« On Not Climbing Mountains » : ou le refus du fantasme de la conquête masculine
- Matthieu Amaré

- il y a 19 heures
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Dans On Not Climbing Mountains, l'écrivaine Claire Thomas traverse les Alpes suisses après la mort de son père. Elle ne grimpera jamais. Son récit cartographie une Suisse de salles d'attente, de trains et de fantômes — écrivaines mortes prématurément, grimpeurs communistes oubliés, infrastructures militaires cachées. Les montagnes sont partout, mais restent inaccessibles. Un anti-récit d'escalade féministe où la montagne devient une métaphore du deuil.

Un train glisse entre Zurich et Montricher par une fin d'après-midi brumeuse. Derrière la vitre, les Alpes défilent comme un décor de théâtre — arêtes grises, forêts d'épicéas, chalets miniatures accrochés aux pentes. Bee regarde ce paysage avec une fascination morne. Elle vient de perdre son père, émigré suisse installé en Australie qui n'est jamais retourné au pays. Elle traverse la Suisse de ses ancêtres pour comprendre quelque chose — quoi exactement, elle ne le sait pas encore. Mais une chose est sûre : elle ne grimpera pas. Pas une voie, pas un sommet, pas même une randonnée alpine. Les montagnes resteront là, immobiles, observées depuis les gares, les trains, les salles d'attente.
Avec On Not Climbing Mountains, son troisième roman, l'écrivaine australienne Claire Thomas construit un récit de deuil qui refuse toute métaphore d'ascension. Pas de catharsis par le sommet, pas de conquête symbolique, pas de réconciliation par l'effort vertical. On Not Climbing Mountains est une déambulation géographique et mémorielle où la montagne reste inaccessible — non par incapacité physique, mais par choix esthétique et politique. Bee, la narratrice principale, circule autour des montagnes, jamais sur elles. Elle les regarde depuis les infrastructures humaines qui les traversent : tunnels ferroviaires, autoroutes suspendues, téléphériques touristiques. La Suisse devient un territoire de transit, où l'on passe sans jamais vraiment arriver.
En refusant de grimper, Bee refuse aussi cette logique : pourquoi devrait-elle prouver quelque chose en montant ? Pourquoi la montagne serait-elle le seul moyen de légitimer sa présence dans ce paysage ?
Cette posture — vivre à côté de la montagne plutôt que de la gravir — structure tout le livre. Claire Thomas refuse le sublime alpin, ce vertige esthétique qui transforme les sommets en métaphores de dépassement personnel. Chez elle, les montagnes ne sont pas des défis à relever mais des masses indifférentes, des présences-absences qui pèsent sur le paysage sans offrir de rédemption. Gaston Bachelard parlait de « topophilie » pour décrire l'amour d'un lieu. Ici, nous sommes en présence d'une topophilie négative : Bee est fascinée par la Suisse de son père, mais elle y reste étrangère, spectatrice, incapable d'habiter pleinement ce territoire. Comme si le deuil l'avait placée derrière une vitre invisible, séparée du monde par 6mm d'épaisseur de verre.
Les fantômes de l'altitude
Plutôt que de grimper elle-même, Bee collectionne des histoires de gens qui ont vécu près des montagnes — souvent des femmes, souvent mortes jeunes, souvent oubliées. Ces fantômes peuplent le récit comme des présences tutélaires. Il y a Annemarie Schwarzenbach, écrivaine et photographe suisse, aventurière des années 1930 qui a sillonné l'Afghanistan et la Perse, mais qui meurt à 34 ans d'une chute banale de vélo sur une route de campagne suisse. Il y a Sophie Taeuber-Arp, pionnière de l'art abstrait, membre du mouvement Dada à Zurich, qui meurt à 53 ans d'une intoxication au monoxyde de carbone dans une maison mal ventilée.
Ces figures féminines ne sont pas des grimpeuses, mais elles ont vécu dans l'ombre des montagnes, dans un pays qui glorifie l'effort vertical masculin tout en invisibilisant leurs trajectoires artistiques et intellectuelles. Le livre devient alors peu à peu une critique féministe du mythe alpin. L'escalade, dans l'imaginaire suisse et occidental, reste un sport d'hommes, un fantasme de conquête où le corps féminin n'apparaît qu'en spectatrice ou en victime. En refusant de grimper, Bee refuse aussi cette logique : pourquoi devrait-elle prouver quelque chose en montant ? Pourquoi la montagne serait-elle le seul moyen de légitimer sa présence dans ce paysage ?
Il y a aussi Lorenz Saladin, grimpeur et activiste communiste du début du XXe siècle, fondateur du mouvement ouvrier d'escalade en Suisse. Claire Thomas le convoque brièvement, comme un contrepoint : Saladin voulait démocratiser la montagne, arracher l'alpinisme aux élites bourgeoises pour en faire une pratique collective, égalitaire. Mais son projet a échoué. Aujourd'hui, la Suisse reste un pays où la montagne est privatisée, commercialisée, transformée en parc d'attractions pour touristes fortunés. Bee observe ce décalage avec ironie : les téléphériques qui montent au Jungfraujoch (un col inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, ndlr) coûtent 200 francs suisses aller-retour. L'accès au sublime est hors de prix.
L'impossibilité d'une cime
Le père de Bee n'apparaît jamais directement dans le récit. Il est une absence, une ombre portée sur tout le voyage. Né à Montricher, petit village vaudois, il a émigré en Australie dans les années 1960 et n'est jamais retourné en Suisse. Pourquoi ? L'autrice ne donne pas de réponse claire. Bee cherche la maison natale à Montricher, mais ne la trouve jamais vraiment — ou plutôt, elle en trouve plusieurs, toutes possibles, aucune certaine. Les cadastres ont changé, les bâtiments ont été rénovés, les ancien·ne·s habitant·e·s sont mort·e·s. La quête devient absurde, kafkaïenne.

