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« À Bleau, il y a beaucoup de monde, beaucoup d’egos » : après les incendies de Fontainebleau, les grimpeurs tentent de jouer collectif

il y a 4 heures
7 min de lecture

Les incendies de cet été ont réveillé de vieilles divisions chez les grimpeur·se·s bleausard·e·s : accès à la forêt, bonnes pratiques, fréquentation… Si les désaccords subsistent deux mois et demi plus tard, l’envie d’avancer ensemble vers une pratique durable et respectueuse du milieu l’emporte. Reportage à fleur de Bleau.


Bleau : grimpe collective
© Louis Lepron pour Vertige Media et Reporterre

Cet article a été écrit en partenariat avec Reporterre.


Le café n’a pas encore coulé du thermos que Christophe, Ludo et François s’animent pour l’énième fois autour du même débat : quel avenir pour l’escalade en forêt de Fontainebleau ? Cette question, les trois bleausards, (c’est le nom donné aux grimpeur·se·s de Fontainebleau, nldr) ne cessent de se la poser depuis qu’ils ont assisté, impuissants, à la destruction d’une partie de leur forêt.


Larmes qui cachent la forêt


Le 12 juillet dernier, un incendie se déclare sur un chantier de l’autoroute A6, aux abords de la forêt domaniale des Trois-Pignons. La végétation, asséchée par des canicules records, s’embrase vite, trop vite. En quelques jours, plus de 2 000 hectares, soit 10 % de la forêt, partent en fumée. Dix-huit sites d’escalade, dont le circuit des 25 Bosses, l’un des plus fréquentés, sont touchés. D’une ampleur historique, cet incendie est le premier à atteindre une telle intensité dans cette partie de la France. Face au danger, la préfecture décide de fermer totalement le massif forestier. De quoi raviver de vieux et profonds désaccords au sein de la communauté hétérogène des bleausard·e·s.


« L’avenir, pour moi, c’est de fermer la forêt à tout le monde pendant certaines périodes »

Ludo, grimpeur à Bleau


Ce samedi matin d’octobre, de nombreux crash pads jonchent le sol du Bas-Cuvier (l’un des secteurs d’escalade les plus emblématiques du coin, ndlr). Les premier·ère·s grimpeur·se·s se sont déjà lancé·e·s à l’assaut de ces célèbres rochers baignés de soleil. Du coin de l’œil, Christophe guette ses élèves. Le moniteur croise les bras. Après cet été, il redoute de voir se répéter les fermetures saisonnières dans les prochaines années. Pire encore, il craint que l’accès à la forêt devienne payant. Autant de dispositifs « liberticides », grince-t-il. « Faut vivre avec son temps », rétorque Ludo.


Depuis la fin des années 1980, ce quinquagénaire a vu les conditions climatiques évoluer. « L’avenir, pour moi, sur le plan climatique, c’est de fermer la forêt à tout le monde pendant certaines périodes, poursuit-il. Je ne dis pas que c’est bien ou mal, juste qu’il faut peut-être s’y préparer. » Christophe lève les yeux. Ludo poursuit : « Le ski, c’est seulement trois ou quatre mois dans l’année. On ne skie pas quand il n’y a pas de neige et ça ne choque personne. On ne grimpe pas non plus quand il pleut, alors pourquoi pas quand il y a un risque d’incendie ? » À sa droite, François acquiesce et ajoute : « Il y a une augmentation de la fréquentation donc, mathématiquement, les grimpeur·se·s ont un impact sur les rochers, avec des prises de pied surpatinées par endroits ». « Il n’y a aucun souci avec la grimpe à Fontainebleau », oppose Christophe.


Ludo à Fontainebleau
Ludo, forcément concentré © Louis Lepron pour Vertige Media et Reporterre

Deux mois et demi après les incendies, alors que 90 % du massif a rouvert, (les 10 % brûlés restent fermés au public en vertu d’un arrêté préfectoral en vigueur jusqu’au 1er septembre 2027, ndlr) cette joute verbale sonne comme un air de déjà-vu. Peu de temps après le début des feux, des tensions sont apparues entre « d’un côté des ultra-libertaires et de l’autre ceux qui veulent mettre la forêt sous cloche », analyse Pierre Délas, président et rédacteur en chef de l’association-média Fanatic Climbing, qui se situe « dans une position intermédiaire ».



