« Si dans notre vie, on ne s’étonne plus, alors ça ne sert à rien qu’on existe » : Jiri Benovsky, philosophe au bord du vide
Dernière mise à jour : il y a 52 minutes
Dans Conversations avec un caribou, Jiri Benovsky fait de notre rapport à la mort le cœur du récit. Philosophe et alpiniste, il défend une idée plus troublante encore : s’approcher du danger en montagne permettrait paradoxalement de moins penser à la mort. Jusqu’au jour où lui-même s’est cru condamné. Portrait.

Sur Zoom, derrière lui, des étagères chargées de livres côtoient plusieurs guitares accrochées au mur. Arrivé à Genève à l’adolescence, Jiri Benovsky travaille aujourd’hui à l’Université de Genève et pratique régulièrement dans les massifs voisins, du Salève au massif du Mont-Blanc. Quelques semaines plus tôt, le philosophe nous avait proposé de lire son premier roman, Conversations avec un caribou. Le mélange avait retenu notre attention : de la philosophie devenue fiction, des mondes possibles, du réalisme magique, des corps et beaucoup de montagne. Surtout, on avait envie de comprendre pourquoi la montagne occupait une telle place dans cet univers. La réponse nous mènera assez vite au vide, au risque et à cette chute de plus de 60 mètres pendant laquelle Jiri Benovsky a été convaincu qu’il était en train de mourir.
La mort aux trousses
Né à Prague, Jiri Benovsky s’imagine encore devenir trader et « très riche » lorsqu’à 16 ans il découvre, dans la bibliothèque de ses parents, un livre racontant l’histoire de la philosophie. Quelques années plus tard, son premier cours de métaphysique à l’Université de Genève achève de faire dérailler le projet. Temps, espace, matière, réalité : « Dès le premier cours, j'ai su que j’allais faire ça toute ma vie ». Il consacrera notamment sa thèse aux théories des mondes possibles. Ce sont elles qui structurent aujourd’hui Conversations avec un caribou. Le roman s’ouvre sur Franz Dohle, philosophe retrouvé mort dans une station spatiale expérimentale enfouie sous l’Eiger (sommet des Alpes qui culmine à 3967 m, ndlr). Autour de cette énigme viennent s’agréger mondes parallèles, médecine, sexe, animaux qui parlent et haute montagne. Jiri Benovsky a prêté à Franz sa propre spécialité académique. Mais le véritable point commun est ailleurs. « Le thème principal du roman, c’est la finitude. Dès le moment où nous sommes nés nous sommes des condamnés à mourir. Et qu’est-ce qu’on fait avec ça ? » De la question, le jeune philosophe fera une quête, souvent angoissante. Des années plus tard, alors que le philosophe est devenu alpiniste, il semble avoir trouvé la réponse dans les cimes et le vide alentour. « Le danger en montagne est un soin à l’angoisse de la finitude », pose-t-il.
La montagne, justement, arrive beaucoup plus tard dans sa vie. Et par un détour : la photographie. Jiri Benovsky veut aller chercher lui-même ces images prises au-dessus des vallées, mais il faut d’abord apprendre à y monter. La rencontre avec le guide Pascal Arpin sera le déclic : l’un veut progresser en photographie, l’autre découvrir la haute montagne. Première vraie course ensemble : le mont Blanc du Tacul depuis les Cosmiques (un refuge de haute montagne dans le massif du Mont-Blanc, ndlr). Jiri Benovsky découvre les départs à la frontale, le froid, le vent, le monde minéral et la lumière qui atteint progressivement les sommets. Ce qui le saisit n’est pas vraiment la performance. « Je m’en fiche de faire des exploits ou de dire : j’ai fait tel sommet ou telle voie. Moi, ce que je veux, c’est juste être là, être dans ce milieu naturel de la haute montagne, » raconte-t-il. Pendant ses premières années de pratique, il retient parfois à peine le nom des endroits où il est allé. Il veut surtout y être, appareil en main, lorsque le jour arrive.
