Aller au contenu principal
FR EN
Rechercher un article
CLUB VERTIGE
Faites un grand don en avant

Soutenez un média libre et engagé qui parle d’escalade autrement.

Je soutiens 💛 →

En Pologne, l’escalade redonne vie aux mines de charbon

En Silésie, région historiquement marquée par l’exploitation du charbon, les anciennes mines trouvent une seconde vie grâce à l’escalade. À Bytom, Sosnowiec ou bientôt Czeladź, les grimpeur·se·s investissent ces vestiges industriels, entre reconversion du patrimoine minier et renouveau d’un territoire en pleine mutation. Reportage tout en profondeur.

Ajouter Vertige Media aux sources préférées
© Merlin Ferret pour Vertige Media

« Szczęść Boże » (« Que Dieu vous bénisse »). Salutation traditionnelle des mineurs polonais avant leur descente sous terre, l’inscription accueille aujourd’hui les grimpeur·se·s à l’entrée de la salle d’escalade de Skarpa Bytom. En cette chaude matinée d’automne, Maxim, un Ukrainien de 48 ans, est venu profiter du calme de la salle avant l’affluence de fin d’après-midi. « Je me suis installé en Silésie en 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, confie-t-il. Avant la guerre, je grimpais en Crimée. Quand j’ai voulu reprendre l’escalade ici, tout le monde m’a parlé de la salle qui avait ouvert dans l’ancienne mine de la ville. C’est comme ça que je suis venu. »

L’escalade et la tête en friche

Située à la frontière avec la Tchéquie, la Silésie, deuxième région la plus peuplée de Pologne, constitue le cœur industriel et minier du pays. Forte de ses nombreuses mines de charbon, la région a bâti son développement sur l’exploitation de cette ressource dès la fin du XVIIIᵉ siècle. À la chute de l’URSS, le secteur minier y employait encore quelque 400 000 personnes. Depuis les années 1990, la région est toutefois frappée de plein fouet par la fermeture de ses puits miniers, sous l’effet de plusieurs facteurs : accélération de la transition énergétique, baisse de la demande, concurrence des importations et hausse des coûts d’extraction, à mesure que les gisements de houille sont exploités à grande profondeur. Alors que la Silésie comptait encore environ 65 mines dans les années 1980, il n’en reste aujourd’hui plus qu’une quinzaine.

Au-delà des fermetures de mines, ce sont des dizaines de lieux de vie qui s’éteignent, laissant derrière eux des friches industrielles et des quartiers profondément marqués par le déclin de l’industrie régionale. Dobromir Bujak, Silésien d’origine et gérant de la salle d’escalade de Skarpa Bytom, explique ainsi que « pour les Silésien·ne·s, la mine était bien plus qu’un lieu de travail. Les gens faisaient la fête ici, ils vivaient autour de la mine. Presque tous les aspects de leur vie étaient liés à ce lieu ».

« Pour nous, il était essentiel de ne pas créer une salle comme les autres, mais un lieu chargé d’histoire »

Dobromir Bujak, gérant du club d'escalade Skarpa

Depuis une quinzaine d’années, de plus en plus de sites d’escalade ouvrent leurs portes à travers le territoire silésien. « Il y a dix ans, il y avait peut-être quatre ou cinq salles d’escalade dans toute la Silésie. Aujourd’hui, il y en a quatre ou cinq rien qu’à Katowice, le chef-lieu de la Silésie », estime Dobromir Bujak. Parmi ces nouvelles salles, plusieurs, à Bytom, Rybnik ou Sosnowiec, ont fait le choix d’investir d’anciennes mines afin de tirer profit du volume et de la hauteur des bâtiments désaffectés, tout en contribuant à la revitalisation d’un territoire en pleine mutation.

Du charbon aux chaussons

Au cœur de la Silésie, à quelques kilomètres de Katowice, la ville de Bytom a été durement touchée par la vague de fermeture des mines. Avec la fin du charbon, près de 100 000 habitant·e·s de Bytom ont quitté la ville entre 1985 et 2025 pour tenter leur chance ailleurs en Pologne ou à l’étranger. La dégradation et l’abandon de nombreuses habitations en périphérie de la ville lui ont même valu d’être surnommée le « Détroit polonais ». C’est dans ce contexte que le club d’escalade de Bytom, Skarpa, a décidé de s’installer dans l’ancienne mine de la ville pour donner une seconde vie à ce lieu autrefois central pour la communauté locale. Confinée depuis sa création dans l’étroit gymnase municipal, l’association et sa quarantaine de membres ont vu la fermeture de la mine Rozbark, dans les années 2000, comme une opportunité d’agrandir leur terrain de jeu et d’ouvrir leur sport au reste des habitant·e·s de Bytom.

