Sacha, hôte d'accueil polyvalent : 1 580 euros par mois pour faire tourner une salle d'escalade
- Matthieu Amaré

- il y a 14 heures
- 6 min de lecture
Sacha accueille les grimpeur·se·s, sert des bières, prend les commandes au resto, répète les consignes de sécurité et vend des abonnements dans une grande salle de voies en France. En CDI, aux 35 heures, payé au SMIC. Il a accepté de passer ses revenus au crible pour le deuxième épisode de notre format consacré aux travailleur·se·s de l'escalade en France.

Un samedi, à 12h30. Sacha* commence son shift de neuf heures. Et ça débute par le restaurant. Prise de commandes, plats à porter, bières à tirer, tables à débarrasser. « C'est l'endroit où il y a le plus de stress et le plus de travail, décrit-il. C'est aussi le plus stimulant pour moi. Il se passe tout le temps des trucs. » Vers 15h, le service s'arrête. Le jeune salarié profite de trente minutes de pause et d'un plat préparé par la cuisine pour le staff. De 15h30 à 19h, Sacha bascule à l'accueil. Et reçoit le flot de familles qui viennent découvrir l'escalade ainsi que les abonné·e·s qui filent vers les voies.
Les particules alimentaires
Entre deux vagues d'arrivées, il doit aussi faire la vérification des tests d'autonomie et répéter vingt fois les règles de sécurité. Avec le sourire, bien sûr. Sa hiérarchie ne lui donne pas d'éléments de langage mais lui impose un cadre : celui d'être disponible et sympa. Elle lui demande aussi de vendre : des entrées mais surtout des carnets, des abonnements et si possible, un petit bonus à la boutique. En ce samedi de rentrée, Sacha et ses collègues viennent de se faire « un peu éclater ». Après les vacances, on retrouve des ordres de passage « qui approchent les 500 client·e·s par jour ». En fin de journée, vers 21h30, Sacha range, prépare tout bien pour la journée du lendemain.
« On se retrouve tous quand même là un peu par hasard. Quand tu fais le tour de tes collègues, c'est plutôt des gens diplômés qui considèrent quasiment tous ce boulot comme un job alimentaire »
Sacha, salarié d'une grande salle d'escalade en France.
Sur son contrat, il est écrit « hôte d'accueil polyvalent ». Cette polyvalence est devenue une compétence essentielle pour travailler au sein d'une salle d'escalade. Il faut savoir accueillir, conseiller, présenter la salle, expliquer la sécurité, servir au bar, tenir le rang au resto, nettoyer, signaler les fuites et les pannes et savoir utiliser sa « force de vente ». Dans le milieu, tout le monde sait ça. Sauf que Sacha n'est pas du sérail. Après une licence en sciences sociales et une reprise d'études dans le milieu culturel, le jeune homme est d'abord revenu dans une grande ville pour enchaîner les petits boulots. Après huit mois, le dernier taf devient « un peu pénible », alors il démissionne. C'est une amie grimpeuse qui lui parle d'un poste dans une grande enseigne française de salles d'escalade. C'était il y a quelques années, la grimpe est à la mode, donc pourquoi pas.
Aujourd'hui, Sacha a plutôt l'impression de « faire de la resto ». Une façon de dire que ce travail est surtout pour lui un job alimentaire. « On se retrouve tous quand même là un peu par hasard, dit-il. Quand tu fais le tour de tes collègues, c'est plutôt des gens diplômés qui considèrent quasiment tous ce boulot comme un job alimentaire. »
Ça ne mange pas de paie
Sacha est en CDI, aux 35 heures, payée au SMIC horaire. Sur sa fiche de paie, il lit 1 582 euros nets. Les mois avec une prime, il peut monter à 1 613 euros nets. Les primes sont indexées sur des objectifs communs : l'équipe touche 100 % quand elle égale le même mois de l'année précédente, puis 110 ou 120 % au-dessus. Ce qui est peu arrivé depuis qu'il a commencé. Sacha ne bénéficie ni de treizième mois ni d'un euro de plus quand il travaille les samedis et les dimanches. « C'est une des principales critiques, affirme-t-il. On dépend de la convention collective du sport, on a très peu d'avantages. » Même lors de ses précédents jobs, il était payé 150 % le dimanche.
