Olivier Aubel : « L'escalade ne se prête pas encore au feuilleton populaire »
Dernière mise à jour : 22 juil.
À l'heure où le Tour de France mobilise des millions de téléspectateurs et où la Coupe du monde de football enflamme les foules, l'escalade reste à l'écart de ces grands rendez-vous médiatiques. Olivier Aubel, sociologue du sport spécialiste de l'escalade et du cyclisme, analyse les mécanismes qui fabriquent la popularité d'un sport — et explique pourquoi l'escalade, malgré une pratique en plein essor, n'a pas encore réussi à s'y hisser.

Vertige Media : Le Tour de France et la Coupe du monde de football battent leur plein en mobilisant des millions de téléspectateur·ice·s. L'escalade peut-elle un jour rassembler un tel public ?
Olivier Aubel : Si vous prenez le Tour de France, son audience est pour partie composée de gens qui ne font jamais de vélo et ne s'intéressent pas vraiment au cyclisme. Ce sont des spectateur·ice·s qui aiment regarder les châteaux, les monuments, la France. Quand vous réduisez cette audience aux vrais fans de vélo, c'est un monde finalement assez restreint. Il faut comprendre que 50 % de la visibilité télévisée du cyclisme se concentre sur le seul Tour de France, à l'échelle de la saison entière. Et cette visibilité repose en partie sur des obligations légales : France Télévisions doit retransmettre gratuitement un certain nombre d'événements : Roland-Garros, les Jeux olympiques, Paris-Roubaix... Ce dispositif crée un effet d'offre massif. L'escalade, elle, est diffusée sur Eurosport — derrière un abonnement payant. Ce n'est pas du tout la même exposition.
Vertige Media : Qu'est-ce qui fait qu'un sport devient populaire ?
Olivier Aubel : Plusieurs facteurs entrent en jeu. D'abord, l'intelligibilité : le spectateur doit comprendre ce qui se passe. Le football, c'est relativement simple, n'importe qui peut le saisir. Le cyclisme est plus complexe avec les échappées, mais la dramaturgie reste lisible. L'escalade, elle, demeure souvent opaque pour un néophyte.
Il y a ensuite la dynamique de l'offre médiatique. Le football est rentable publicitairement, ce qui amène les grandes chaînes à le placer au cœur de leur programmation. Au début des années 90, à l'époque où se posait sérieusement la question de diffuser des compétitions d'escalade, des journalistes de chaînes généralistes ont répondu sans ambiguïté : le football était leur fonds de commerce, et ils n'étaient pas prêts à prendre le risque de programmer des contenus dont l'audience restait inconnue. En fonctionnant ainsi, on ne laisse aucune chance aux disciplines émergentes de trouver leur public. Et puis, il y a la dimension identitaire. Le sport, c'est souvent la métaphore de la puissance d'une nation. Quand l'équipe de France joue, des gens qui ne regardent jamais le football s'installent devant la télé. Ces émotions collectives élargissent l'audience bien au-delà du cercle des initiés.
Vertige Media : Y a-t-il un modèle qui se répète dans l'histoire, quand un sport passe du cercle restreint des initiés à quelque chose de largement suivi ?
Olivier Aubel : Oui, et le cyclisme en est l'exemple parfait. Toutes les grandes courses de vélo sont des créations de journaux. Paris-Brest, Paris-Bordeaux, les courses belges, italiennes, espagnoles... ont toutes été inventées au tournant du XXe siècle par des médias qui y voyaient le moyen d'élargir leur lectorat. En 1903, quand Henri Desgrange (ancien directeur du journal L'Auto, ancêtre de L'Équipe, ndlr) crée le Tour de France, il imagine un barnum itinérant que ses lecteurs devront suivre quotidiennement en achetant son journal.
