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Arkose rachète Block’Out : le grand Monopoly des salles d’escalade

Le rachat de Block’Out par Arkose accélère la concentration des salles privées d’escalade, dans un marché où la fréquentation stagne et les revenus reculent. Présentée comme une réponse aux difficultés du secteur, l’opération soulève une question : qui bénéficiera réellement de ce changement d’échelle ?

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Prises d'escalade
© Louis Lepron pour Vertige Media

C’est tout de même une étrange victoire. Le jour où l’escalade française se découvre un numéro un mondial, son nouveau champion explique qu’il lui faut grossir parce que ses salles rapportent moins. Trente-cinq salles Arkose, douze Block’Out, autour de 60 millions d’euros de chiffre d’affaires attendu en 2026 : avec Block’Out dans son escarcelle, Arkose change de dimension. Il suffit donc de 47 salles pour décrocher un titre mondial. Une consécration qui en dit peut-être autant sur l’émiettement du marché que sur la puissance du nouveau champion. Champagne ? On attendra que les comptes soient meilleurs. Ce sacre raconte l’essoufflement d’un modèle qui a fait de la croissance une religion avant de découvrir qu’elle pouvait devenir une obligation.

Grandir pour tenir

Pendant dix ans, on a construit des salles d’escalade avec la conviction qu’il suffirait d’ouvrir des murs pour voir arriver les grimpeur·se·s. Chaque ouverture avait son communiqué triomphal, chaque levée de fonds son récit d’aventure collective. Les investisseurs avaient trouvé un sport jeune, urbain, photogénique, avec l’immense avantage de pouvoir vendre un abonnement au nom de la « communauté ». Le nombre de salles finissait par servir de thermomètre à l’état de santé de la discipline. On comptait les mètres carrés, plus rarement ce qu’ils coûtaient, à qui ils profitaient et combien de temps le marché pourrait les absorber.

Les chiffres commencent à refroidir les enthousiasmes. En 2025, l’Union Sport & Cycle recensait 1,9 million de pratiquant·e·s en France, autant qu’en 2024. La fréquentation des salles privées n’a progressé que de 0,2 %, tandis que leur chiffre d’affaires reculait de 5 %. À l’inflation, à la hausse des charges et aux loisirs plus faciles à sacrifier dans les budgets des ménages s’ajoute une évidence assez prosaïque : dans certaines métropoles, il y a désormais trop de salles pour le nombre de personnes disposées à y grimper régulièrement. Grégoire de Belmont reconnaît même, dans un long entretien à PlanetGrimpe, que certains établissements franciliens d’Arkose ont perdu entre 30 et 40 % de leur chiffre d’affaires en trois ans.

Il est permis d’aimer les salles privées sans se prendre de passion pour leurs stratégies financières.

Son calcul pour justifier le rachat a le mérite d’être limpide. Un siège de 40 personnes, explique-t-il, peut gérer quinze salles comme cinquante. Puisque la rentabilité de chaque établissement a baissé, il faut étaler les coûts sur un réseau plus vaste. L’économie d’échelle n’a rien de mystérieux. Le renversement, lui, est savoureux : hier, on grandissait parce que les affaires marchaient. Aujourd’hui, on doit grandir parce qu’elles marchent moins bien. Après avoir passé des années à célébrer l’expansion, voilà le secteur sommé de se concentrer pour en supporter les conséquences. Il fallait oser.

Arkose, au passage, n’ouvre pas douze salles supplémentaires. Il récupère douze établissements qui existaient déjà. Les achats de prises, les assurances ou la communication peuvent se négocier à plus grande échelle. Mais chaque salle conserve son loyer, ses factures d’énergie et ses besoins en personnel. Le rachat, réalisé par échange d’actions, n’apporte d’ailleurs pas, en lui-même, de trésorerie nouvelle au groupe : l’ancien actionnaire de Block’Out entre au capital d’Arkose. L’opération peut rendre l’ensemble plus solide. Mais aucun rapprochement ne remplit à lui seul une salle que la clientèle a désertée.

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C’est pourtant la musique que le secteur joue depuis des années. Un réseau lève des fonds, et toute la filière est censée applaudir. Une enseigne s’étend, et l’on célèbre la démocratisation de l’escalade. Il est pourtant permis d’aimer les salles privées sans se prendre de passion pour leurs stratégies financières. Elles ont contribué à diffuser la pratique, créé des emplois, des habitudes, parfois de véritables amitiés. Leur fragilisation n’aurait rien d’une bonne nouvelle. Mais l’intérêt de celles et ceux qui grimpent ne se lit pas dans la seule taille d’un groupe, pas plus que le bien-être de ses salarié·e·s ne se déduit du nombre de logos accrochés sur une façade.

