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Climbers for Palestine : « World Climbing a manqué son rendez-vous avec l'Histoire du sport »

Quelques jours après l'assemblée générale extraordinaire de World Climbing, qui a empêché le vote sur la suspension d'Israël, de la Russie et de la Biélorussie, le collectif Climbers for Palestine et GSI publient une tribune dans nos colonnes. Le collectif y dénonce une fusion de motions décidée à la dernière minute, une procédure de vote modifiée sans réel débat, et s'interroge sur une possible collusion au sein du comité exécutif de la fédération internationale d'escalade.


Le drapeau de la Palestine entre le Grépond et Le Grand Charmoz.
Le drapeau palestinien a été accroché sur les sommets de Chamonix pendant la Coupe du monde d'escalade © collectif d'alpinistes anonymes

Le 23 juillet 2026, World Climbing (la fédération internationale d'escalade, ndlr) a manqué son rendez-vous avec l'Histoire du sport, en s'empêtrant comme rarement dans un bourbier technocratique dont personne n'est dupe. Grâce à une fusion confidentielle de motions et de votes, World Climbing dénie à ses membres la possibilité d'un vote démocratique et légitime sur la suspension des fédérations israélienne, russe et biélorusse, pourtant largement plébiscitée lors de la précédente assemblée générale du 23 avril.


Arrangements rétrogrades


Pour rappel, début juillet, trois pays ont déposé des motions visant à empêcher la tenue de ce vote. La Cyprus Mountaineering Climbing Federation (la fédération d'escalade chypriote, ndlr) a d'abord présenté une motion demandant l'annulation du vote et, entre autres, la réintégration des fédérations russe et biélorusse. Ensuite, le jour même du délai fixé par World Climbing, USA Climbing (la fédération d'escalade américaine, ndlr) et Sport Climbing Australia (la fédération d'escalade australienne, ndlr) ont soumis une motion identique, mot pour mot, visant à remplacer le vote sur les suspensions par fédération par un cadre de principes fondé sur « des critères objectifs, la neutralité politique, la proportionnalité, la non-discrimination et la transparence », c'est-à-dire les mêmes principes qui figurent dans les statuts de World Climbing. Ces deux fédérations, qui ont un poids politique majeur au sein de World Climbing à travers leurs vice-présidences au comité exécutif (un ensemble de 12 membres qui constitue l'organe décisionnaire de la fédération, ndlr), cherchaient-elles réellement à clarifier l'interprétation des statuts, ou simplement à empêcher la tenue du vote ?

Toujours via son comité exécutif, World Climbing a alors décidé de fusionner, selon ses propres termes, l'esprit de ces « trois » motions et de modifier par conséquent le déroulement du scrutin. Ces importants changements n'ont été communiqués aux fédérations que 24 heures seulement avant le début de l'assemblée générale extraordinaire (AGE). Selon les fédérations avec lesquelles nous sommes en contact, cette transmission tardive ne leur a laissé que très peu de temps pour en évaluer les conséquences et la contester. La motion créée par le comité exécutif a également révisé la procédure de vote : le scrutin passait d'un vote classique (pour/contre/abstention) pour chacune des trois fédérations à un arbre de décision où la motion unifiée était la première votée.


Quid également de la curieuse participation à cette AGE du nouveau directeur des sports du Comité international olympique (CIO), Pierre Ducrey ? Venu s'exprimer sur le nouveau paragraphe 5 des principes fondamentaux de l'Olympisme, libellé comme suit : « Le rôle du CIO consiste à faire preuve de neutralité en toutes circonstances, sans subir aucune pression gouvernementale, culturelle, sociétale ou économique », il a pris la parole juste avant le vote. Il faut aussi noter que le risque pour l'escalade d'être rétrogradée en sport additionnel aux JO de Brisbane 2032 est toujours présent. Le président de World Climbing, Marco Scolaris, le rappelle lui-même dans une interview accordée à Vertige Media, le 12 juillet dernier : « On surveille la situation de près ». Alors, hasard de calendrier ou signal envoyé avant le vote décisif ?


« Ce vote se donne ainsi l'apparence d'un scrutin équitable, alors qu'il en a verrouillé, en amont, l'issue. Jusqu'où ira la course aux jeux olympiques pour notre sport et ses valeurs, si le prix à payer est de le vider de sa substance ? »

Tour de passe-passe et tartuferie


À la lumière de ces récents évènements, nous sommes en droit de nous interroger :

Avons-nous fait face à une forme de collusion, de la part de certains membres du comité exécutif, visant à influencer l'exercice indépendant et impartial de ce vote ? Un vote a certes eu lieu, mais encore faut-il s'entendre sur ce qu'il a réellement permis.


En imposant cette nouvelle motion avec un arbre de décision plutôt qu'un vote classique, point par point, pour chacune des trois fédérations, cette procédure a empêché tout examen individuel du dossier de la fédération israélienne d'escalade (ILCA). Ni les preuves soumises, ni les faits, ni les responsabilités n'ont été débattus sur le fond. La motion adoptée maintient le statu quo : les athlètes israélien·ne·s continuent de représenter leur pays, tandis que les athlètes russes et biélorusses concourent en tant qu'Athlètes Neutres Individuels (AIN). Par une faible majorité de ses fédérations membres, World Climbing persiste dans une application sélective et inégale des suspensions, à travers une motion opportunément choisie.

