Aller au contenu principal
FR EN
Rechercher un article
CLUB VERTIGE
Faites un grand don en avant

Soutenez un média libre et engagé qui parle d’escalade autrement.

Je soutiens 💛 →

Arc’teryx : de l'alpinisme aux pages de Vogue, la fabrique d'un prestige

Les médias de mode célèbrent son indifférence aux tendances. Ses boutiques s'installent près des grandes marques du luxe. Comment Arc’teryx a-t-elle fait de son identité montagnarde un argument de prestige ?

Ajouter Vertige Media aux sources préférées
Soirée d'ouverture du magasin de Arc'teryx Paris Madeleine en juin 2024 © © Felix Fander pour Vertige Media

Paris, 17 octobre 2026. Sur le boulevard de la Madeleine, un vélo brûle devant la vitrine fracassée d'Arc’teryx. À l'intérieur du magasin pillé, le squelette lumineux d'un oiseau préhistorique, emblème de la marque canadienne, est toujours allumé. Sur la façade, quelqu'un a écrit : « ARC’TERYX POUR TOUSTES ! CHEH ». La scène, photographiée par Kiran Ridley pour l'AFP, se déroule en marge des manifestations contre la vie chère.

Le lendemain, Vogue Business énumère les enseignes touchées : Burberry, Christian Dior Parfums, Louis Vuitton, Kenzo, Salomon, Arc’teryx, Lacoste et Celine. D'autres commerces ont pourtant été pillés, des boutiques de téléphonie aux magasins de cartes Pokémon, comme l'a notamment documenté Le Parisien. Le magazine américain, lui, couvre les conséquences des violences pour l'industrie de la mode. Et dans sa sélection, Arc’teryx ne détonne plus vraiment. Il y aurait pourtant de quoi s'étonner. Fondée en 1989 à Vancouver par des adeptes d'escalade, l'entreprise s'est fait connaître grâce à ses équipements techniques, conçus pour affronter les conditions les plus difficiles en montagne. Ses vestes comptent parmi les plus chères du marché outdoor, mais leur prix ne suffit pas à expliquer pourquoi elles habillent aujourd'hui des célébrités, s'affichent dans les magazines de mode et occupent des boutiques voisines des grandes maisons de luxe.

Et pour quelques dollars de plus

En avril 2020, le magazine américain Hypebeast, référence du streetwear, consacre un long article à Arc’teryx. Le titre donne le ton : « Arc’teryx Couldn't Care Less About the Hype ». La marque se fiche éperdument du buzz.

Dan Green, alors vice-président du design, explique que l'entreprise ne court pas après les adeptes du streetwear. « Nous ne cherchons pas particulièrement à être à la mode et nous ne suivons pas les microtendances », affirme-t-il. À ses yeux, vouloir adapter les produits aux attentes de ce nouveau public reviendrait à sacrifier ce qui fait leur intérêt. Le magazine semble séduit. Il observe qu'il existe quelque chose d'intrinsèquement à la mode dans le fait de ne pas s'intéresser à la mode. Voilà donc un magazine spécialisé dans les tendances qui explique à son lectorat pourquoi il est si intéressant de les ignorer.

Cette contradiction se retrouve jusque dans la manière dont les médias racontent l'histoire récente d'Arc’teryx. En 2020, Hypebeast rapporte que Virgil Abloh, fondateur d'Off-White et alors directeur artistique des collections homme de Louis Vuitton, a utilisé des vêtements Arc’teryx lors d'un défilé de sa marque, sans l'autorisation du fabricant canadien, selon ce dernier. Quatre ans plus tard, Vogue Business évoque pourtant l'épisode comme une « collaboration ». La participation involontaire à un défilé est devenue, au fil des récits, une rencontre entre deux univers créatifs.

En mars 2026, Vogue n'a même plus besoin de revenir sur cette histoire. Dans un article consacré aux tenues de l'acteur Jacob Elordi, une veste Arc’teryx Beta accompagne un pantalon ample, des mocassins et un sac Bottega Veneta. Sous l'intertitre « Peak Performance », le magazine détaille la silhouette et propose à son lectorat d'acheter les différentes pièces. La veste technique se retrouve ainsi à côté d'un sac à 8 900 dollars, sans que sa présence nécessite la moindre explication.

Article en accès libre

Cet article est accessible gratuitement.

Il l’est grâce aux dons de nos lecteurs et lectrices.
Sans leur soutien, il n’existerait pas.

Si vous le pouvez, soutenez Vertige Media.

Je fais un don
Chaque soutien nous aide à rester libres.

La sociologue Agnès Rocamora a étudié cette capacité des médias de mode à faire et défaire les réputations. Dans Fashioning the City, elle montre notamment comment la presse contribue à consacrer Paris comme capitale mondiale de la mode. Le choix des vêtements photographiés, des personnalités auxquelles on les associe ou des histoires que l'on raconte à leur sujet participe à définir ce qui mérite d'être admiré.