« À mon avis, on ne fait pas tout pour éviter le risque. Mais on fait tout pour se trouver du bon côté du fil »
La mort s’est imposée par la suite comme l’une des propriétés du milieu, donnant une réalité très concrète à cette finitude qu’il travaille par ailleurs comme philosophe. « La mort est juste 20 centimètres à côté. Il suffit de mal faire son nœud, de faire un faux pas, d’avoir mal évalué les conditions et la mort est là, tout de suite », résume-t-il.

Le reste du livre emprunte des chemins beaucoup plus inattendus, mais tourne autour du même axe. Lorsque nous l’interrogeons sur la place prise par le sexe, les corps et la mort, Jiri Benovsky répond qu’il ne s’agit justement pas de trois sujets. « Ces trois sujets-là sont un seul sujet. » Le corps est le lieu où se jouent le désir, la souffrance et, finalement, la mort. Chacun de ses personnages invente sa manière de composer avec cette échéance. L’alpinisme en est une.
Rester vivant
Nous soumettons alors à Jiri Benovsky un paradoxe familier : les alpinistes consacrent énormément d’énergie à réduire les risques auxquels ils ont pourtant volontairement choisi de s’exposer. Il nous reprend immédiatement : « À mon avis, on ne fait pas tout pour éviter le risque. Mais on fait tout pour se trouver du bon côté du fil ».
Jiri Benovsky ne cherche ni à mourir ni le danger pour lui-même. Mais faire disparaître toute exposition reviendrait aussi à renoncer à une partie de ce qu’il vient chercher. Alors on étudie la météo et les conditions, on vérifie le matériel, on apprend, on s’entraîne. Il se marre : « On est des control freaks ». Puis précise : « On n’a pas envie de mourir. On a envie de survivre à une situation où on a été exposé ». Au Salève, derrière chez lui (en Haute-Savoie, ndlr), Jiri Benovsky parcourt encore seul un itinéraire qu’il connaît très bien. Certains passages tournent autour du 3c ou du 4a, avec plusieurs centaines de mètres sous les pieds. À ses yeux, « il n’y a aucune raison » qu’il tombe sur une difficulté pareille. « Par contre, il suffit d’une toute petite erreur et on finit en bas en plusieurs morceaux », lâche-t-il.
Il se garde pourtant de faire de ce rapport au risque une règle générale de l’alpinisme. On peut choisir des courses faciles, de bonnes conditions et des terrains où l’exposition reste faible. Ce qui l’intéresse davantage est ce qui se produit lorsque le vide devient assez proche pour occuper tout l’espace mental. Jiri Benovsky rapproche cet état du flow. Sur une arête exposée, explique-t-il, l’esprit n’a plus beaucoup de place pour la liste des courses, le prochain rendez-vous ou ce qui arrivera dans vingt ans. Seulement une prise, un pied, le mouvement suivant. « Mon esprit est entièrement occupé par le fait de poser le pied et la main correctement », décrit-il.
« Je n’avais pas peur de mourir. J’avais la certitude que j’étais en train de mourir »
C’est ici que son rapport à la montagne devient plus intéressant qu’une simple recherche d’intensité. La proximité du danger ne lui permet pas seulement de se sentir vivant. Elle lui permettrait momentanément d’oublier qu’il va mourir. « Si on n’est que dans le moment présent, on ne se projette pas dans le futur. Et si on ne se projette pas dans le futur, on n’est pas en train de penser à sa propre mort », philosophe-t-il.
Une chute de 60 mètres
Avec les années, les accidents ont cessé pour Jiri Benovsky d’être ces événements exceptionnels que l’on découvre au loin. Ils sont progressivement entrés dans son entourage.
Un matin, il doit retrouver à 5 heures un guide à Zermatt pour photographier du ski hors-piste. L’homme ne viendra pas. Levé à 4 heures, Jiri Benovsky commence par pester : aucun message, aucune excuse. Il finit par appeler le bureau des guides qui lui apprend que son binôme est mort dans une avalanche la veille.