Tribunes, réunions et « tensions de dingues »


Sous son impulsion, une première rencontre rassemble une quinzaine d’associations début août. L’objectif : réfléchir au futur de la pratique. « Elle s’est passée moyen », euphémise Pierre Délas. Des « engueulades jusque tard dans la nuit » lui auraient été rapportées.

« À Bleau, il y a beaucoup de monde, beaucoup d’egos, poursuit Pierre Délas. La pratique est super individualiste avec des gens qui ont du mal à s’accorder. » Par la suite, les deux « camps » font connaître leurs oppositions dans le débat public, à coups de tribunes interposées sur les sites du Nouvel Obs et de Grimper. Chauffées à blanc, les tensions éclatent à la vue de tou·te·s le 18 août.


Ce soir-là, une réunion publique se tient dans une petite salle de la mairie. Au programme : réfléchir à la manière de travailler ensemble à l’avenir. À l’initiative du rassemblement, Respect Bleau convie le SDIS (service départemental incendie secours, ndlr), l’Office national des forêts (ONF) et des associations naturalistes. Alors que l’association attend une trentaine de participant·e·s, plus d’une centaine de personnes débarquent. « Pour des raisons d’assurance, on a, au début, refusé les personnes qui ne s’étaient pas inscrites, ce qui a créé des tensions de dingue, mais elles ont ensuite pu rentrer », se remémore Aubin Salmon, président de Respect Bleau.


« Les désaccords nous poussent dans nos retranchements et permettent de réfléchir aux raisons qui motivent nos positions »

Aubin Salmon, président de Respect Bleau.


Aussi, et surtout, certain·e·s voient dans la tenue de cet événement une manière pour Respect Bleau de se positionner comme porte-parole des grimpeur·se·s. Mais « avec quelle légitimité ? », s’interrogent plusieurs personnes interrogées par Vertige Media et Reporterre.

« Je pense qu’il y a eu méprise sur l’objectif de la réunion publique, répond le président de l’association, qui compte une cinquantaine de membres. On a profité de nos contacts pour inviter des personnes compétentes sur le sujet afin d’informer tout le monde, pas pour prendre le lead. On comprend que l’association ne fasse pas l’unanimité et c’est très bien. »

Avec 4 millions de visites annuelles sur les 15 millions enregistrées dans la forêt, selon les chiffres de l’ONF, les grimpeur·se·s sont nombreux·ses à Fontainebleau. Il est donc logique que tou·te·s ne partagent pas les mêmes avis. « Les désaccords nous poussent dans nos retranchements et permettent de réfléchir aux raisons qui motivent nos positions », reconnaît Aubin Salmon.


La fréquentation dopée de 30 % en dix ans


C’est d’ailleurs avec cette approche que les associations se retrouvent à la rentrée pour l’acte II des discussions autour de l’avenir de la pratique. Cette fois-ci, aucune prise de bec ne ternit le forum du 26 septembre, organisé par Fanatic Climbing. Son président se souvient : « Le cadre était beaucoup plus tranquille, car les gens étaient beaucoup moins dans l’émotion et la forêt avait rouvert. C’était peut-être la première fois qu’on a commencé à se parler de manière apaisée, au-delà de nos différences sur le fond. » De quoi faire vivre un débat fécond et faire émerger quatre thèmes de réflexion. Parmi eux, la question de la surfréquentation, loin de faire l’unanimité. En dix ans, le nombre de personnes qui gravissent les 35 000 blocs de grès du massif forestier de Fontainebleau a augmenté de plus de 30 %, d’après une étude réalisée en 2023 par l’Office national des forêts. Fini, le temps d’une pratique de niche, réservée à quelques personnes initiées. Avec l’essor des salles spécialisées et l’inscription de l’escalade aux Jeux olympiques depuis ceux de Tokyo, en 2021, une vague de nouvelles personnes pratiquantes a déferlé sur Apremont, Isatis ou encore la Roche aux Sabots.