La communauté attendra

Ce rachat comporte déjà son lot de certitudes. Block’Out doit disparaître comme marque d’ici moins d’un an, selon la direction. Les cotations passeront aux couleurs d’Arkose, les tarifs seront harmonisés par zone, les méthodes d’ouverture rapprochées. Sur l’organisation de l’emploi, en revanche, rien n’est décidé. Grégoire de Belmont explique que les discussions ont jusqu’ici surtout concerné les chiffres et la structure de l’opération. La direction reconnaît ne pas avoir encore échangé avec les équipes de Block’Out. Hors des visages croisés en salle, elle dit connaître trois personnes dans l’entreprise qu’elle vient de reprendre.

Il y a des raisons à cette discrétion. On ne négocie pas une acquisition en assemblée générale entre deux essais dans une rouge. Mais l’ordre des priorités est difficile à ignorer. Le sort de l’enseigne est scellé, les règles communes se dessinent, les économies sont à l’étude. La discussion avec celles et ceux qui feront tourner le nouvel ensemble, elle, n’a pas encore commencé. Au royaume des « lieux de vie », les présentations attendront que les montages financiers soient terminés.

Un épisode récent donne à ces interrogations un relief autrement moins théorique. Le 28 septembre, des ouvreur·se·s d’Arkose faisaient grève contre la transformation de journées consacrées notamment à la maintenance en journées de production, jugées plus éprouvantes. Dans un communiqué publié sur le site du SNAPEC, les grévistes dénonçaient également des départs non remplacés et des salaires qui stagnent malgré l’inflation. Depuis, la direction affirme avoir ouvert des discussions. Le 17 octobre, des salarié·e·s de certaines salles du groupe ont également cessé le travail, cette fois dans le cadre d’une mobilisation nationale. Selon nos informations, il en sera de même jeudi 5 novembre prochain. Aucune suppression de poste n’est annoncée à ce stade chez Block’Out. Mais les « synergies » promises appellent une question simple : où se feront-elles sentir ? Dans les effectifs des sièges ? Dans les cadences des ouvreur·se·s ? Les réponses diront bien davantage de l’avenir de ce groupe que son rang dans les classements.

Il serait surtout prématuré de faire passer cette consolidation pour une victoire sportive avant d’en avoir montré les effets.

Puis il y a ce mot dont raffolent les enseignes : « communauté ». Qui fréquente ces salles sait qu’il ne s’agit pas que d’un slogan. On se retrouve après le travail, on encourage un·e inconnu·e sur son dernier essai, on finit par savoir qui ouvre les blocs, qui sert le café, qui ferme la salle. Ce tissu-là ne se fabrique pas dans un PowerPoint. Il se construit dans la durée, avec des personnes et des habitudes. Effacer une enseigne, c’est aussi toucher à une histoire locale, pas seulement remplacer des lettres au-dessus de la porte.

Or cette communauté, si précieuse dans les campagnes de communication, pèse peu lorsque les décisions engagent son avenir. Elle peut choisir son horaire d’entraînement, moins souvent les règles qui organisent le travail des équipes, les prix qu’elle paiera ou la manière dont sa salle sera transformée. Les fondateurs d’Arkose conservent la main sur la gouvernance du groupe, avec des investisseurs à leur capital. C’est leur droit. Seulement, à force de vendre l’appartenance comme une promesse, il faudra bien répondre à cette question : appartenir à quoi, exactement, si l’on ne peut rien décider ? Quand l’ambiance est à célébrer, tout le monde est de la famille. Quand les choix deviennent sérieux, la famille reprend sa place de clientèle.

On ne demande pas à Arkose de renoncer à toute rentabilité, ni de soumettre ses investissements à un référendum hebdomadaire au pied des blocs. Il serait surtout prématuré de faire passer cette consolidation pour une victoire sportive avant d’en avoir montré les effets. Des salles qui restent ouvertes, des tarifs supportables, des métiers moins usants, des équipes associées aux changements, des particularités locales préservées : voilà des résultats qui mériteraient autant d’attention que le classement mondial. Ils se vérifieront sur le terrain, abonnement après abonnement et journée de travail après journée de travail.

Le problème dépasse Arkose. Le secteur s’est habitué à regarder ses réussites avec les yeux de ses investisseurs. La plus grande enseigne, le plus grand réseau, la prochaine franchise, la nouvelle levée. À force, on a fini par prendre les indicateurs d’une industrie pour les ambitions d’un sport. Pour juger du développement de la grimpe, regardons plutôt qui peut accéder aux salles, qui y travaille et dans quelles conditions. Aucun classement mondial ne répondra à ces questions.

Arkose vient de gagner douze salles. Reste à savoir ce que l’escalade y gagne.

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