Dès le lancement du projet, les membres de Skarpa ont tenu à intégrer l’héritage de la mine à la salle d’escalade. « Pour nous, il était essentiel de ne pas créer une salle comme les autres, mais un lieu chargé d’histoire », souligne Dobromir Bujak. Le gérant du lieu a ainsi multiplié les clins d’œil à la culture minière de Bytom, en reproduisant les anciens vestiaires des mineurs, mais aussi leur cantine et ses briques rouges. Milosz Bujak, fils de Dobromir et directeur sportif de Skarpa, se réjouit que le centre organise « chaque année la Barbórka, la fête des mineurs. Les anciens mineurs reviennent ici, sur leur ancien lieu de travail, revêtent leur uniforme et célèbrent la fête avec les habitants ». En 2023, Skarpa a inauguré devant la salle, en présence d’anciens mineurs et de représentant·e·s de la ville, une stèle rendant hommage à la catastrophe de 1923, qui a coûté la vie à 145 mineurs.

Vue extérieure de la salle d'escalade de Skarpa Bytom
Vue extérieure de la salle d'escalade de Skarpa Bytom © Merlin Ferret pour Vertige Media

À quelques kilomètres de Bytom, à Sosnowiec, la seule trace de l’ancienne mine de la ville est le chevalement qui surplombait le puits. C’est ici que s’élève désormais la salle Poziom 450, créée en 2013 par Piotr Banasik dans la salle des machines de la mine. Le nom de la salle signifie « niveau 450 », soit la profondeur du puits Anna lorsque celui-ci a fermé en 1998. Attaché à l’héritage minier de la ville, Piotr a tenu à conserver les traces du puits qui occupait les lieux. En plus de la tour située au-dessus de la salle, il a conservé un cylindre scellé au pied des voies. Celui-ci permettait autrefois de ventiler les galeries situées à 450 mètres de profondeur. Natalia, une étudiante originaire de Lubita, à une centaine de kilomètres de Sosnowiec, est venue passer l’après-midi sur les auto-enrouleurs. Les yeux rivés sur les hauteurs de la salle, elle trouve cela « génial d’avoir donné une nouvelle vie à la mine. C’est mieux qu’un bâtiment vide ! ».

Inclusion, compresseurs et costumes folkloriques

À Bytom, le projet de Skarpa a rapidement dépassé la seule pratique de l’escalade pour devenir un lieu de rencontres et d’échanges pour les habitant·e·s de Silésie. « Quand nous avons créé le centre sportif, je voulais aussi en faire un lieu pour les habitant·e·s du coin », explique Dobromir Bujak. Chaque année, Skarpa organise une célébration à Rozbark, au cours de laquelle l’équipe met à l’honneur le patrimoine historique local, les vêtements d’époque, la culture de la région et sa musique traditionnelle. « L’an dernier, nous avons même battu le record national du nombre de personnes portant des costumes folkloriques. Nous étions près de 700 à porter la tenue traditionnelle silésienne », se félicite Milosz Bujak.

Pour Henryk, il est primordial que « les jeunes et les enfants puissent voir ce que leurs grands-parents et leurs parents ont fait ici ».

Avec l’aide de subventions européennes et grâce à ses propres ressources financières, Skarpa met également en œuvre des programmes sociaux pour venir en aide à la communauté locale. L’association accompagne une trentaine d’enfants issu·e·s de familles défavorisées de Bytom. Skarpa les accueille chaque jour après l’école dans les locaux du centre afin de leur fournir un accompagnement scolaire et de leur proposer des activités culturelles et sportives.

Si les salles d’escalade peuvent être perçues comme un symbole de gentrification, les gérant·e·s de Skarpa ambitionnent de rendre leur projet le plus inclusif possible. Milosz voit ainsi « les profits générés par les activités sportives comme un moyen de financer les projets socio-éducatifs de l’association ». Plus généralement, ces projets bénéficient d’un soutien important parmi les habitant·e·s et les pouvoirs publics. La mairie de Bytom accompagne l’équipe de Skarpa depuis ses débuts, notamment dans l’obtention de subventions européennes.

Escalade en Pologne
À gauche : la salle Poziom 450, créée en 2013. À droite : Henryk (à droite) et Zbigniew, 62 et 58 ans, deux anciens sauveteurs miniers © Merlin Ferret pour Vertige Media

Des salles d’escalade apparaissent aussi au sud de la voïvodie (nom administratif des régions polonaises, nda), dans le bassin minier de Rybnik, à quelques encablures de la Tchéquie. Avec encore deux mines de charbon en activité sur son territoire, Rybnik accueille depuis 2015 un centre culturel installé sur le site de l’ancienne mine Ignacy. Dans un français parfait, la représentante de la mairie de Rybnik, Iwona Nawrocka, se réjouit : « La ville a vite soutenu la réappropriation de la mine pour y créer un lieu de vie pour tou·te·s les habitant·e·s ».