La veste de Jacob Elordi protège toujours aussi bien de la pluie. Mais sa présence dans Vogue lui confère une autre valeur. Sa technicité devient aussi une affaire de goût, voire de distinction sociale. Et c'est précisément parce qu'elle a été conçue pour autre chose que pour plaire qu'elle plaît désormais autant. Chez Arc’teryx, cette évolution n'est pas passée inaperçue. En octobre 2024, Stuart Haselden, son PDG, expliquait à Vogue Business que l'attrait de la marque tenait à sa fidélité aux athlètes de montagne.

« Entre la montagne et la ville, nous avons choisi la montagne »

Xu Yang, directeur d'Arc'teryx pour la Grande Chine en 2020

En continuant de concevoir des produits pour leurs besoins, elle séduisait aussi une clientèle qui n'en ferait probablement jamais le même usage. Le raisonnement a de quoi satisfaire tout le monde. La presse de mode trouve chez Arc’teryx une authenticité à célébrer, et l'entreprise touche des clientèles qui dépassent largement le cercle des alpinistes. Encore faut-il pouvoir leur vendre ses vestes.

Luxe, vu et entendu

Au printemps 2024, Arc’teryx ouvre deux boutiques en propre à Paris. La première rue des Francs-Bourgeois, dans le Marais, la seconde boulevard de la Madeleine. La marque s'installe ainsi parmi les enseignes de mode, les commerces haut de gamme et les boutiques fréquentées par une clientèle internationale.

Magasin Arc’teryx dans le Marais à Paris © Felix Fander pour Vertige Media

Ce choix relève aussi d'une manière de se positionner. Dans leurs travaux sur le Marais, les chercheuses Anne-Cécile Mermet et Maria Gravari-Barbas montrent comment les commerces profitent de l'identité culturelle et patrimoniale du quartier pour valoriser leur propre image. Arc’teryx n'est d'ailleurs pas la seule marque outdoor à rechercher ce voisinage. Juste à côté de sa boutique du Marais, Salomon, qui appartient au même groupe Amer Sports, a ouvert un concept-store dédié à sa gamme Sportstyle. Même Au Vieux Campeur, institution historique du Quartier latin, possède désormais un espace au Printemps Haussmann consacré à ce qu'il appelle lui-même l'« Outdoor Lifestyle ».

En janvier 2026, le distributeur franchit même un pas supplémentaire en s'associant au concept-store Merci pour lancer Au Vieux Campeur – Congés Payés, une collection de vêtements et d'accessoires inspirée de son histoire. « Ici, pas de matériel d'escalade ni de chaussures de randonnée », prévient le site de la nouvelle marque. À la place, des pièces de prêt-à-porter et des objets du quotidien qui promettent de prolonger « l'esprit du Vieux » une fois les sentiers quittés. Au Vieux Campeur vend désormais aussi le souvenir de vacances que sa clientèle n'a pas forcément prises. Une évolution assez révélatrice de la place acquise par l'outdoor dans la mode : l'esthétique du plein air possède son propre marché, indépendamment de sa pratique.

Arc’teryx participe à ce mouvement, avec les moyens d'une marque internationale en pleine expansion. À New York, elle inaugure en 2024 un vaste magasin sur Broadway, en plein SoHo. À Vancouver, sa ville d'origine, elle rejoint en 2026 Oakridge Park, un centre commercial haut de gamme qui accueille notamment Chanel, Prada et Louis Vuitton. Ces adresses répondent aussi à des considérations classiques de visibilité et de fréquentation. La présence d'Arc’teryx aux côtés de maisons de luxe ne suffit donc pas à en faire une. En Chine, cependant, ce rapprochement relève d'une stratégie ouvertement revendiquée.

En septembre 2020, Xu Yang, alors directeur général de la marque pour la Grande Chine, détaille dans le Shanghai Observer ses ambitions commerciales. Elles tiennent en trois mots : Better, Bigger, Lower. De meilleurs emplacements, des magasins plus grands et des surfaces de vente situées à des étages plus visibles. Il annonce notamment vouloir installer Arc’teryx dans les quartiers commerçants les plus prestigieux, « aux mêmes étages que les marques de luxe ».

Nous sommes cinq mois après l'entretien de Dan Green dans Hypebeast. Pendant qu'un responsable du design assure qu'Arc’teryx ne souhaite pas courir après le streetwear, un dirigeant détaille sa stratégie pour rejoindre le luxe dans les centres commerciaux chinois. Les deux ambitions cohabitent : fabriquer des vêtements pour les alpinistes n'empêche pas de les vendre à une clientèle fortunée qui vit loin des montagnes. La réputation technique d'Arc’teryx lui donne même un argument supplémentaire pour séduire cette clientèle. Mais à force d'ouvrir des boutiques dans les grandes métropoles, comment continuer à convaincre que l'entreprise appartient d'abord au monde de la montagne ?

