternelle. » Le futur guide se souvient alors du froid aux doigts, des fringales, de petits-déjeuners avalés à 6 heures du matin avant de partir skier plusieurs heures, mais aussi de refuges suisses remplis de « barbus en salopette » qui voient débarquer deux gamins. Il arrive même que les parents laissent Christophe Dumarest et son frère avec le gardien pour aller faire un sommet. Des souvenirs « croustillants et un petit peu borderline », sourit-il aujourd’hui : « On est post-68. Ce sont des choses que moi, je n’aurais pas faites avec mes gamins ».


Pour qu'elle devienne la sienne, Christophe Dumarest commence par s'éloigner de cette montagne qu'il vit en héritage. À l’adolescence, le jeune homme bifurque vers le snowboard, la fête et « quelques chemins de traverse », avant qu’une équipe départementale d’alpinisme ne rallume ce qui était resté « en jachère ». Il tente ensuite les sélections du Groupe haute performance alpinisme de la FFME (Fédération française de la montagne et de l'escalade, ndlr). Sur une vingtaine de candidats, Christophe Dumarest termine deuxième. « Là, je me suis dit : mais what ? Je mets le pied dans un truc. J’étais hyper fier ». Celui qui n’a pas particulièrement trouvé de reconnaissance dans sa scolarité découvre un endroit où il est bon. Et où cela se voit. « C’est là où je suis reconnu », résume le guide en rembobinant les impressions de l'époque.

Christophe Dumarest enfant
Christophe Dumarest, très en avance sur la tendance lifestyle parisienne d'aujourd'hui © Archives familiales

Christophe Dumarest assure ne pas avoir « une âme de compétiteur » et dit aller en montagne pour s’extraire « des contraintes du mètre et de la seconde ». Pourtant, au sein de ces équipes de jeunes alpinistes triés sur le volet, il veut aussi « tirer [son] épingle du jeu ». Ainsi, la montagne devient à la fois l’endroit où il pense échapper à la compétition et celui où il commence à se construire par comparaison aux autres.


« Il y a certainement un petit peu d’orgueil à pouvoir assumer le fait de guider dans des courses qui font rêver les alpinistes amateurs »

Le 14 juillet 2003 lui en montrera brutalement le prix. Christophe Dumarest appartient alors à l'ENJA (Équipe Nationale Jeunes Alpinistes, ndlr) avec Arnaud Drouet, François Dupety et Marshal Mussemessi. Les trois jeunes hommes, âgés de 22 et 23 ans, meurent lors du même accident dans le massif du Mont-Blanc. Christophe Dumarest a pratiquement leur âge. Il se trouve dans les locaux de l’ENSA (École nationale de ski et d’alpinisme, ndlr) lorsque la nouvelle arrive. Elle lui fait l'effet d'un « coup physique à l’organisme ». Puis viennent les enterrements : « Enterrer un gamin de 20 ans, sincèrement, je ne le souhaite à personne. En enterrer trois d’affilée, c’est vraiment une épreuve ».


Le guide se demande alors si « le jeu en vaut vraiment la chandelle », sans réussir à s’éloigner durablement de ce qui est déjà sa passion et son principal espace de reconnaissance. À peu près à la même époque, le guide de haute-montagne Patrick Gabarrou devient l’un de ses principaux compagnons de cordée. Près de trente ans les séparent : l’aîné apporte « le projet, la stratégie, la détermination ». Le plus jeune, davantage de technicité et de force. Christophe Dumarest devient parallèlement guide de haute montagne et place alors « un orteil dans cette professionnalisation et médiatisation de la montagne ».


Plus de vingt ans après, Christophe Dumarest pousse encore cette logique assez loin dans son métier de guide. Certain·e·s de ses client·e·s deviennent suffisamment aptes à le suivre dans des courses qui font rêver jusque chez les professionnel·le·s. « Il y a certainement un petit peu d’orgueil à pouvoir assumer le fait de guider dans des courses qui font rêver les alpinistes amateurs », confie-t-il. Au printemps 2026, le guide sort ainsi de la Gousseault-Desmaison avec Didier Laurent et Charly Richer, une potentielle première pour une cordée guide-client dans cette voie, puis ouvre Kairos avec Symon Welfringer au mont Blanc du Tacul. Sur son site, Christophe Dumarest propose pourtant à ses client·e·s d’aller à la rencontre de leurs rêves « en sécurité ». « C’est la schizophrénie du métier de guide de haute montagne », sourit-il.


Accorder des violons


Cette intensité a néanmoins un prix lorsqu’il faut rentrer chez soi. Interrogé sur ce qu’une telle vie produit sur ses proches, Christophe Dumarest ne cherche pas à sauver l’image du grand alpiniste : « Je pense que ce n’est pas évident ». Le guide compare son métier à celui du premier violon de l’Orchestre de Paris, obligé d’entretenir quotidiennement son instrument, avec cette différence qu’un manque de préparation peut ici avoir des conséquences autrement plus graves qu’une fausse note. « Avant une ascension, on n’est pas tout à fait là. Il y a le temps de l’ascension où on n’est pas là, puis le temps d’après où on digère, et où on est encore dans l’ascension », explique-t-il.


