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Valentin Guéry : « Le sport permet au RN de se rendre respectable »

Des polémiques sur l’équipe de France de football aux relations avec les clubs, comment le Rassemblement national (RN) utilise-t-il le sport ? Maître de conférences à l’université Paris Nanterre, Valentin Guéry a étudié les discours du parti et ses politiques municipales. Il raconte comment une compétition, une subvention ou une douche réparée peuvent devenir des instruments de conquête politique pour l’extrême droite.

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Vertige Media : Quelle place le sport occupe-t-il dans l’histoire du RN ?

Valentin Guéry : Il faut distinguer plusieurs périodes. Jean-Marie Le Pen avait une proximité avec le monde sportif que l’on connaît peu. Étudiant, il pratiquait le rugby au Paris Université Club et a été vice-président du comité Pierre de Coubertin. Il défendait l’amateurisme et développait une réflexion sur le corps, sur l’équilibre entre le corps et l’esprit, avec des références à la Grèce antique. Le sport constituait donc pour lui un objet de réflexion en même temps qu’un univers dans lequel il avait été socialisé.

Il a ensuite essayé de structurer une réflexion sportive au sein du Front national (FN), mais ces tentatives ont rarement duré. Sans continuité ni transmission institutionnelle, les responsables des commissions successives repartaient d’une page blanche : le FN pouvait parler de sport sans construire de doctrine durable.

Vertige Media : Qu’est-ce qui change avec Marine Le Pen ?

Valentin Guéry : Le discours se recentre sur la visibilité médiatique. Éric Domard, ancien journaliste sportif devenu conseiller du parti, produit des notes d’actualité destinées à réagir à des événements précis : une polémique sur le voile, des violences, une déclaration d’un sportif ou un épisode concernant l’équipe de France de football. Ces textes ne sont pas des programmes sportifs au sens classique. Ils servent plutôt à rattacher le sport à d’autres thèmes politiques, comme l’immigration, l’identité nationale ou la laïcité.

Le paradoxe est là : le sport est présent dans les interventions du FN puis du RN, mais presque absent des propositions détaillées. Des conseillers m’ont annoncé des livrets thématiques présentant les orientations du parti. Je n’en ai jamais vu la traduction programmatique. Ce décalage est frappant au RN.

Le Rassemblement national politise la question de la nationalité des joueurs, de l’immigration ou de l’identité nationale, tout en refusant de reconnaître qu’ils font du sport un objet politique

Valentin Guéry, maître de conférences à l’université Paris Nanterre

Vertige Media : Pourquoi le RN affirme-t-il que le sport doit rester apolitique ?

Valentin Guéry : Parce qu’il est présenté comme un espace qui rassemble et qu’il faudrait préserver des divisions politiques. Cette croyance traverse le sport et la politique. Même les responsables qui utilisent le plus le sport à des fins politiques peuvent affirmer qu’il ne faut surtout pas le politiser. Le Front national, puis le Rassemblement national, illustrent particulièrement bien cette contradiction. Ils politisent la question de la nationalité des joueurs, de l’immigration ou de l’identité nationale, tout en refusant de reconnaître qu’ils font du sport un objet politique. On retrouve cependant cette logique chez d’autres responsables, lorsqu’Emmanuel Macron demande de ne pas politiser la Coupe du monde au Qatar, ou lorsque des élus refusent certaines expressions politiques dans le sport tout en défendant l’interdiction du voile.

Il y a aussi un calcul électoral. Personne ne veut se couper d’une ferveur collective : une équipe victorieuse, un grand événement ou un champion populaire peuvent rassembler des gens qui ne partagent aucune autre référence politique. Une prise de position trop frontale risque d’éloigner le public. C’est ce qui explique le consensus relatif sur le sport-santé ou les Jeux de Paris 2024. Cette croyance en l’apolitisme du sport limite les débats sur ce que devrait être une politique sportive.

