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Marco Scolaris : « Je suis un pionnier, pas un colon »

Quarante ans après la première compétition internationale d’escalade à Bardonecchia, Marco Scolaris achève son dernier mandat à la tête de World Climbing. Quelques jours avant un vote sur la suspension des fédérations russe, biélorusse et israélienne, il revient sur quatre décennies de construction du sport et sur ses rapports avec la politique. Interview en grandes longueurs, à Chamonix.


Marco Scolaris à Chamonix
Marco Scolaris à Chamonix le 12 juillet 2026 © Louis Lepron pour Vertige Media

Vertige Media : En 1985, vous étiez à Bardonecchia pour la toute première compétition internationale d'escalade. La communauté de l'époque était loin d'être convaincue.


Marco Scolaris : On disait que l'escalade, c'était une activité libre. Mettre un dossard, ça choquait. Mais à Turin, où je vivais, la majorité d'entre nous disait : attention, si quelqu'un arrive de l'extérieur, organise des événements à succès, les grimpeurs seront mis de côté. Alors on s'est engagé. Et petit à petit, on a vu le truc monter.


Vertige Media : Ce développement a fini par créer des frictions avec l'alpinisme traditionnel, représenté par l'UIAA (Union Internationale des Associations d'Alpinisme, ndlr).


Marco Scolaris : Tout le temps, tout le temps. Les alpinistes voulaient contrôler l'escalade. Ils pensaient que le développement de la grimpe allait mettre l'alpinisme en danger. Ça a donné lieu à beaucoup de théâtre et à des débats sans fin. Et finalement, ils nous ont demandé de sortir. C'était en 2006. On est partis. Et en 2007, on a créé l'IFSC (International Federation of Sport Climbing, ndlr).


« En 2007, j'étais photographe de montagne. La politique sportive internationale, c'est un autre monde. Quand je me suis retrouvé devant les membres du CIO en costume, bon… »

Vertige Media : Dès la première assemblée générale fondatrice, vous avez posé la question des Jeux olympiques. Vous y croyiez vraiment ?


Marco Scolaris : J'ai posé la question à tout le monde : « Est-ce que vous voulez qu'on montre notre intérêt pour les JO ? » À l'unanimité : oui. J'ai posé une autre question : « Vous savez ce que ça veut dire ? » À nouveau : oui. Mais en réalité, personne n'en savait rien. Moi, le premier. En 2007, j'étais photographe de montagne. La politique sportive internationale, c'est un autre monde. Quand je me suis retrouvé devant les membres du CIO en costume, bon… Mais on y est allé. Ensuite, quelqu'un m'a demandé combien de temps ça prendrait. J'ai dit : compte tenu des circonstances, 20 ans. Et si vous regardez ce qui s'est passé, c'est ce qui s'est passé.



Vertige Media : Comment on entre aux Jeux olympiques alors ?


Marco Scolaris : Il faut créer un sport, un circuit, une attention médiatique et une participation. Si vous voulez entrer aux Jeux avec un sport pratiqué par dix pays, ça n'est pas crédible. Il faut un minimum de fédérations, un minimum de pratique, et montrer que cela progresse. À la fin des années 2010, les facteurs étaient réunis pour l'escalade.


Vertige Media : Comment les dirigeants du CIO ont reçu votre demande ?


Marco Scolaris : Et bien ils sont venus voir des compétitions. Et ils ont été stupéfaits. « Le Français donne des conseils à l'Italien ? » Oui. « Et demain, l'Italien lui donnera des conseils ? » Oui. Ils me disaient tous : « Le jour où vous aurez beaucoup d'argent et les droits télé, ça va changer. » Je pense que ça n'a pas changé. On a donc travaillé ensemble pour que ça arrive aux JO en gardant l'esprit de l'escalade et en essayant d'en faire un modèle. Tu ne peux pas changer le football aujourd'hui. Mais si tu montres qu'un autre modèle existe et qu'il a du succès, petit à petit, tu peux influencer.


« Dans un monde où l'argent privé des sponsors se raréfie, c'est tendu. On essaie de survivre »

Vertige Media : Il a quand même fallu faire des compromis. À Tokyo, le premier test olympique, c'était le format combiné – vitesse, bloc et difficulté. Vous l'avez vécu comme un sacrifice ?


