Andrea a bien dormi. Pourtant, cette nuit-là, il a fait très froid dans la forêt du Chablais. Quand la jeune femme se réveille, elle trouve presque étrange de ne pas avoir senti les six degrés de la nuit. En jetant un œil par-dessus son hamac, elle trouve tout aussi étrange le calme plat qui règne autour de son campement dans les arbres. D’habitude, à près de vingt mètres sous elle, la Cellule nationale d’appui à la mobilité (CNAMO) patrouille au sol pour chercher le moyen de la déloger. Andrea est une « écureuil » et célèbre ce matin sa dixième nuit de lutte.
Indignation totale
Comme elle, plus de vingt-cinq personnes se sont relayées dans les arbres depuis près de deux mois afin de protester contre un projet d’autoroute : l’A412. Porté par Amedea, filiale d’Eiffage, il prévoit d’exproprier des habitant·e·s et de transpercer plus d’une centaine d’hectares de forêt. Face à l’avancée des engins mécaniques, les écureuils se sont retranché·e·s dans les quelques chênes qui tiennent encore debout. « On s’est sentis vraiment impuissants face à la vitesse à laquelle ils abattaient », confie Andrea. Pour en discuter, elle a rejoint Sebi, écureuil de la première heure, qui a assisté en hauteur au défrichage « monstrueux » commencé le 7 septembre dernier. « J’ai halluciné quand j’ai vu six abatteuses en parallèle travailler sur plusieurs zones, dit-il au bout du fil. Ils ont tout défoncé. C’était hyper dur. Chaque fois qu’un arbre tombait, des gens pleuraient. »
Depuis la terre ferme, Jérôme connaît bien ce sentiment. Directement impacté par le tracé, ce paysan est devenu l’un des principaux porte-voix du collectif Stop A412. Bien avant que les machines ne débarquent, il combat à la fois sur le terrain judiciaire et médiatique pour essayer d’imposer l’idée que ce projet d’autoroute est lunaire.
Vous vous rendez compte ? Après l’été qu’on vient de passer, on rase l’un des rares îlots de fraîcheur qu’il nous reste
Jérôme, paysan et militant contre le projet d'A412
En reliant Machilly à Thonon-les-Bains, en Haute-Savoie, le tronçon de 16,5 km est censé désengorger le trafic de la région et désenclaver certaines zones. « Sauf que beaucoup d’études d’impact montrent que c’est faux », précise-t-il. Surtout, le projet continue sa marche en avant malgré les nombreuses contestations dont il fait l’objet. La procureure de la République a demandé la suspension des travaux, la ville de Genève a engagé un recours et plusieurs associations environnementales contestent également l’autorisation délivrée par la préfecture. « C’est une aberration écologique, enfonce Jérôme. Et pendant ce temps, ce sont 80 hectares de forêts et 70 hectares agricoles qui disparaissent. Près du tiers se trouve en zone humide. Vous vous rendez compte ? Après l’été qu’on vient de passer, on rase l’un des rares îlots de fraîcheur qu’il nous reste. »
Les opposant·e·s contestent également les bénéfices annoncés du projet. Le trafic induit, l’augmentation progressive du nombre de véhicules liée à la création d’une nouvelle route, et le déplacement des congestions font partie des arguments avancés contre l’autoroute.
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Depuis le ballet des abatteuses, la donne a changé. Désormais, les gens voient les arbres tomber. La force des images qui circulent sur les réseaux sociaux a rendu la sidération de Jérôme contagieuse. À ses côtés, c’est désormais « monsieur et madame tout le monde » qui proteste. « Des gens qui ne s’étaient jamais mobilisés avant sont là, poursuit le paysan. Ils prennent des congés ou passent après avoir déposé leurs enfants à l’école. Ce projet indigne du monde. » Le 30 octobre dernier, les anciens vainqueurs de l'UTMB, Vincent Bouillard et Xavier Thévenard, ont annoncé leur soutien à la mobilisation contre l’A412 en organisant une course solidaire sur le futur tracé.
Accords de branche
Andrea non plus n'avait jamais vraiment occupé une zone à défendre (ZAD). Mais en voyant les images d'abattages, elle a accourue dans le Chablais pour grimper sur les machines. « Ça les ralentit un peu, indique-t-elle. Mais en 15 minutes, ils te délogent. Et après, tu te prends 20h de garde à vue. » Elle comprend qu'occuper un arbre est plus efficace. Depuis l'Ardèche, Coco a ressenti la même chose. Sur son téléphone, l'image des coupes devient insupportable. Elle profite d'un appel à rejoindre la mobilisation pour attraper un peu de matériel et se présenter au pied d'un arbre. Coco n'a jamais occupé un arbre mais a beaucoup grimpé dessus dans son enfance. Pour Andrea, si elle a fait un peu d'escalade au collège, « le monde des cordes n'est vraiment pas son univers ».