C'est là que naît le principe du feuilleton sportif. La question centrale est toujours celle-ci : qui détient le feuilleton ? Le cyclisme est d'ailleurs le seul sport dont le théâtre n'appartient pas à son instance gestionnaire. L'UCI (Union cycliste internationale, ndlr) voudrait tout réformer, mais c'est l'ASO (Amaury Sport Organisation, ndlr), organisateur du Tour de France et de nombreuses grandes courses, qui détient le pouvoir réel. La force du cyclisme, c'est précisément qu'il propose une dramaturgie à l'échelle de la saison entière : le Tour, la Vuelta, le Giro. Des feuilletons qui s'étirent dans le temps et maintiennent l'audience en haleine.
Vertige Media : À quel point l'organisation des compétitions d'escalade participe à cette trajectoire de popularisation ?
Olivier Aubel : Dans les années 1980, à l'époque des premières grandes compétitions — notamment à Bercy — la revue Vertical avait déjà posé la question : l'escalade deviendra-t-elle un sport aussi populaire que le football ? Les journalistes de chaînes généralistes consultés, Antenne 2 notamment, avaient répondu sans détour. Leur argument était double : d'une part, le football représentait leur principal levier commercial et ils n'entendaient pas s'en éloigner. D'autre part, ils ne savaient tout simplement pas filmer l'escalade. La technologie de l'époque ne permettait pas de rendre compte du dévers, des angles de prises, de la difficulté physique. Tout se tournait en plan fixe — on voyait des grimpeurs défiler sans jamais comprendre pourquoi l'un était meilleur que l'autre. Quarante ans plus tard, ces obstacles n'ont toujours pas été pleinement surmontés.
« Depuis l'explosion du jeune cycliste français Paul Seixas, on ne cesse de le filmer. On connaît désormais le jardin de ses grands-parents. À l'inverse, qui est capable de citer trois grimpeurs ou grimpeuses français·e·s ? »
Aux Jeux olympiques de Tokyo, avec le combiné vitesse-difficulté-bloc, même les commentateurs spécialisés peinaient à identifier le leader. Le système de points exigeait de mémoriser des performances réalisées plusieurs jours auparavant dans une autre discipline. En bloc, lorsqu'un grimpeur frôle une prise sans la tenir parce que le règlement distingue « toucher », « valoriser » et « tenir », on entre dans des subtilités que le grand public ne peut pas décoder. Le CIO (Comité international olympique, ndlr) avait pourtant d'emblée penché pour la vitesse pure : deux couloirs parallèles, le premier à atteindre le buzzer remporte la victoire, un format d'une lisibilité immédiate. Mais les grimpeurs ont insisté pour inclure les épreuves techniques, au détriment de la clarté. C'est précisément le contraire de ce qu'a réussi le biathlon, qui a raccourci ses épreuves, modifié ses formats et rendu l'ensemble plus spectaculaire et lisible. L'Équipe TV s'est associée au sport, et le biathlon représente aujourd'hui une part significative de son audience hivernale. L'escalade pourrait-elle accomplir ce même travail de reformatage ? Peut-être. Mais cela n'a pas encore été entrepris sérieusement.
Vertige Media : Quelles ont été les tentatives de spectacularisation de l'escalade ?
Olivier Aubel : Je me souviens d'une tentative qui m'a particulièrement interpellé. C'était aux X Games (sorte de jeux olympiques des sports extrêmes organisés aux États-Unis par la chaîne ESPN, ndlr) qui regroupent le skate, le surf et d'autres disciplines fondées sur la mise en scène du risque. Ils ont bien essayé d'intégrer l'escalade à leur programme. J'avais rencontré le responsable de l'événement à Austin, au Texas. Il m'avait expliqué leur raisonnement : pour capter le grand public, il fallait miser sur les highballs — des blocs très hauts assortis de chutes impressionnantes — partant du principe que le spectateur veut voir du danger, de l'adrénaline, quelqu'un qui tombe. Résultat : ça n'a pas fonctionné. Pas d'audience, pas d'accroche. L'escalade a finalement été retirée du programme. Même en forçant le trait spectaculaire, on ne parvient pas à créer l'émotion attendue.
Vertige Media : Le Tour de France ou la Coupe du monde de football sont des récits avec des héros, des rivalités. L'escalade de compétition peut-elle produire ce genre d'histoires ?