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Vertige Media : Que change la polémique de 1996 autour de l’équipe de France de football ?

Valentin Guéry : Cette séquence est importante parce qu’elle condense plusieurs évolutions. Dans la presse proche du FN, National Hebdo et Minute, on voit apparaître de plus en plus d’articles sur les « Français de papier », les quotas, l’immigration et la nationalité des joueurs. Le parti cherche à se placer à l’avant-garde de ces débats. En 1996, alors que l’équipe de France participe à l’Euro, Jean-Marie Le Pen est interrogé lors d’un déplacement dans le Gard. Il présente les Bleus comme une équipe « artificielle » et parle de « Français de papier », alors que la plupart des joueurs concernés sont nés en France.

La déclaration provoque une réaction des joueurs, qui se réunissent pour en discuter. Jean-Marie Le Pen fait sortir l’équipe de France de son image apolitique et impose l’idée que la nation, l’immigration et la citoyenneté se jouent aussi sur un terrain de football. La presse interne comprend alors qu’une interview improvisée peut donner une audience considérable à des thèmes travaillés depuis des années. Le football devient une manière d’imposer son agenda et de contraindre les autres acteurs à se positionner. Lorsque la France gagne la Coupe du monde en 1998, Jean-Marie Le Pen tente aussi de récupérer la fierté nationale : le FN doit donc exploiter les controverses identitaires sans se couper de ceux qui aiment l’équipe de France.

Vertige Media : Quels sports correspondent alors à la vision de la France de Jean-Marie Le Pen ?

Valentin Guéry : Dans la presse de cette mouvance, le rugby est souvent valorisé pour ses traditions et les valeurs qu’on lui prête. Le Tour de France est présenté comme un objet patrimonial, une pratique qui s’inscrit dans une histoire et un territoire. Ces disciplines permettent de mettre en scène une certaine représentation de la France. Mais il ne faut pas opposer mécaniquement un rugby aimé à un football détesté. Le football offre une audience incomparable : le parti peut donc défendre des « petits poucets », comme Calais, ou critiquer le foot business. Tout dépend de ce que le club ou le joueur permet de raconter. Le fil conducteur reste la distinction entre les « bons Français » et ceux que l’on renvoie à leurs origines : moins qu’une préférence entre disciplines, c’est une sélection des figures censées représenter la nation.

Une douche ne fonctionne plus un dimanche ? On fait intervenir des agents municipaux. Cette disponibilité permet de se faire accepter, y compris par des non-sympathisants. Le sport met les élus en relation avec des parents peu politisés autour d’un service rendu : il contribue ainsi au rayonnement du RN

Valentin Guéry, maître de conférences à l’université Paris Nanterre

Vertige Media : Que change l’arrivée d'élu·e·s RN dans les mairies, notamment après les municipales de 2020, pour les clubs sportifs locaux ?

Valentin Guéry : Les pratiques dépendent de l’implantation et des réseaux des élus. Ma comparaison entre Mantes-la-Ville (Yvelines, ndlr) et Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais, ndlr) montre des stratégies très différentes. À Mantes-la-Ville, le maire arrive avec peu de relais locaux et son étiquette partisane est sa principale ressource. Il politise donc certains dossiers, autour d’un projet de mosquée. Le club de football subit d’importantes suppressions de subventions, alors que ses liens avec les populations issues de l’immigration sont mis en cause.

À Hénin-Beaumont, la municipalité cherche au contraire à élargir ses soutiens par les associations. Les élus affrontent d’abord un mouvement sportif hostile au FN. Ils tissent donc des liens individuels avec ses responsables et répondent rapidement aux demandes. Une douche ne fonctionne plus un dimanche ? On fait intervenir des agents municipaux. Cette disponibilité permet de se faire accepter, y compris par des non-sympathisants. L’accueil de compétitions permet à la mairie de montrer qu’elle est active et de toucher les communes voisines. Le sport met les élus en relation avec des parents peu politisés autour d’un service rendu : il contribue ainsi au rayonnement du RN.

