À Casablanca, Tla3 veut faire du bloc une histoire marocaine
- Pierre-Gaël Pasquiou

- il y a 1 heure
- 7 min de lecture
Après avoir découvert le bloc à Paris, Sami et Mamoun sont revenus dans la ville où ils ont grandi avec une idée : y ouvrir une salle d’escalade. Avec Tla3, ils veulent surtout faire émerger une pratique plus locale, plus accessible et davantage connectée aux grimpeur·se·s marocain·es.

Ils auront visité une quinzaine, peut-être une vingtaine de locaux en six mois. À chaque fois, la même équation impossible : suffisamment de hauteur pour construire des murs de bloc, un emplacement central dans une ville très étalée, de quoi se garer et, surtout, un loyer compatible avec une activité encore balbutiante à Casablanca. Puis Sami et Mamoun ont trouvé 400 mètres carrés, 5,50 mètres sous plafond, des bureaux à proximité, des quartiers résidentiels à quelques minutes et assez de place pour imaginer enfin ce qu’ils avaient en tête. Environ 300 mètres carrés seront consacrés à la grimpe, avec 66 mètres linéaires de murs, auxquels s’ajouteront un café et une petite salle de yoga. Tla3 vise désormais une ouverture d’ici la fin de l’année 2026. « Honnêtement, on n’aurait pas pu rêver mieux », nous résume Sami. Pour comprendre pourquoi deux Casablancais ont consacré plusieurs années à ce projet, il faut commencer par revenir à Paris.
Back to back
Sami a grandi à Casablanca. Sa mère est marocaine, son père français. À 18 ans, après une scolarité au lycée Lyautey, il part étudier à Paris puis travaille dans la tech, comme chef de produit. À cette époque, le sport occupe peu de place dans sa vie. Il avait bien touché quelques prises au lycée, sans que l’escalade ne laisse de trace particulière. Le déclic arrive presque lorsqu’il pousse un jour la porte d’Arkose Nation avec un ami. « C’est comme si un nouveau monde était apparu devant moi », se souvient-il.
Ce qui le saisit dépasse rapidement le seul geste sportif. Il découvre le bloc, son côté ludique, la satisfaction de résoudre un mouvement, mais aussi tout ce qui se joue au pied des murs. « Je passais mes journées en salle. J’adorais rencontrer des gens, discuter et m’amuser, tout simplement. » Sami y trouve un « échappatoire » et, presque immédiatement, pense à Casablanca. « En tant que jeune, ça manquait vraiment d’avoir un espace comme ça », explique-t-il. Dans son esprit, il ne s’agit déjà plus seulement de construire des murs, mais un endroit où retrouver ses ami·es, rencontrer du monde, boire un verre, rester après avoir grimpé et accueillir des initiatives culturelles locales.
« On reste deux hommes et on n’a pas forcément le regard ou l’expérience qu’a une femme »
L’idée aurait pu rester un fantasme, mais Sami décide au contraire d’apprendre le métier. Il quitte la tech et se fait embaucher chez Climbing District, puis chez Climb Up en Île-de-France. Deux années passées à comprendre l’économie et le fonctionnement des salles avant de rentrer au Maroc. C’est également à Paris qu’il rencontre Mamoun, lui aussi originaire de Casablanca. Les deux grimpeurs partagent progressivement la même envie : « Développer la pratique là où on a grandi ».
Faire grimper Casa
Le choix du bloc tient d’abord à une préférence personnelle : c’est la discipline dont Sami est tombé amoureux. Mais il répond aussi à des contraintes pratiques. La voie impose davantage de hauteur, de matériel et d'enjeux de sécurité. Le bloc permet au contraire une découverte immédiate. « Tu arrives, tu mets des chaussons et tu grimpes », résume-t-il. Pour un sport que les deux fondateurs veulent faire connaître à un nouveau public, cette simplicité compte énormément.
Casablanca possède déjà le mur historique du Club alpin français, principalement tourné vers l’escalade encordée, ainsi qu’un petit espace de bloc. Mais aucune salle moderne entièrement dédiée au bloc n’existe encore dans la ville. Marrakech a ouvert la voie il y a quelques années avec Atlas Elevation, qui mêle bloc et difficulté. Pour Sami, Casablanca restait pourtant l’évidence : c’est sa ville, celle qu’il connaît, mais aussi le principal poumon économique du pays.
Avant même d’avoir un local, les deux associés ont voulu vérifier qu’un public existait. Ils ont alors construit un spray wall et commencé à organiser des sessions. Environ 230 personnes y ont déjà grimpé, selon Sami. Ils y découvrent davantage de pratiquant·es marocain·es qu’ils ne l’imaginaient, mais surtout beaucoup de personnes venues essayer sans vraiment savoir à quoi s’attendre. L’enjeu est aussi de bousculer quelques représentations encore bien installées. « Les gens ont tendance à se dire : “Ah, mais c’est pour les enfants.” »