Marco Scolaris : C'était une monnaie d'échange. Aujourd'hui, on peut le dire. Quand la porte s'est ouverte pour Tokyo, le CIO nous a dit : c'est 40 athlètes, 20 femmes, 20 hommes et une seule médaille. Et ils ont suggéré le combiné. C'était un compromis. De notre côté, on se disait que c'était ça ou rien. Que le fait d'afficher les trois disciplines nous permettrait au moins de les afficher au monde entier et de pouvoir ensuite obtenir plus de médailles. Paris, deux médailles. Los Angeles, trois médailles. C'était déjà l'horizon. Après, à l'époque, on n'a pas été bons pour l'expliquer aux athlètes. La souffrance était un peu trop élevée.


Vertige Media : C'est-à-dire ?


Marco Scolaris : La vitesse… Notre communauté de grimpeurs n'a pas tout de suite compris. C'était nouveau, un peu soudain. Mais le CIO aimait surtout la vitesse, parce qu'ils pouvaient l'expliquer à n'importe qui en deux minutes : « C'est les cent mètres verticaux, ils le font en cinq secondes. »


Marco Scolaris après l'interview à Chamonix
Marco Scolaris, en rentrant d'un petit footing. © Louis Lepron pour Vertige Media

Vertige Media : Aujourd'hui, cette place de l'escalade aux JO est-elle acquise ?


Marco Scolaris : Non. Pour Brisbane, en 2032, rien n'est fait. Depuis l'an dernier, la présidence du CIO a changé avec l'arrivée de Kirsty Coventry. Il y a surtout un nouveau directeur du sport (le Suisse Pierre Ducrey, ndlr). Quand il est arrivé, il n'avait pas l'historique. On a eu un moment difficile, avec le risque d'être rétrogradés en sport additionnel. Ce qui change considérablement la donne financière pour nous. Maintenant, ça va mieux. Mais on surveille la situation de près.


Vertige Media : Sur la question du budget justement, où en êtes-vous ?


Marco Scolaris : On part de loin. On a commencé avec 170 000 euros annuels en 2007. On a connu un pic à 6 millions d'euros avec les JO de Paris et aujourd'hui on tourne avec 4 à 5 millions par an. Ça ne nous permet pas de faire ce qu'on veut. Dans un monde où l'argent privé des sponsors se raréfie, c'est tendu. On essaie de survivre.


Vertige Media : Comment ?


Marco Scolaris : Il faut résister jusqu'à Los Angeles, où on touchera les droits TV olympiques. Après, ça ira mieux. On a des leviers potentiels comme la billetterie, mais il faut faire œuvre de transparence pour faire comprendre aux gens où va leur argent. Aujourd'hui, les autorités sportives sont toujours prises pour cible, comme Infantino avec la FIFA. Ce n'est pas comparable, l'argent n'est jamais allé dans ma poche, mais l'image des leaders du sport s'est abîmée.


Vertige Media : C'est votre cinquième et dernier mandat. La dérogation aux limites de mandats a fait parler. Comment les choses se sont-elles passées ?


Marco Scolaris : J'avais dit dès le début : à soixante-dix ans, j'arrête. J'en ai 68. J'avais aussi dit : il faudra vingt ans pour aller aux Jeux, après ce sera fini pour moi. Alors oui, il y a cette question des limites de mandats dans la gouvernance sportive mondiale. Certaines fédérations les ont mises en place de manière rétroactive — et d'un coup, tous les membres du board allaient disparaître en même temps. On m'a demandé de rester. L'histoire que je n'ai jamais racontée, c'est que je suis allé voir le président du CIO à l'époque (Thomas Bach, ndlr) pour lui poser la question directement. Il m'a répondu : « Marco, je pense que tu dois rester jusqu'à Los Angeles, parce qu'il faut consolider l'organisation ». On a soumis la question à l'assemblée générale à Singapour, deux ans avant les élections, par transparence. Plus de deux tiers des fédérations membres ont voté oui. Et aux élections de 2025, je me suis présenté aux élections. J'avais un adversaire. J'ai gagné.


Vertige Media : Ce sera votre dernier mandat, donc ?


