top of page

USA Climbing face à la fronde des salles privées autour de son futur centre national

À Salt Lake City, le futur National Training Center de USA Climbing suscite une opposition croissante d’une partie du secteur privé. Non pas parce qu’il serait contestable qu’une fédération se dote d’un centre national, mais parce que le projet assume aussi une dimension commerciale. Derrière la bataille autour de ce site, c’est une question plus large qui s’invite dans le débat : que devient une instance sportive lorsqu’elle commence, elle aussi, à occuper le terrain du marché ?


USA Climbing Salle privée
(cc) Photo de Dan Hirslund / Unsplash

À Salt Lake City, le futur National Training Center de USA Climbing (l'organisme qui gouverne la compétition d'escalade aux États-Unis, ndlr) n’est plus seulement un projet de centre national. USA Climbing veut y installer son siège, un lieu d’entraînement, un espace capable d’accueillir de grands événements et une structure ouverte au public, pensée pour tenir aussi sur le plan économique. Sur le papier, l’ensemble a sa cohérence. Dans les faits, c’est précisément ce mélange des fonctions qui met le feu au dossier. Car lorsqu’une fédération ne se contente plus d’organiser la compétition, de structurer une filière et d’incarner l’intérêt général de son sport, mais se met aussi à exploiter un équipement ouvert au marché, elle ne change pas seulement de dimension : elle déplace sa position. En France, le débat n’est pas inédit. Avec Karma La Villette, la FFME a déjà dû défendre l’idée qu’une fédération pouvait assumer une activité commerciale sans sortir de son rôle. Ce que raconte aujourd’hui le cas américain, avec plus de bruit et à une autre échelle, c’est donc une tension que le monde de l’escalade connaît déjà de ce côté-ci de l’Atlantique.


Le mur de trop


Le point de départ américain est désormais clair. Début 2026, une coalition représentant plus de 100 salles d’escalade a adressé une lettre au conseil municipal de Salt Lake City pour contester le projet dans sa forme actuelle. Leur formule est nette : le projet, écrivent-ils, « ne bénéficie pas d’un large soutien de la profession », et leur soutien irait à « un véritable centre national d’entraînement, pas à une salle commerciale ». Autrement dit, l’opposition ne vise pas le principe d’un centre national, mais le fait qu’il soit aussi pensé comme une salle ouverte au public.

Cette critique est portée de manière encore plus frontale par Dustin Buckthal, propriétaire et CEO de The Front, une salle d'escalade emblématique basée à Salt Lake City. Dans les colonnes de nos confrères de chez Climbing, il dit : « Nous ne pensons pas que USA Climbing, en tant qu’organisation à but non lucratif, doive commencer à concurrencer l’une de ses principales parties prenantes, à savoir les salles d’escalade commerciales ». Puis il enfonce le clou sur le terrain économique : « Il existe un consensus assez fort chez les exploitants de salles : sur le plan économique, cela n’a tout simplement pas de sens, et USA Climbing va se mettre en faillite ». Sa charge ne porte donc pas seulement sur la concurrence locale, mais sur la légitimité même d’une fédération à venir disputer le terrain de ses propres partenaires.


« Toutes les fédés se posent la question de diversifier leurs ressources »

Alain Carrière


En face, USA Climbing ne contourne pas vraiment le sujet. Elle l’assume en le replaçant dans une logique institutionnelle plus large. Dans sa FAQ, l’organisation explique que la mission du National Training Center (NTC) est de servir la haute performance, le développement des athlètes, l’accessibilité et l’accueil d’événements, « tout en assurant durablement la viabilité financière de USA Climbing ». Marc Norman, son président-directeur général, insiste lui aussi sur les « piliers clés du projet : performance, événements, accessibilité et accès du public ». Le cœur du différend est là : les exploitants voient une salle commerciale, USA Climbing répond qu’elle construit un outil structurant, dont la soutenabilité économique fait partie du mandat.


Ce n’est d’ailleurs pas un glissement implicite. Dans l’annonce du partenariat avec Momentum, une chaîne privée de salles d’escalade basée elle-aussi à Salt Lake City, USA Climbing explique que le modèle d’exploitation doit permettre d’explorer « des sources de revenus autres que les modèles traditionnels d’adhésion », tout en maintenant un engagement en faveur de l’accès du public. Marc Norman y salue un partenaire aligné avec « notre mission et nos objectifs pour le NTC ». Là encore, tout est déjà dans le vocabulaire : mission, accès, développement, mais aussi revenus, modèle, exploitation. C’est précisément cette superposition des registres qui rend le dossier inflammable.


Le grand écart français


Le cas français est différent par son échelle, mais voisin sur le fond. Lorsque la FFME valide en 2021 l’autorisation d’emprunt pour Karma La Villette, Alain Carrière – président de la fédération française alors en exercice - explique officiellement que le projet doit permettre à la fédération de « diversifier ses sources de revenus », revenus appelés à « développer l’ensemble des actions de la fédération ». À ce stade, le discours reste institutionnel. Il renvoie à une stratégie de financement, mais reste encore formulé dans la langue prudente des structures qui avancent sous bannière fédérale.