Une mairie RN ne supprimera donc pas systématiquement l’aide à un club accueillant des joueurs issus de l’immigration : il faut regarder les réseaux locaux, pas seulement la subvention.

Le silence du mouvement sportif face au RN s’explique aussi par les intérêts économiques. Agents, communicants et sponsors cherchent à éviter les prises de position susceptibles de diviser le public ou de faire perdre des partenaires.

Valentin Guéry, maître de conférences à l’université Paris Nanterre

Vertige Media : Cette stratégie est-elle propre au RN ?

Valentin Guéry : Non. À Hénin-Beaumont, les élus ont repris certains codes du socialisme municipal : proximité, services rendus et présence associative. Ce qui est spécifique, c’est leur place dans la stratégie d’un parti qui cherche à transformer son image et à élargir son socle électoral. Jean-Marie Le Pen pensait surtout l’accès au pouvoir par le haut. Les élus d’Hénin-Beaumont ont travaillé dans l’autre sens, en s’ancrant dans une ville avant d’étendre leur influence. Et le sport prolonge ce travail de proximité.

Cela contribue à la respectabilisation du parti sans faire disparaître son idéologie. J’ai parlé de « politisation par éclipse » : une gestion apparemment dépolitisée derrière laquelle certains positionnements réapparaissent par petites touches. L’enjeu est aussi de tenir à distance de possibles contre-pouvoirs associatifs. Le sport devient donc un espace de relations et de visibilité, grâce auquel le RN apparaît comme une force locale ordinaire tout en conservant, ici et là, son logiciel idéologique.

Valentin Guéry à Paris
Valentin Guéry en train de prendre un peu de hauteur sur l'époque © Vertige Media

Vertige Media : Comment les associations peuvent-elles résister localement ?

Valentin Guéry : À Mantes-la-Ville, le club de football a mobilisé ses soutiens, avec une pétition et un travail de médiatisation. Son président s’est ensuite présenté aux élections et est devenu maire. Le sport a donc été central dans l’opposition municipale : un club peut être un lieu de mobilisation, mais aussi fournir une ressource politique à ceux qui contestent la mairie. D’autres structures cherchent des financements auprès de l’intercommunalité ou du département, comme à Orange (Vaucluse, ndlr). Ces collectivités peuvent ainsi se distinguer d’une mairie d’extrême droite qui se désengage Les responsables associatifs sont confrontés à un dilemme. Rester suppose de travailler avec les élus, parfois de leur serrer la main et d’être photographiés avec eux. Partir risque de laisser la place à des structures plus proches de la mairie. 

Vertige Media : Le RN prépare-t-il aujourd’hui une politique sportive nationale ?

Valentin Guéry : Ce que l’on observe au niveau national, ce sont d’abord des interventions ponctuelles, largement indexées sur la question communautaire, l’islam et le voile. La mission flash sur les dérives communautaristes et islamistes dans le sport, publiée le 5 mars 2025 par l’Assemblée nationale et rédigée par Julien Odoul et Caroline Yadan, illustre cette approche : elle présente le sport comme un secteur ciblé par l’islamisme, en citant notamment le football, les sports de combat et le basket-ball.

Cela ne signifie pas que les phénomènes évoqués n’existent pas. Mais le sport apparaît surtout comme un terrain de lutte contre le communautarisme, le voile ou l’islamisme, moins comme un secteur autonome de politiques publiques : on parle peu de sport amateur, de sport féminin ou d’équipements. Depuis les législatives de 2024, je n’ai pas observé de changement programmatique. Ses interventions restent identitaires et le soutien aux sportifs relève davantage de la communication que d’une doctrine. Des échanges avec des fédérations sont possibles, mais je ne vois pas de document permettant de comprendre ce que le RN ferait concrètement pour le sport.