Détails Bleau
© Louis Lepron pour Vertige Media et Reporterre

Facilement accessibles et popularisés par les réseaux sociaux, ces quelques secteurs peuvent vite être saturés. Il suffit d’un peu de soleil pendant les vacances pour que le parking déborde de voitures. Certaines personnes vont même jusqu’à se garer le long de la route. « Ce n’est pas parce qu’à cet endroit il y a une fréquentation hyper importante qu’on doit empiéter sur la nature au détriment de la forêt et de la biodiversité, dénonce Sophie David, responsable environnement et accueil du public à l’ONF. Tous les sites ne sont pas sursaturés. Il y a suffisamment d’espace pour se répartir. »


Une position que défend notamment Respect Bleau, fondée en 2017 pour promouvoir les bonnes pratiques auprès du nouveau public habitué à la pratique en salle. L’association réfléchit, par exemple, à réentretenir des circuits délaissés afin de désengorger les plus populaires. « Se concentrer sur les secteurs les plus fréquentés nous permettrait de gérer les impacts des grimpeur·se·s plus facilement et de mener des actions de sensibilisation communes », défend de son côté la Fontainebleau Climbing Association, par la voix de son président, Lucas Becker. En attente de la validation de ses statuts par la préfecture, l’association est née à la suite du 18 août pour fédérer celles et ceux qui n’étaient jusqu’à présent pas, ou peu, représenté·e·s. À savoir, les grimpeur·se·s souhaitant « garder la forêt ouverte tout en trouvant un moyen de vivre en symbiose avec la nature et les autres usager·ère·s », précise Lucas Becker.


La maison commune de l’escalade


Malgré ces divergences, les associations, qui ne représentent que 5 % des personnes qui grimpent à Bleau, souhaitent désormais jouer collectif. Le 10 octobre dernier, la Fontainebleau Climbing Association, Respect Bleau et Fanatic Climbing ont intégré le Comité de défense des sites et rochers d’escalade, le Cosiroc. Cette institution, en perte de vitesse, a pourtant côtoyé les sommets dans les années 1990. Créé en 1967, ce collectif d’associations a répertorié des sites d’escalade partout en France avant de péricliter et de se limiter au sud de l’Île-de-France. Vingt ans plus tard, de nouvelles organisations ambitionnent de relancer cette vieille machine. Le Cosiroc présente l’avantage d’avoir signé une convention avec l’ONF pour préserver les 200 hectares de zones officielles d’escalade. « Ce sera génial quand on aura besoin d’avoir plus d’impact », s’enthousiasme Lucas Becker.

Pierre Délas abonde : « On a tou·te·s des sensibilités différentes, mais le Cosiroc doit nous permettre de trouver des positions communes sur certains sujets ».

Dorine et Christophe
À gauche : Dorine. À droite : Christophe © Louis Lepron pour Vertige Media et Reporterre.
« Beaucoup de nouvelles personnes qui grimpent n’ont pas les codes. Elles font beaucoup de bruit, ne se sèchent pas les pieds avant de monter, utilisent trop de magnésie… »

Dorine, une grimpeuse à Bleau.


Entretien des circuits, sensibilisation du grand public, diffusion des bonnes pratiques, restauration des sites brûlés quand cela sera possible… Les chantiers à venir sont nombreux et, sur le terrain, on n’attend que ça. En plein échauffement au Bas-Cuvier, Guillaume et Dorine, frère et sœur âgé·e·s respectivement de 40 et 45 ans, tournent la tête d’un même mouvement. Une personne de grande taille transporte à bout de bras un ventilateur.

Sujet à controverse, l’outil est utilisé pour sécher artificiellement la roche. « On ne voyait pas ça quand on était petit·e·s, regrette Dorine. Beaucoup de nouvelles personnes qui grimpent n’ont pas les codes. Elles font beaucoup de bruit, ne se sèchent pas les pieds avant de monter, utilisent trop de magnésie… » Sur le rocher derrière elle, des traces blanches dessinent la voie. La faute aux personnes qui ont utilisé le bloc précédemment et qui ne l’ont probablement pas nettoyé. « C’est une question de bon sens », souffle la plus âgée. Mais ce bon sens n’est pas partagé par tout le monde. D’où l’urgence de faire paraître une charte commune des bonnes pratiques. Une première mission pour le Cosiroc, qui sait ?


 
 

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