Marco Scolaris : Sûr et certain. Je suis un pionnier, pas un colon. Mon rôle, c'était d'ouvrir la voie. Après la stabilisation, il faut quelqu'un qui peut mettre en place des programmes, et proposer l'escalade d'une façon différente. Je suis un peu fatigué, aussi. [Il sourit doucement.] Je sens que mon parcours s'approche de sa fin.

Portraits de Marco Scolaris à Chamonix
Marco Scolaris, à Chamonix © Louis Lepron pour Vertige Media

Vertige Media : Tout à l'heure (l'interview a été réalisée le vendredi 10 juillet, ndlr), ici à Chamonix, une manifestation pro-palestinienne a eu lieu avant la compétition — une première dans cette ville. Vous l'avez regardée comment ?


Marco Scolaris [sourit] : J'ai lu votre article ce matin dans le bus (à propos du vote du 23 juillet quant à la suspension des fédérations russes, biélorusses et israéliennes, ndlr). Sur le fond, je pense que 70 à 80 % est correct. Mais il y a deux ou trois imprécisions importantes. La première concerne la nature du vote qui se prépare. Ce vote doit rester une recommandation — les statuts de World Climbing disposent que la responsabilité de la suspension d'une fédération appartient au board exécutif. Si l'assemblée générale décide d'une chose pour laquelle elle n'est pas compétente, la fédération suspendue attaque en justice et gagne. C'est terminé.


« Le sport ne doit pas prendre position dans les conflits politiques. Si le sport décide qu'il y a un agresseur et que ses athlètes doivent partir, alors on doit évaluer tous les conflits dans le monde. C'est une question morale, philosophique, mais aussi tragiquement pratique »

Vertige Media : Que voulez-vous dire par là ?


Marco Scolaris : C'est une invitation à tout le monde — la presse, les activistes — à faire les choses correctement. Si l'objectif est d'arriver à une décision de suspension, il faut emprunter le bon chemin, respecter la bonne procédure.


Vertige Media : La vraie question, c'est si plus de 50 % des fédérations recommandent une suspension, le board de World Climbing suivra-t-il ?


Marco Scolaris : Oui. Je peux le dire là, maintenant. C'est sûr et certain. Après, on est douze dans le board, je ne peux donc pas vous l'affirmer à 100 %. Mais si on a posé la question, c'est parce qu'on va écouter la voix des fédérations. Donc si c'est 50,5 %, on suivra.


Vertige Media : Pourquoi avoir attendu si longtemps pour répondre sur les sujets de falaises confisquées et de territoires de grimpe confisqués par les Israéliens aux Palestiniens ?


Marco Scolaris : Il faut être honnête et transparent. Nos interlocuteurs officiels sont les fédérations nationales, pas les individus, ni les associations. D'ailleurs, on a répondu. Peut-être qu'ils n'ont pas aimé la réponse — mais on a répondu. Et le document initial qu'on avait reçu ne nous donnait pas les bases juridiques pour agir : il parlait des actions du gouvernement israélien, pas de la fédération d'escalade israélienne (ICLA, ndlr). Ce n'est pas le rôle d'une fédération internationale de dire si une falaise a été confisquée par un gouvernement. Notre conseiller légal est formel là-dessus. Mais hier (le 9 juillet 2026, donc, ndlr), nous avons reçu de nouveaux documents de la fédération palestinienne qui parlent plus en détail des actions de la fédération israélienne elle-même. Les anciens documents ne donnaient pas la base légale pour agir selon nos statuts. Ces nouveaux documents, peut-être que oui.


Vertige Media : Sur la Russie et la Biélorussie : vous avez dit que les avoir suspendues était « une bêtise ». Pourquoi ?


Marco Scolaris : Parce que le sport ne doit pas prendre position dans les conflits politiques. Si le sport décide qu'il y a un agresseur et que ses athlètes doivent partir, alors on doit évaluer tous les conflits dans le monde. C'est une question morale, philosophique, mais aussi tragiquement pratique. En plus, on mélange des situations complètement différentes — la Russie et Israël, ce ne sont pas les mêmes enjeux.


Vertige Media : Vous en avez parlé avec le CIO ?