La salle est ouverte tout le temps. C'est un marqueur des salles d'escalade aujourd'hui : les amplitudes horaires sont larges, les portes restent ouvertes toute l'année. Il arrive donc à Sacha de travailler les jours fériés : Noël, le jour de l'An aussi. Néanmoins, sa direction lui propose très peu d'heures supplémentaires. « J'ai remarqué que les directeurs en faisaient de temps en temps mais nous, en bas de l'échelle, c'est extrêmement rare », souligne-t-il. Restent les avantages en nature : l'accès gratuit à toutes les salles d'escalade de la région, des ristournes sur les consommations au bar, 10 % sur toute la boutique et les fameux plats préparés pour le personnel et pour une poignée d'euros. « On mange hyper bien, c'est quand même un vrai luxe », renchérit le salarié.
« Je n'ai pas le fantasme de devenir hyper riche, dit-il. Mais en l'état, je ne peux même pas imaginer avoir des enfants un jour ou monter un projet qui me tient à coeur »
Sacha, salarié d'une grande salle d'escalade en France.
Sacha se voit-il évoluer dans sa salle ? « Absolument pas », répond-t-il du tac au tac. Passer manager rapporte une cinquantaine d'euros nets de plus, à condition qu'une place se libère. Comme l'enseigne n'est plus dans sa phase de croissance forte, les postes de direction ne tournent plus beaucoup. Et puis les responsabilités managériales, très peu pour lui. Le vrai poids reste de travailler le week-end. « Tu es en décalage avec ton entourage en permanence, explique-t-il. Je ne compte plus les weekends d'anniversaire de potes que j'ai ratés à cause de ça. » Résultat : Sacha pense plutôt à partir. Le jeune homme a fait le tour. Le monde de l'escalade n'est pas vraiment le sien et le peu d'expérience qu'il a accumulée jusque-là renforce sa conviction que ce boulot ne l'aidera pas à mener ses projets à bien. Ni à améliorer son quotidien.
Salaire minimum, projection minimum
Sacha vit dans une grande ville avec sa copine. Leur loyer reste relativement modéré mais pour 750 euros de loyer par mois, le couple compacte son existence dans un appartement de 23 mètres carrés au sixième étage, avec des toilettes sur le palier. Un certain inconfort qui leur permet de dépenser de petites sommes pour « de la bonne bouffe et un peu de culture ». En ce moment, Sacha voit un psy. Il ne le pourrait plus si le couple décidait de se trouver un logement plus décent. C'est justement là que le bât blesse : avec un SMIC, et sa compagne qui ne gagne pas beaucoup plus, le jeune homme a trop de mal à se projeter. « Je n'ai pas le fantasme de devenir hyper riche, dit-il. Mais en l'état, je ne peux même pas imaginer avoir des enfants un jour ou monter un projet qui me tient à coeur. »
« Une salle d'escalade, c'est quand même particulier. J'ai des collègues qui ont connu des retours au sol de client·e·s. Tu dois gérer des accidents très graves, traumatisants. On n'est pas formés pour ça »
Sacha, salarié d'une grande salle d'escalade en France
À 30 ans passés, Sacha reconnaît que le sujet de l'argent le tracasse de plus en plus. Avec ses collègues, « tous assez politisés » - c'est d'ailleurs un sujet de discussion qui revient régulièrement pendant les pauses. « On est tous assez conscients qu'on ne peut pas vivre décemment avec un SMIC dans une grande ville, précise-t-il. À salaire égal, on sait aussi qu'on est plus pauvre qu'un collègue dans une ville moyenne. » À la question de savoir quelle serait la juste rémunération pour son travail, Sacha ne sait pas trop quoi répondre. Une chose est certaine pour lui : le salaire minimum n'est pas suffisant. « Une salle d'escalade, c'est quand même particulier, continue-t-il. J'ai des collègues qui ont connu des retours au sol de client·e·s. Tu dois gérer des accidents très graves, traumatisants. On n'est pas formés pour ça. »
De ce qu'il peut observer, le dialogue avec sa direction – que tout le monde appelle « le siège » – n'est pas vraiment possible. Sacha travaille dans une enseigne dont les salles se sont multipliées à vitesse grand V. « Aujourd'hui, ça se calme. Mais les ordres viennent toujours d'en haut sans qu'on puisse trop avoir voix au chapitre », explique-t-il. Comprendre : les espaces s'uniformisent de plus en plus, en grévant l'autonomie des salarié·e·s. « On n'a pas l'impression de pouvoir se saisir de nos salles pour les modeler à notre image et en faire un endroit qui nous ressemble », confie Sacha. Avant de conclure : « C'est dommage, ça pourrait être un avantage de ce boulot. Si ces salles d'escalade nous ressemblaient, on l'aimerait plus. »
Ce format doit beaucoup à celui inventé il y a quelques années par Rue89 et intitulé « Porte-monnaie au rayon X »
*Le prénom a été changé.