Olivier Aubel : Pas vraiment, et pour une raison simple : les athlètes sont inconnus du grand public. Ce n'est pas un hasard — ils ne sont pas racontés. Des études de marché menées dans l'industrie posaient la question aux consommateurs : quel grimpeur est sponsorisé par telle marque ? Les réponses étaient très approximatives. Ces sportifs n'existent pas médiatiquement. Rendez-vous compte : depuis l'explosion du jeune cycliste français Paul Seixas, on ne cesse de le filmer. On connaît désormais le jardin de ses grands-parents. À l'inverse, qui est capable de citer trois grimpeurs ou grimpeuses français·e·s ?
« Diffuser ne suffit pas : il faut s'engager dans la fabrication du spectacle »
Patrick Edlinger est peut-être le seul grimpeur à avoir jamais échappé à cet anonymat. Il a figuré dans le top 5 des personnalités préférées des Français — parce qu'on le voyait grimper en libre, les mains nues, dans le Verdon. La mise en scène du corps en danger parlait à tout le monde, bien au-delà du cercle des initiés. Depuis, aucun grimpeur n'a franchi ce seuil. Il y a pourtant aujourd'hui une bulle de sponsoring, avec des marques extérieures au secteur qui s'intéressent aux grimpeurs pour leur image sur les réseaux sociaux. Mais c'est fragile : sans relais médiatique pour entretenir la notoriété sur la durée, l'intérêt finit inévitablement par retomber.
Vertige Media : Est-ce aux médias de s'emparer de l'escalade ?
Olivier Aubel : Il y a une formule de François-Henri de Virieu (ancien journaliste français, ndlr) qui résume bien le fonctionnement du sport médiatisé : « Ils financent, tu pédales, je raconte. » La médiatisation d'un sport repose sur un système triangulaire : des médias, des annonceurs et des athlètes. Ces trois éléments fonctionnent ensemble, ou ne fonctionnent pas. Ce système suppose qu'un média fasse un pari. L'Équipe TV, par exemple, ne peut pas s'offrir le football de haut niveau — alors elle cherche ce qui reste accessible financièrement tout en offrant un potentiel d'audience. Elle a choisi le biathlon. Mais diffuser ne suffit pas : il faut s'engager dans la fabrication du spectacle. En biathlon, la réalisation met en valeur la pente, l'effort, la vitesse — le téléspectateur ressent physiquement ce que vivent les athlètes. C'est ce travail de mise en scène qui crée l'adhésion.
« Un grimpeur décide un beau jour qu'il va tenter une voie à l'autre bout du monde, ne prévient personne, réussit, rentre. Ce n'est pas prévisible, pas structurable en récit médiatique »
Sylvain Jouty (alpiniste, lexicographe et essayiste français, auteur notamment du Dictionnaire de la montagne, ndlr) écrivait dans la revue Passage que l'escalade, comme l'alpinisme, n'existe qu'a posteriori dans les récits qu'on en fait. C'est vrai du sport en général. Est-ce que l'escalade est bien racontée aujourd'hui ? Pas encore.
Vertige Media : Dans 20 ans, pourra-t-on ressentir les mêmes émotions devant une finale de Championnats du monde d'escalade que devant une étape de montagne du Tour ?
Olivier Aubel : Je ne le crois pas. Pas dans l'état actuel des choses, en tout cas. Cela supposerait un reformatage profond : trouver un format d'épreuve à la fois spectaculaire et lisible, s'associer avec un média prêt à investir véritablement, construire une dramaturgie à l'échelle d'une saison entière. Tout cela est techniquement possible, mais les conditions ne sont pas réunies. Le problème de fond, c'est que l'escalade ne se prête pas encore au feuilleton populaire. Un grimpeur décide un beau jour qu'il va tenter une voie à l'autre bout du monde, ne prévient personne, réussit, rentre. Ce n'est pas prévisible, pas structurable en récit médiatique. Et même sur le circuit des compétitions, il manque encore des médias capables de mettre en scène une saison, de construire des récits et de fabriquer des héros. Ce travail reste entièrement à faire. Mais il n'est pas impossible.