Quatre ans plus tard, dans son entretien à Vertige Media, Alain Carrière choisit une formulation beaucoup plus directe : « Il n’y a pas de guillemets à mettre : c’est un projet commercial. Et je l’assume ». Puis il élargit immédiatement le propos : « Toutes les fédés se posent la question de diversifier leurs ressources ». La force de cette séquence, c’est qu’elle évite l’hypocrisie. Elle ne cherche pas à maquiller la salle en simple outil d’animation fédérale. Elle la présente comme une activité marchande appelée à soutenir le reste. Le débat n’est donc pas un malentendu lexical. Il porte bien sur la possibilité, pour une fédération, d’ajouter à ses fonctions sportives une fonction d’opérateur économique.


« Le business, et ses mots, peuvent choquer les gens »

Alain Carrière


L'ancien président de la FFME va même plus loin lorsqu’il mobilise l’exemple de Karma Fontainebleau pour justifier le modèle. « Grosso modo, l’an dernier, la salle a rapporté 220 000 euros au budget de la fédé », explique-t-il, avant d’ajouter : « Un excédent de 220 000 euros, c’est deux euros de moins à demander à chaque licencié de la FFME ». Ici, le raisonnement est limpide : la salle n’est pas seulement un symbole ou un équipement. Elle est une source de marge, donc un levier budgétaire. On peut contester la stratégie, mais difficile de prétendre qu’elle n’a pas été explicitée.


C’est d’ailleurs ce qui rend le parallèle avec Salt Lake City si intéressant. Dans les deux cas, l’institution ne dit pas seulement : nous avons besoin d’un lieu. Elle dit : nous avons besoin d’un lieu qui permette de financer plus largement notre action. Aux États-Unis, cela passe par la « viabilité financière » et par des revenus qui ne reposent pas sur les seules adhésions. En France, cela par la diversification assumée des ressources et l’idée qu’un excédent commercial peut soulager le budget fédéral. Le vocabulaire change peu, seule l’échelle diffère.


Joueur et arbitre


Il serait trop simple de conclure que les fédérations n’ont rien à faire sur ce terrain. Dans des sports où les coûts augmentent, où les subventions stagnent ou se contractent, et où la compétition internationale exige des outils de plus en plus sophistiqués, la recherche de nouvelles recettes n’a rien d’absurde. USA Climbing présente son futur centre comme un équipement capable de servir les athlètes, la jeunesse, les événements et la communauté. La FFME, de son côté, défend l’idée qu’une activité rentable peut soutenir les clubs et les équipes de France. Pris séparément, ces arguments ne relèvent pas d’un cynisme particulier : ils relèvent d’une rationalité de gestion devenue banale dans le sport contemporain.


Le problème commence ailleurs : lorsqu’une même structure devient à la fois organisatrice du jeu et actrice du marché. Dustin Buckthal le formule depuis la position d’un exploitant privé qui ne veut pas voir une fédération « commencer à concurrencer l’une de ses principales parties prenantes ». Carrière, lui, répond depuis une logique de responsabilité budgétaire, en rappelant que « le business, et ses mots, peuvent choquer les gens », mais qu’il existe dans l’escalade une activité commerciale rentable. Entre ces deux phrases, il n’y a pas seulement un désaccord d’intérêt. Il y a deux définitions concurrentes de ce qu’une fédération est encore autorisée à être.


C’est la raison pour laquelle le débat ne peut pas être réduit à une querelle locale entre opérateurs vexés et institution ambitieuse. Aux États-Unis, USA Climbing continue d’organiser une partie de ses compétitions avec l’appui de salles partenaires à travers le pays, tout en avançant son propre National Training Center comme futur point névralgique du dispositif. En France, la FFME a, elle aussi, dû défendre l’idée qu’elle ne sortait pas de son rôle en exploitant une salle ouverte au public. Dans les deux cas, l’enjeu est identique : comment rester l’instance qui coordonne un écosystème lorsque l’on entre soi-même dans la compétition économique qui l’organise ?


La question, au fond, n’appelle ni réponse morale simple ni verdict automatique. Une fédération peut vouloir sécuriser ses ressources sans trahir sa mission. Mais plus elle avance dans cette direction, plus elle doit accepter que sa neutralité perçue se fissure. Ce n’est pas le commerce qui choque : c’est le moment où une structure peut à la fois fixer le cadre, invoquer l’intérêt général, solliciter la loyauté de ses partenaires, puis venir occuper le même terrain qu’eux. Salt Lake City et Karma La Villette racontent exactement cela : non pas l’irruption du marché dans le sport, mais le moment où les institutions sportives cessent de prétendre qu’elles peuvent rester complètement en dehors de lui.

 
 

Avez-vous remarqué ?

Vous avez pu lire cet article en entier sans paywall

Chez Vertige Media, articles, vidéos et newsletter restent en accès libre. Pourquoi ? Pour permettre à tout le monde de s’informer sur le monde de la grimpe — ses enjeux sociaux, culturels, politiques — et de se forger un avis éclairé, sans laisser personne au pied de la voie.

 

Avec le Club Vertige, nous lançons notre première campagne de dons. Objectif : 500 donateur·ices fondateur·ices pour sécuriser l’équipe, enquêter plus, filmer mieux — et réduire notre dépendance aux revenus publicitaires.

 

👉 Rejoignez le Club Vertige dès aujourd’hui et prenez part à l'aventure la plus cool de la presse outdoor.

Je soutiens.png

PLUS DE GRIMPE

bottom of page