Vertige Media : Comment les fédérations réagiraient-elles si le RN accédait au pouvoir ?

Valentin Guéry : Je pense qu’il y aurait des clivages internes. Certains s’opposeraient, tandis que d’autres invoqueraient la neutralité du sport pour justifier des formes d’accommodement. Le silence du mouvement sportif lors des législatives de 2024, alors que le RN était très haut dans les sondages, l’a déjà laissé entrevoir. Cette prudence s’explique aussi par les intérêts économiques. Agents, communicants et sponsors cherchent à éviter les prises de position susceptibles de diviser le public ou de faire perdre des partenaires. Les fédérations sont prises dans les mêmes enjeux de billetterie et d’image.

De nombreux présidents de fédération ont historiquement été proches de la droite. Avec la porosité entre les droites, un front commun contre le RN n’est donc pas acquis. La question serait de savoir qui se réfugierait derrière l’apolitisme et qui considérerait que cette neutralité ne peut pas servir à banaliser l’extrême droite.

Je vois cependant se développer des clubs militants, LGBT ou antifascistes. Mes observations restent très parisiennes, mais ces clubs peuvent constituer des espaces de résistance à la banalisation du RN

Valentin Guéry, maître de conférence à l’université Paris Nanterre

Vertige Media : Pourtant, des champions prennent position contre le RN…

Valentin Guéry : Oui, mais leur visibilité ne doit pas masquer l’évolution d’ensemble. J’ai comparé les tribunes contre le FN puis le RN entre 2002 et 2022 : le nombre de signataires passe de plusieurs centaines à une cinquantaine. Quelques voix connues peuvent donc donner l’impression d’une mobilisation plus large. Le sport professionnel est entouré d’intermédiaires qui peuvent dissuader un athlète de prendre position : un discours clivant risque de faire perdre du public, des ventes ou des partenaires. L’engagement est parfois plus facile en fin de carrière, lorsque les risques commerciaux sont moindres.

Les mots employés comptent également. Parler des « extrêmes » plutôt que de l’extrême droite peut reprendre les formulations des communicants ou des médias. Dans la lutte contre le RN, la visibilité de quelques champions est importante, mais elle ne constitue pas nécessairement un cordon sanitaire porté par l’ensemble du mouvement sportif.

Vertige Media : Une riposte collective s’organise-t-elle dans le mouvement sportif ?

Valentin Guéry : Certaines organisations prennent position. La FSGT, historiquement proche du Parti communiste, adopte une démarche offensive. Mais j’ai aussi rencontré des responsables très démunis. Avant les municipales de 2020, une fédération m’avait sollicité : ses responsables craignaient que des présidents d’associations rejoignent la liste du maire RN d’Hénin-Beaumont. Cela montre que l’enjeu n’est pas seulement de dénoncer les idées du RN, mais de comprendre les liens qu’il a construits dans les clubs. La plupart des fédérations ne prennent pas position. Je vois cependant se développer des clubs militants, LGBT ou antifascistes. Mes observations restent très parisiennes, mais ces clubs peuvent constituer des espaces de résistance à la banalisation du RN.

Vertige Media : À quel point ?

Valentin Guéry : Une partie des milieux militants de gauche a longtemps privilégié la culture ou la musique. Aujourd’hui, certains prolongent leur engagement dans une pratique sportive ou une tribune. Au Red Star, des personnes viennent au stade Bauer retrouver des sociabilités militantes, sans être passionnées de football. Au FC Ménilmontant, on partage une activité avec des personnes dont on partage les valeurs. Ces espaces restent parfois socialement homogènes. À Bauer (le stade du Red Star situé dans le 93, ndlr), il y a aussi une forme de gentrification. Néanmoins, ces clubs produisent une alternative : on y vient aussi parce qu’on sait qu’on n’y entendra pas de chants racistes ou homophobes. Le sport devient ainsi un lieu de résistance.

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