C’est précisément ce public encore extérieur aux codes de la grimpe que Tla3 veut aller chercher. Les pratiquant·e·s déjà convaincu·e·s, elleux, devraient trouver naturellement le chemin de la salle faute d’alternatives. « Notre cœur de cible, c’est vraiment les jeunes adultes qui recherchent ce tiers-lieu où passer du bon temps », explique Sami. Le futur système de cotation sera pensé en conséquence : moins de blocs extrêmes, davantage de niveaux accessibles et intermédiaires. Cette volonté d’élargir le public passe aussi par la manière dont la salle sera vécue. Lors d’une de leurs sessions, les fondateurs ont compté 18 femmes pour quatre hommes, un signal qu’ils veulent prendre au sérieux. Ils souhaitent tendre vers la parité dans l’équipe, afficher une charte de bonne conduite et envisagent des créneaux réservés aux femmes. « On reste deux hommes et on n’a pas forcément le regard ou l’expérience qu’a une femme », reconnaît Sami.
« J’aimerais qu’il y ait une sorte de réappropriation de cette nature-là par les Marocains »
Reste la question du prix, qui vient forcément compliquer l’ambition de démocratisation affichée. La salle envisage à ce stade une entrée plein tarif autour de 140 dirhams (environ 13 euros), avec des réductions notamment pour les étudiant·e·s. À titre de comparaison, le salaire mensuel médian des emplois déclarés à la sécurité sociale marocaine s’élevait à 3 173 dirhams (environ 295 euros) en 2024 : une seule séance en représenterait déjà plus de 4 %. Pour une pratique régulière, Sami dit vouloir rester dans une enveloppe de l’ordre de 40 à 50 euros mensuels (environ 430 à 540 dirhams), soit 14 à 17 % de ce salaire. Malgré la volonté affichée de rendre la pratique accessible, un tel budget restera donc hors de portée d’une partie importante de la population. « L’idée, ce n’est pas de proposer un tarif qui soit élitiste », insiste Sami. Tla3 prévoit aussi des journées gratuites et souhaite continuer à déplacer son mur dans des écoles, associations ou structures où des personnes qui n’auraient jamais spontanément accès à l’escalade pourront essayer.
Déplacer des montagnes
Les murs seront fabriqués à l’étranger et l’expérience professionnelle des fondateurs vient en grande partie des salles françaises. Tla3 reprend aussi ce modèle de salle de bloc devenue tiers-lieu qui s’est imposé dans de nombreuses métropoles occidentales. Sami et Mamoun ne cherchent pas à le nier. Leur enjeu est plutôt d’éviter d’en faire un morceau de Paris transplanté à Casablanca.
Le nom dit déjà cette volonté. Tla3, écrit en darija phonétique avec ce « 3 » qui représente la lettre arabe ع, signifie selon le contexte « monte » ou « grimpe ». Le mot peut être entendu dans un taxi comme lancé dans une conversation quotidienne. « C’est une expression très populaire qu’on utilise tout le temps », explique Sami. Le logo fait cohabiter l’écriture phonétique et l’arabe, tandis que le café, les événements et les collaborations doivent autant que possible s’appuyer sur des acteur·rice·s locaux·ales. Casablanca elle-même devient une partie du projet : un « melting-pot », décrit Sami, où une seule phrase peut mélanger darija, français et anglais. « On voulait un peu se le réapproprier localement », dit-il à propos du modèle découvert en France.
Cette idée de réappropriation ne s’arrête pas à la salle. Le Maroc compte parmi les grandes destinations d’escalade du bassin méditerranéen : Taghia, Todgha, Tafraoute ou encore les montagnes du Haut Atlas attirent depuis longtemps des grimpeur·se·s venu·e·s d’Europe et d’Amérique du Nord. Des guides locaux travaillent depuis des décennies dans ces massifs. Pourtant, une partie importante de l’histoire sportive récente de ces falaises a été écrite depuis l’extérieur, par celles et ceux qui ont exploré des secteurs, ouvert des lignes et produit les topos.
Sami en a pris conscience en allant lui-même grimper dehors. En feuilletant les topos, une chose finit par le frapper : « Il n’y a pas un bloc qui a un nom auquel un Marocain pourrait s’identifier. Ce sont des noms de blocs en anglais ou en français ». La remarque fait directement écho aux travaux de l’anthropologue Thomas Fouquet, dont Vertige Media racontait récemment l’enquête sur la « montagne-sportive » marocaine : un territoire national dont les usages sportifs, les codes et les récits ont longtemps été structurés depuis l’étranger.

Sami ne conteste pas l’apport des grimpeur·se·s venu·e·s ouvrir, équiper ou faire connaître ces sites. Il cite au contraire les initiatives qui cherchent à transmettre davantage la pratique aux habitant·e·s des villages proches des falaises. Mais il aimerait voir s’opérer un déplacement. « J’aimerais qu’il y ait une sorte de réappropriation de cette nature-là par les Marocains », dit-il. Pas pour fermer les falaises aux autres — « tout le monde est bienvenu » — mais pour que celles et ceux qui vivent à quelques kilomètres des rochers ne restent pas uniquement spectateur·rice·s d’une pratique venue chercher chez eux du soleil, du caillou et de l’aventure.
Tla3 espère, à son échelle, participer à ce mouvement. Sami et Mamoun ont déjà rencontré plusieurs guides et proposé quelques expériences en extérieur. Pour eux, le plastique n’est pas une fin en soi. « Je sais que l’escalade, c’est une porte pour l’outdoor », nous explique Sami. Mais avant d’imaginer la suite sur le rocher, il reste à terminer le chantier, composer avec les délais administratifs et réussir une ouverture déjà repoussée plusieurs fois. Leur premier pari est finalement plus simple : donner envie à des Casablancais·e·s qui n’ont jamais grimpé de pousser la porte. Le reste viendra peut-être ensuite, jusqu’aux falaises — et, qui sait, aux prochains noms de blocs écrits en darija.