Qu'importe, les deux écureuils confient qu'en une demi-heure de formation suffit. Auprès de cordistes et les grimpeur·se·s expérimenté·e·s, les deux jeunes femmes apprennent à remonter au jumar, à faire des noeuds de Prusik puis les rudiments de la vie à 25 mètres dans un chêne. Coco découvre alors un quotidien « où le moindre truc prend du temps ». Sortir du hamac, mettre ses chaussures, se déplacer dans les branches. Il est difficile de passer plus de trois nuits d'affilée là-haut. Andrea a deux enfants en bas âge, il faut redescendre. Quand elle remonte, il pleut. La pluie déferle le long de sa ligne de vie, trempe son hamac, son sac de couchage et ses vêtements.
J'en ai vécu des occupations d'arbres mais je n'avais jamais vu un tel niveau de mise en danger
Sebi, écureuil contre le projet de l'A412
Pour surmonter les galères et dépasser les étiquettes souvent farfelues que les médias traditionnels leur ont collées, les écureuils s'organisent. Depuis la mobilisation très médiatisée contre l'A69 (un projet d'autoroute entre Toulouse et Castres, ndlr), le Groupe national de surveillance des arbres (GNSA) a pris racine dans le pays. La paternité en revient à Thomas Brail alias « l'écureuil le plus connu de France ». Grâce à l'organisation, Coco, Andrea, Sebi et les autres bénéficient de conseils éprouvés. Le tronc commun ? Installation de panneaux solaires pour leur autonomie, réserves d’eau et de nourriture non périssable, techniques d'esquive... Autant de dispositifs qui ont forcé le respect de tou·te·s les autres militant·e·s et qui font aujourd'hui des écureuils l’un des remparts les plus féroces contre tout projet écocidaire.
Malgré ce bagage tactique, il faut parfois s'employer. Andrea et Sebi se souviennent d'une intervention sur « le site des Castors », à Bons-en-Chablais. Un négociateur passe, leur demande de descendre, ils refusent. Dans les heures qui suivent, les intervenants coupent leurs hamacs et leurs bâches, percent leurs réserves d'eau et emportent leurs couvertures. « Sans vivres ni protection, on a été obligé de redescendre », témoigne Sebi. Ce dernier rapporte aussi l'abattage de deux arbres à quelques mètres de celui qu'il occupait. « J'aurais pu me le prendre dessus, affirme-t-il. J'en ai vécu des occupations d'arbres mais je n'avais jamais vu un tel niveau de mise en danger. »
L'amour et les forêts
Sebi est un écureuil du coin. Sur le terrain, il a découvert la résistance arboricole en 2003, à Grenoble, pour protester contre la construction du stade des Alpes. Dans les livres et les reportages, il a été influencé par les grands mouvements de défense des forêts aux États-Unis des années 70 ou contre les routes au Royaume-Uni dans les années 90. Des décennies de luttes qui ont fomenté une aura. « Souvent, on se sent impuissants dans nos arbres quand en bas, ça pète, dit Coco. Mais ensuite, les gens nous rappellent que nous sommes des symboles. » En regardant vers le sol, l'écureuil prend acte : des dizaines de personnes lui apportent « du matériel, de la nourriture et des fringues de super qualité ». Selon elle, une forme d'intelligence organisationnelle s'est développée dans la forêt. « Les consciences, elles bougent », dit-elle. Andrea en veut pour preuve les jeunes toujours plus nombreux sur la ZAD.
Quand on se perche dans un arbre, on embrasse ce pour quoi on se bat. Comme dit le slogan : nous sommes le vivant qui se défend
Coco, écureuil contre le projet de l'A412
Face à la redoutable progression des abatteuses, les militant·e·s savent qu'iels freinent le chantier et entravent considérablement l'intervention des forces de l'ordre. Néanmoins, désormais repoussé·e·s sur les dernières dizaines d’hectares de forêt encore debout, iels savent aussi que le combat se gagne dans les têtes. « Quand bien même ils auront commencé à couler du béton, c'est indéniable, la lutte s'est élargie, affirme Sebi. Aujourd'hui, de plus en plus de monde se dresse contre ce genre de projet. On inverse le rapport de force. » De quoi motiver les écureuils à rester une nuit de plus dans leurs arbres. Et tout l'hiver s'il le faut. « Malgré le spectacle de désolation qui nous entoure, on reste déterminés. De là où on est, on ressent d’autant plus ce qu’ils abattent », reprend Sebi en citant le pic noir, le hibou moyen-duc, les mésanges et les chauves-souris du coin. « Là-haut, on entend aussi davantage la pollution des hommes », ajoute Coco en mentionnant la lumière, les avions et les klaxons. « Quand on se perche dans un arbre, on embrasse ce pour quoi on se bat, poursuit-elle. Comme dit le slogan : nous sommes le vivant qui se défend. »
Alors face à celleux qui présentent l'issue de leur lutte comme une fatalité, les écureuils y croient encore. Quoi qu'il arrive, pour Andrea, « cette expérience va me marquer à vie ». Alors dans le froid, l'eau qui coule et le danger, la jeune femme entend chérir ce qui reste de la forêt et les arbres. « Parce qu'après, on continuera à se battre, souffle-t-elle. Mais on se battra contre des cailloux. »
Pour rester informé·e·s de la lutte des écureuils contre l'A412, iels viennent tout juste de créer une page Instagram.