En 2021, le centre Zabytkowa Kopalnia Ignacy a ouvert une petite salle d’escalade dans l’ancienne salle des compresseurs de la mine. Pour Adam Grzegorzek, directeur adjoint du centre, « depuis la fermeture de la dernière salle pendant le Covid, c’est un moyen de combler un véritable manque dans cette partie de la Silésie ». Chaque semaine, des enfants, mais aussi des pompiers volontaires de Rybnik, peuvent ainsi venir s’entraîner gratuitement sur le mur d’escalade du centre.

À Rybnik, la salle d’escalade ne s’adresse pas seulement aux grimpeur·se·s. Le lieu est également utilisé pour organiser des réunions d’anciens mineurs de Rybnik, au pied des voies. Parmi ces personnes, certain·e·s sont désormais employé·e·s par le centre, comme Henryk et Zbigniew, âgés de 62 et 58 ans, deux ancien·ne·s sauveteur·se·s minier·ère·s qui se sont rencontré·e·s sous terre lors d’opérations de secours. Entre deux blagues, les deux collègues participent aux travaux de réhabilitation du lieu et transmettent leur témoignage aux jeunes générations. Pour Henryk, il est primordial que « les jeunes et les enfants puissent voir ce que leurs grands-parents et leurs parents ont fait ici ».

Une mine d’or pour les pros

Avec ses infrastructures modernes et le dynamisme de ses salles, la Silésie s’impose comme l’un des nouveaux pôles majeurs de l’escalade en Pologne. À Sosnowiec, dans les années qui ont précédé le Covid, Poziom 450 a accueilli plusieurs compétitions nationales, comme les championnats universitaires de Pologne ou les championnats nationaux juniors. À Bytom, la salle de Skarpa est aujourd’hui fréquentée par de nombreux·ses athlètes professionnel·le·s, polonais·es et ukrainien·ne·s, dont certain·e·s ont participé aux Jeux olympiques de Paris 2024. Parmi les 120 voies intérieures et extérieures proposées par Skarpa, un mur entier est consacré aux grimpeur·se·s professionnel·le·s. Il est équipé spécifiquement par les ouvreur·se·s de la Fédération polonaise d’alpinisme.

Anna et Helena, originaires de Zakopane, à la frontière slovaque, sont venues grimper sur les murs de Skarpa © Merlin Ferret pour Vertige Media

Grâce à ses équipements, Skarpa Bytom est devenue un centre d’entraînement et de formation reconnu dans toute la région. Certain·e·s pratiquant·e·s, comme Anna et Helena, originaires de Zakopane, à la frontière slovaque, font même jusqu’à quatre heures de route pour venir jusqu’ici. « C’est ici que nous passerons notre brevet de monitrices d’escalade. Nous sommes venues passer la journée à Bytom pour nous entraîner avant l’examen. » Comme beaucoup de Polonais·es, les deux grimpeuses ont pris goût à l’escalade en extérieur grâce aux nombreuses voies qu’offrent les massifs des Tatras ou des Rudawy Janowickie, en Basse-Silésie.

Face au succès rencontré par ces reconversions, les salles d’escalade cherchent à s’étendre et à réhabiliter d’autres friches, encore nombreuses dans la région. À Czeladź, à quelques kilomètres de Bytom, Skarpa a repris l’ancienne chaufferie de la mine de Saturn, fermée en 1998. Milosz Bujak explique que « l’objectif, encore une fois, n’est pas de créer une autre salle d’escalade. Il s’agira d’un nouveau lieu pour les habitant·e·s de Czeladź et de Silésie, afin de se rencontrer, travailler, discuter et grimper ».

Retrouvez-le à tout moment depuis votre compte Vertige.

« Racontons l’escalade dans sa diversité »

Chez Vertige Media, nous voulons garder nos articles en accès libre pour que tout le monde puisse profiter d’une autre manière de raconter la grimpe.

Enquêtes, grands portraits, reportages, entretiens XXL… tous nos contenus ont la même ambition : embrasser la pluralité de l’escalade. En trois mots : ouvrir la voix.

Pour continuer ce travail, nous avons besoin de votre soutien.

Matthieu Amaré
Rédacteur en chef de Vertige Media

Vous pouvez modifier ou arrêter votre soutien à tout moment.

En savoir plus

Gardez cet article sous la main

Connectez-vous ou créez gratuitement votre compte Vertige pour retrouver tous vos articles favoris au même endroit.

Gardez-le pour plus tard

Connectez-vous ou créez gratuitement votre compte Vertige pour retrouver vos articles à lire plus tard sur tous vos appareils.