Un jour, c’est son propre corps qui tombe. À la pointe Lachenal, dans le massif du Mont-Blanc, Jiri Benovsky chute de plus de 60 mètres, prend suffisamment de vitesse pour survoler la rimaye et voit le glacier arriver. Cette fois, il ne se dit pas qu’il pourrait mourir. « Je voyais le bas arriver et j’allais m’écraser. Je n’avais pas la peur de mourir. J’avais la certitude que j’étais en train de mourir », se souvient-il. Dans les secondes où il se croit condamné, Jiri Benovsky pense à son fils. « Je me suis dit : “Mais quel con.” » Puis il touche le glacier. Ses jambes ne répondent plus. Pendant quinze ou vingt secondes, il se croit tétraplégique. Jusqu’à ce qu’un orteil finisse par bouger. « Là, j’ai eu une explosion de bonheur et d’adrénaline. Je me suis dit : si je bouge un orteil, ça veut dire qu’il y a une connexion. S’il y a une connexion, c’est que ça va le faire », confie-t-il.
« Si, dans notre vie, on ne s’étonne plus, alors ça ne sert à rien qu’on existe. On est déjà morts avant de mourir »
Il ressort blessé, mais vivant. « C’est très différent de savoir qu’on est en train de mourir ou de penser qu’il y a un risque, même important, qu’on meure. » Après l’accident, certaines ambitions disparaissent. L’Aiguille Verte (un sommet du massif du Mont-Blanc qui culmine à 4122 mètres, ndlr), notamment. Jiri Benovsky réduit l’exposition de ses courses. « Je me suis dit : maintenant, il faut arrêter. Il y a trop de belles choses dans la vie pour prendre des risques », explique-t-il. Il continue pourtant d’aller en montagne. Il parcourt toujours certains passages du Salève seul. La chute n’a donc pas résolu le paradoxe. Elle a déplacé l’endroit où passe le fil.
Lorsque Jiri Benovsky écrit Conversations avec un caribou, cette expérience est déjà derrière lui. Pas la mort de son éditeur. Cofondateur des Presses Inverses et alpiniste, Alexandre Metzener découvre le manuscrit une fois terminé. Peu avant sa mort, les deux hommes discutent précisément d’un passage consacré aux courses d’arête : l’encordement, le risque qu’un membre de la cordée entraîne l’autre dans sa chute, cette idée selon laquelle il faudrait sauter du côté opposé lorsqu’un compagnon dévisse. Quelques jours plus tard, Alexandre Metzener meurt en montagne avec son compagnon de cordée.
Jiri Benovsky insiste sur la chronologie. Le roman existait déjà. Sa propre chute avait également déjà changé sa manière de pratiquer. La mort d’Alexandre Metzener n’a donc pas produit les réflexions du livre. Elle en a changé le poids. « Ça m’a confirmé que ce que j’avais écrit, il fallait l’écrire, confie Jiri Benovsky. Ça m’a montré que je ne m’étais pas trompé, que c’était important d’écrire ça. »

Conversations avec un caribou passe ainsi plus de 400 pages à tourner autour d’une question : que faire de cette certitude de mourir ? Et puis, presque à la fin, le caribou du titre déplace légèrement le problème : on serait prêt à mourir le jour où l’on cesserait de s’étonner. Jiri Benovsky raconte avoir écrit le roman en laissant une partie de l’histoire lui échapper. Il connaissait son début, sa résolution, les grandes idées philosophiques qu’il voulait y placer. Entre les deux, il dit avoir davantage regardé le récit arriver que décidé de chacun de ses mouvements. Il s’est même inventé un mot : plutôt qu’« écrivain », il serait « décrivain ». Cette idée de l’étonnement serait arrivée de cette manière. Il la reprend devant nous : « Si, dans notre vie, on ne s’étonne plus, alors ça ne sert à rien qu’on existe. On est déjà morts avant de mourir. Je pense que c’est une phrase qui pourrait presque résumer les enjeux principaux du livre. »