Marco Scolaris : Je l'ai dit à la présidente Coventry : c'était une erreur. Ce n'était pas elle qui l'avait décidé à l'époque — c'est Thomas Bach qui était en fonction. Mais c'est une erreur, et on est rentrés dans un cercle vicieux. L'émotion était forte — nous étions deux semaines après l'invasion de l'Ukraine. Le CIO a recommandé l'exclusion. On a suivi. Mais quelque chose qui prend cinq minutes à décider prend cinq ans à réparer. Et on n'a pas encore réparé.


« Je constate qu'il y a une inégalité dans le traitement. Cette année, il y a eu des frappes contre l'Iran. Résultat ? Aucune réaction du mouvement olympique. Quand la Russie a commencé l'invasion de l'Ukraine, c'est devenu une crise mondiale du sport. Ce deux poids, deux mesures, il est réel »

Vertige Media : Mais est-ce vraiment possible, pour le sport, de rester neutre ? N'est-ce pas naïf ?


Marco Scolaris : C'est super naïf, je le sais. Parce qu'il n'y a pas seulement les pressions politiques des gouvernements — il y a aussi la question morale. On voit toutes les photos, les vidéos à la télévision. Pas seulement Israël : l'Ukraine, le Congo... On voudrait réagir. Mais si on prend position... après, c'est le bordel. On ne sait plus où on va. Et on se retrouve impuissants — et pas vraiment cohérents non plus, parce qu'on finit par oublier certains pour en protéger d'autres. J'étais à l'assemblée générale du Comité paralympique, assis à côté du président du Comité paralympique du Soudan du Sud. Il me disait : « Nous, on nous oublie. Personne ne nous voit. » Peut-être parce qu'ils n'ont pas de pétrole ? C'est complexe.


Vertige Media : Vous critiquez un deux poids, deux mesures ?


Marco Scolaris : Je constate qu'il y a une inégalité dans le traitement. Cette année, il y a eu des frappes contre l'Iran. Résultat ? Aucune réaction du mouvement olympique. Quand la Russie a commencé l'invasion de l'Ukraine, c'est devenu une crise mondiale du sport. Ce deux poids, deux mesures, il est réel. Et nous, on essaie de suivre des gouvernements — mais lesquels ? Les quarante pays européens pensent parfois représenter le monde entier. Il y a plus de cent pays qui voient les choses différemment.


« Sanctionner quelqu'un, c'est faire la guerre »

Vertige Media : Qu'est-ce que ce « mouvement olympique » peut faire, alors ?


Marco Scolaris : Essayer de rester un endroit où les pays du monde peuvent se retrouver de façon pacifique. Les athlètes, c'est la future génération des leaders. Si on les empêche de se rencontrer, de se parler, de se confronter... Cette année, les grimpeurs russes et ukrainiens ne se sont jamais croisés en compétition, que je sache — et les autres athlètes les ont accueillis tranquillement. C'est quelque chose. C'est pour ça que je dis : attention aux sanctions. Sanctionner quelqu'un, c'est faire la guerre. Pas avec des armes, pas avec un fusil — mais c'est toujours la guerre. On tombe dans la même histoire. C'est ça l'erreur fondamentale que nous avons faite en 2022.


Vertige Media : À l'approche de la fin de votre dernier mandat, quel regard portez-vous sur l'état du monde ?


Marco Scolaris : Je suis un peu déçu, oui. Les problèmes entre Israël et la Palestine existent depuis 78 ans. Il ne faut pas seulement accuser Israël, c'est une responsabilité collective. Il y a des images qui choquent. Comment rester indifférent face aux images de gamins qui regardent un match de Coupe du monde de foot sur les ruines de leur maison à Gaza ? J'ai perdu un peu de confiance. Mais bon... [Il s'arrête un instant.]


En tant que grimpeur, tu ne perds jamais la confiance. Quand on avait présenté l'escalade au board du CIO à Saint-Pétersbourg et que j'avais compris qu'on avait raté notre chance, un journaliste m'a demandé : « Qu'est-ce que vous faites si vous êtes choisis ? » J'ai dit : « on grimpera ». « Et si vous n'êtes pas choisis ? » On grimpera. C'est ça, l'escalade. C'est notre sport, mais c'est aussi notre façon de vivre.

 
 

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