Cette errance géographique est une métaphore du deuil lui-même. Après un décès, on cherche tous·te·s quelque chose — une explication, un sens — mais on ne trouve jamais exactement ce qu'on cherchait. On tourne autour, on accumule des indices, on finit par accepter que la résolution ne viendra pas. Claire Thomas refuse la dramaturgie classique du récit de deuil (déni, colère, acceptation) pour préférer une forme plus horizontale, plus incertaine : la circulation sans destination. Bee prend des trains, visite des musées, lit des plaques commémoratives, dort dans des hôtels anonymes. Elle ne « surmonte » rien, elle se déplace.
L'artiste suisse Jean-Frédéric Schnyder, que Claire Thomas visite à Bâle, a peint pendant des années des waiting rooms — salles d'attente de gares, espaces de transit où l'on ne fait que passer. Thomas y voit une métaphore du deuil : être coincé dans une salle d'attente éternelle, attendant un train qui ne viendra jamais. Le deuil comme impossibilité de reprendre le mouvement. Les montagnes jouent le même rôle : elles sont là, massives, mais on ne peut ni les franchir ni les habiter. On ne peut que circuler à leurs pieds, comme Bee circule en Suisse sans jamais vraiment y arriver.
Heidi, des bunkers et une romancière alcoolique
La Suisse que décrit Claire Thomas n'est pas celle des cartes postales. Pas de pureté alpine, pas de chalets fleuris, pas d'Heidi gambadant dans les prairies. L'écrivaine convoque ironiquement le mythe Heidi — ce roman de Johanna Spyri (1881) qui a figé l'imaginaire suisse dans une fresque pastorale édulcorée — pour mieux le déconstruire. Bee visite le « village d'Heidi » à Maienfeld, attraction touristique où l'on reconstitue la maison de la petite fille des montagnes. C'est une maison de poupée, un décor de studio, une Suisse Disney. Claire Thomas note avec acidité que la vraie Suisse — celle des infrastructures militaires, des bunkers cachés sous les chalets, des tunnels autoroutiers qui éventrent les montagnes — reste invisible aux touristes.
Car la Suisse est aussi un pays militarisé, un bastion alpin construit pendant la guerre froide comme forteresse contre l'invasion soviétique. Des milliers de bunkers sont dissimulés dans les Alpes, camouflés en granges, en rochers, en chalets. Thomas en visite quelques-uns, aujourd'hui désaffectés, transformés en musées ou en data centers. Elle s'attarde sur ce paradoxe : un pays qui vend l'image de la neutralité pacifique tout en construisant des infrastructures de guerre massives. La montagne n'est pas seulement un paysage, c'est aussi un territoire colonisé par l'État, quadrillé, militarisé, rendu productif.

Cette dimension coloniale apparaît aussi dans l'histoire des infrastructures ferroviaires. Le tunnel du Gothard, inauguré en 1882, a nécessité la mort de centaines d'ouvriers italiens — immigrés pauvres, exploités, enterrés vivants lors d'effondrements. Claire Thomas évoque brièvement ces morts anonymes, mais ne s'y attarde pas. C'est une limite du livre : la Suisse qu'elle décrit reste blanche, européenne, de classe moyenne. Les travailleurs immigrés qui ont construit les routes, les tunnels, les barrages hydrauliques restent fantomatiques. Bee observe les infrastructures, mais ne questionne jamais qui les a bâties, dans quelles conditions, au profit de qui. La montagne a été domptée non par des explorateurs héroïques, mais par une main-d'œuvre corvéable, rendue invisible par l'historiographie officielle.
Patricia Highsmith, exilée à Tegna (dans le canton du Tessin, ndlr) dans les années 1980, habitait une maison-bunker : murs épais, fenêtres minuscules, quasi-fortifiée. Claire Thomas la visite avec fascination, y voyant une métaphore de la Suisse elle-même — un pays qui se protège, se replie, refuse l'ouverture. Highsmith, romancière américaine, a fui les États-Unis pour se réfugier dans cette forteresse alpine, mais elle y est restée isolée, alcoolique, paranoïaque. La montagne n'a pas été une libération, plutôt une prison dorée.
Rester en bas
Montricher, gare miniature, fin de journée. Bee attend le train qui la ramènera à Zurich, puis l'avion pour l'Australie. Elle n'a pas trouvé la maison de son père. Elle n'a pas grimpé les montagnes. Elle n'a pas résolu son deuil. Derrière elle, les Alpes se découpent dans le ciel gris, indifférentes, intactes. Elles resteront là longtemps après qu'elle sera partie, longtemps après que tout le monde sera mort. Claire Thomas clôt son récit sans consolation, sans révélation finale. Bee repart comme elle est venue : spectatrice d'un paysage qu'elle ne possèdera jamais.
On Not Climbing Mountains est un livre radical de passivité, prise comme un antidote à la gesticulation performative. Il refuse la dramaturgie de l'escalade — l'effort, la chute, la victoire — pour préférer une forme de présence contemplative, mélancolique, féministe. Vivre près des montagnes sans les gravir, c'est aussi refuser le fantasme masculin de la conquête, cette obsession verticale qui transforme la nature en adversaire à soumettre. Bee reste en bas, et c'est un acte politique. Comme affirmer qu'on peut exister dans la montagne sans avoir besoin de la vaincre.