Ce vote se donne ainsi l'apparence d'un scrutin équitable, alors qu'il en a verrouillé, en amont, l'issue. Jusqu'où ira la course aux jeux olympiques pour notre sport et ses valeurs, si le prix à payer est de le vider de sa substance ?



Ces tours de passe-passe administratifs ne sont pas que des querelles de gouvernance. Pendant que World Climbing s'enlisait dans ses procédures, des grimpeur·se·s palestinien·ne·s continuaient d'être agressé·e·s, harcelé·e·s, emprisonné·e·s. Ce coût-là est humain, immédiat et documenté. Nous sommes profondément inquiet·e·s de constater que l'ILCA continue d'être autorisée à participer à des activités qui contribuent à de graves violations du droit international et des statuts même de World Climbing, notamment l'annexion de sites d'escalade en Cisjordanie occupée et le maintien d'un système qui prive les Palestinien·ne·s d'un accès égal à leur propre terre.


Nous sommes également indigné·e·s de voir qu'un vote démocratique et légitime a été empêché par des manœuvres procédurales qui n'ouvrent aucune autre voie que celle déjà existante, et qu'il a fallu une pression considérable pour que World Climbing agisse, ne serait-ce qu'un minimum.


« Dans un sport qui prétend valoriser le courage, le lien avec la nature et la lutte pour la liberté, c'est vers les grimpeur·se·s palestinien·ne·s que nous devons nous tourner pour comprendre ce que ces valeurs signifient réellement »

Après cette tartuferie, World Climbing s'est félicitée d'avoir adopté un « cadre fondé sur des critères de gouvernance objectifs, la proportionnalité et la non-discrimination ». En réalité, en ne tenant pas l'ILCA responsable de ses actes, World Climbing ignore ses propres statuts ainsi que la Charte olympique. Par ailleurs, cette charte exige clairement des organisations sportives, telles que World Climbing, qu'elles agissent de manière politiquement neutre. Ce résultat n'ouvre aucune nouvelle voie pour traiter les violations du droit et des règles commises par Israël. Au contraire, il bloque la protection rapide et équitable des athlètes, ce qui donne à penser que les actions de l'assemblée reflètent surtout les positions politiques de ses membres ou de leurs gouvernements.

L'annonce de World Climbing selon laquelle les accusations contre l'ILCA seront transmises à une « commission disciplinaire » n'est qu'une manœuvre dilatoire vide de sens. Aucune transparence sur sa composition, aucun calendrier communiqué, et cela, plus de dix mois après réception de la plainte de Climbers for Palestine (un mail envoyé le 30 septembre 2025 par Climbers for Palestine Spain à l'IFSC, ancien nom de World Climbing, dont l'intitulé était : « Information regarding the Israeli Climbing Association », ndlr) ! Ce n'est d'ailleurs qu'après l'AGE du 23 juillet que World Climbing a confirmé transmettre ces accusations à la Commission disciplinaire. Quelle raison aurait la communauté de croire que cette commission agira rapidement ou honnêtement, alors que World Climbing retarde toute action envers l'ILCA depuis près d'un an ?


Une histoire qui nous concerne tous·te·s


Nous exigeons une enquête publique et transparente sur ces accusations. Le blocage de ce vote entraîne, encore une fois, un retard inutile des procédures de World Climbing. Il s'agit d'une décision délibérée, prise par de nombreux·ses dirigeant·e·s de cette organisation, qui aura des conséquences matérielles bien réelles pour les grimpeur·se·s palestinien·ne·s : agressions physiques et harcèlement de la part de colons illégaux, et emprisonnement arbitraire, à l'image d'Abdallah Motan, grimpeur palestinien détenu sans procès depuis le 13 janvier 2025. Ces préjudices sont documentés et se poursuivent, et il faudra toute l'attention et la mobilisation continue de la communauté mondiale de l'escalade pour y mettre fin.


Cette année, des grimpeur·se·s du monde entier se sont uni·e·s pour empêcher que la compétition d'escalade serve à blanchir la violence et le vol de terres commis contre les Palestinien·ne·s. Des milliers d'entre elleux ont écrit à leurs fédérations nationales et à la direction de World Climbing pour dénoncer les agissements de la fédération israélienne et exiger qu'elle fasse ce qui est juste. Même si une courte majorité de ces dirigeant·e·s a rejeté notre appel, nous sommes fier·e·s et reconnaissant·e·s envers les nombreux·ses grimpeur·se·s, professionnel·le·s comme amateur·rice·s, qui ne l'ont pas fait. Cette histoire a toujours été celle des grimpeur·se·s de Palestine.


Dans un sport qui prétend valoriser le courage, le lien avec la nature et la lutte pour la liberté, c'est vers les grimpeur·se·s palestinien·ne·s que nous devons nous tourner pour comprendre ce que ces valeurs signifient réellement. Malgré le résultat d'aujourd'hui, Climbers for Palestine continuera de suivre leur exemple. Nous essaierons d'affronter ces nouveaux défis avec la fermeté et la dignité dont font preuve nos frères et sœurs de Palestine. Alors qu'iels luttent pour la liberté, nous continuerons de demander des comptes à celleux qui tentent de la leur arracher. Ces grimpeur·se·s nous montrent ce à quoi ressemble le vrai courage, et nous espérons que l'ensemble de la communauté mondiale de l'escalade suivra bientôt leur exemple.


Climbers for Palestine et Grimpe Solidaire Internationale (GSI) sont deux structures indépendantes qui militent, entre autres, pour la reconnaissance des droits des grimpeur·se·s en Palestine.
 
 

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