Christophe Dumarest
Le nouveau méchant dans la dernière saison de Dexter ? © Antoine Mesnage

L’alpiniste a deux enfants. Or un enfant exige « de l’attention, des soins, du temps et de la présence », jusque dans son acception la plus difficile — « quand tu es là, est-ce que tu es vraiment là ? ». Christophe Dumarest ne cherche pas à défendre son palmarès : « Moi, je pense que je n’ai pas eu forcément tout juste ». L’alpiniste décrit même une forme d’accoutumance à des expériences tellement intenses qu’elles rendent parfois le quotidien terne au retour. « Ça peut rendre en partie asocial », lâche-t-il.


En 2009, après la disparition d’un proche, une autre pratique entre dans sa vie. Son ex-femme part suivre une formation intensive de yoga à Bali et Christophe Dumarest abandonne un projet d’expédition pour l’accompagner. Là-bas, les grandes faces ne donnent droit à aucun passe-droit : « Tu n’es plus ni guide de haute montagne, ni conférencier, ni alpiniste. Tu n’es plus personne ». Depuis, le yoga lui offre une autre manière de chercher cette qualité de présence qu’il trouve si facilement quand une paroi l’oblige à être là. « Finalement, j’ai besoin de cette intensité, de cette verticalité pour me sentir vivant », affirme-t-il. Une façon de dire que quand Christophe Dumarest grimpe, le bavardage mental s’arrête.


« Il faut quand même tous arriver à subsister. Moi, je suis invité dans les entreprises. Je n’y vais pas que pour leurs beaux yeux, c’est vraiment pour gagner ma vie »

Avec l’âge, Christophe Dumarest tente toutefois de ne plus réserver cette intensité aux grands sommets. En 2020, pendant la parenthèse du Covid, le guide lance avec Arnaud Petit ACTS, pour Action collective de transition pour nos sommets. L’objectif est de réduire les déplacements et la consommation d'énergie, de privilégier les aventures proches et de pousser l’industrie outdoor à évoluer. Six ans plus tard, Christophe Dumarest n’en fait pas une success-story : l’association s’est essoufflée et les critiques ont trop vite visé les messager·e·s — « Et vous, alors ? ». Christophe Dumarest, lui, affirme ne plus jamais être reparti en expédition en avion depuis la création d’ACTS.



Une semaine passée à marcher, grimper et bivouaquer entre le mont Aiguille et le Granier lui laisse ainsi le souvenir d’un pèlerinage : « Je suis revenu satellisé .» Le guide parle désormais de « faire plus avec moins ». Moins de kilomètres et de logistique, certes, mais aussi moins de dépendance à la performance pour décider de ce qui mérite d’être vécu ou raconté. Deux jours passés sous la pluie avec le photographe animalier Jérémy Villet, à quelques centaines de mètres d’une voiture, suffisent par exemple à lui faire découvrir une montagne qu’il pensait connaître : l’affût, les migrations, les traces, le temps passé à observer plutôt qu’à gravir.


C’est aussi de cette manière que Christophe Dumarest raconte sa récente rencontre avec Andy Parkin. À 72 ans, l’alpiniste et artiste britannique ne peut plus grimper comme autrefois après un grave accident. Pourtant, Christophe Dumarest découvre un homme qui peint, sculpte, imagine encore de nouveaux projets et continue à créer là où la performance physique s’est en partie retirée. Il en ressort avec une conviction : « Je me suis dit qu’Andy Parkin, à 72 ans, c’était vraiment l’avenir de la montagne ».


L'abandon des prétentions


Reste que Christophe Dumarest n’a pas quitté le monde qu’il critique parfois. Le guide s’agace de l’obsession des chronos et de l’injonction à la performance, mais une partie de ses revenus provient de conférences données en entreprise, où la cordée sert notamment à parler de management ou de performance collective. « Il faut quand même tous arriver à subsister, reconnaît l’alpiniste. Moi, je suis invité dans les entreprises. Je n’y vais pas que pour leurs beaux yeux, c’est vraiment pour gagner ma vie. » Christophe Dumarest assure profiter de ce crédit pour déplacer la discussion vers d’autres sujets : prendre soin de soi, retrouver du collectif ou rappeler qu’une vie ne devrait peut-être pas être seulement une succession de sommets à atteindre.


Christophe Dumarest
La morning routine pour Christophe © M Daviet

Il lui arrive aussi de refuser certaines propositions. « On est quand même aussi sur une ligne de crête », admet le guide. Ocean Peak lui a également appris à se méfier des récits de conversion trop parfaits. Lorsqu’il cofonde en 2018 l’association qui utilise la mer et la montagne auprès de jeunes en difficulté, Christophe Dumarest pense un temps emmener des dirigeant·es dans des « séjours de rupture ». L’idée est de les sortir de leur environnement, leur « mettre une petite claque », puis les renvoyer dans leurs entreprises avec l’envie d’agir autrement. Le guide sourit aujourd’hui de cette ambition : « Je pense que c’était un peu prétentieux ».

Cela n’empêche pas certaines expériences de laisser des traces beaucoup plus profondes. Christophe Dumarest raconte ainsi qu’un ancien client lui a récemment confié que leur ascension du Cervin l’avait aidé à traverser un cancer. Pour le guide, cette journée s’était presque perdue parmi tant d’autres. Pour l’homme encordé derrière lui, elle était devenue une ressource au moment de traverser l’épreuve la plus difficile de son existence. Le guide le sait bien désormais : c'est sans doute pour cela qu'on pose des questions. Parce qu'on trouve souvent des réponses chez les autres.

 
 

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