Les 12 travaux d'Arc'teryx

Dans ce même entretien de 2020, Xu Yang apporte une réponse assez étonnante : « Entre la montagne et la ville, nous avons choisi la montagne ». Il explique vouloir susciter autre chose qu'une simple envie d'achat. Selon lui, la vie dans les grandes métropoles nourrit l'aspiration à retrouver les sommets.

Quatre ans plus tard, Arc’teryx inaugure à Shanghai un magasin de 2 400 m² sur quatre niveaux, baptisé Arc’teryx Museum. On y retrouve des paysages inspirés des montagnes côtières de Colombie-Britannique, des installations immersives et des expositions consacrées à l'histoire de l'entreprise. Avec UCCA Lab, lié à un important centre d'art contemporain chinois, la marque retrace notamment l'évolution de sa veste Alpha SV et les origines paléontologiques de son logo.

De quoi découvrir l'histoire de l'alpinisme canadien au milieu de Shanghai, entre deux séances de shopping. La démarche est significative. Arc’teryx ne s'en remet plus seulement à la réputation de ses produits auprès des pratiquant·e·s. Elle dispose désormais de lieux où raconter elle-même son histoire, exposer ses innovations et présenter ses vêtements comme des objets dignes d'être conservés. La montagne est devenue un élément de l'expérience proposée en boutique.

Le groupe Amer Sports assume cette complémentarité entre ancrage sportif et développement commercial. Dans son rapport annuel 2025, il distingue le potentiel des grandes métropoles comme Paris et celui des boutiques implantées dans les destinations alpines, notamment Zermatt et St. Anton. Ces dernières doivent entretenir les liens avec les communautés de pratiquant·e·s et conforter ce que le groupe appelle un « authentic brand positioning », un positionnement de marque authentique.

La fidélité à la montagne est donc devenue un enjeu stratégique, au même titre que le choix des emplacements commerciaux. Il ne s'agit pas nécessairement d'une authenticité de façade. Les produits Arc’teryx restent conçus pour des usages sportifs exigeants, et les athlètes continuent de contribuer à leur développement comme à leur réputation.

Les grimpeur·se·s ont participé à bâtir sa réputation, mais ne sont plus les seul·e·s à en définir la valeur.

L'idée d'une montagne authentique que la mode serait venue corrompre mérite d'ailleurs d'être interrogée. Dans L'Esprit de l'alpinisme, la sociologue Delphine Moraldo rappelle que « l'excellence est un construit historique, social, culturel ». Les critères qui définissent la figure du « bon alpiniste » ont longtemps été fixés par des élites masculines et favorisées, attachées à certaines manières de pratiquer et de concevoir leur activité. Bien avant le gorpcore (cette mode qui emprunte aux vêtements techniques de montagne leur esthétique urbaine, ndlr), la montagne possédait donc ses propres codes de distinction.

Cette réussite a évidemment un prix. Sur le site français d'Arc’teryx, la veste Beta est affichée à 400 euros, l'Alpha SV à 900. Cette dernière n'a rien d'un gadget : les essais indépendants d'OutdoorGearLab saluent sa protection contre les intempéries et sa durabilité, tout en jugeant son poids et son tarif excessifs pour la plupart des usages. Reste qu'une telle dépense ne répond pas nécessairement à un besoin technique. Une veste conçue pour résister aux conditions extrêmes peut aussi s'acheter pour sa coupe, sa réputation ou le milieu social auquel elle renvoie. 

Sur les réseaux sociaux chinois, la marque est même moquée comme l'un des « trois trésors des hommes d'âge mûr », aux côtés de l'alcool de prestige Moutai et du matériel de pêche.

En Chine, cette dernière dimension a pris une ampleur particulière. Dans une enquête consacrée à la stratégie d'Arc’teryx, le média Jiemian News décrit une marque devenue un signe de statut social, jusque dans ses méthodes de vente. Consultations individuelles, files d'attente, produits revendus à prix d'or : certains codes rappellent davantage les maisons de luxe que les magasins d'équipement de montagne. Sur les réseaux sociaux chinois, la marque est même moquée comme l'un des « trois trésors des hommes d'âge mûr », aux côtés de l'alcool de prestige Moutai (alcool blanc distillé à base de sorgho fermenté, très populaire en Chine, ndlr) et du matériel de pêche. Une plaisanterie documentée dès 2022 par le média Meiri Renwu, qui en dit long sur le public auquel la marque est désormais associée.

Cette distinction par les vêtements rencontre un milieu sportif où les différences sociales ne sont pas absentes. Dans une enquête publiée par Vertige Media en 2024, le sociologue Olivier Aubel relevait notamment la présence de cadres supérieurs aux revenus élevés parmi certains publics du bloc en salle. Cela ne fait évidemment pas de l'escalade un sport réservé aux riches. Mais dans un environnement où les manières de pratiquer, les lieux fréquentés et les habitudes de consommation contribuent déjà à distinguer les groupes sociaux, les vêtements peuvent eux aussi devenir des signes de reconnaissance.

Le prix d'une veste Arc’teryx ne constitue pas une barrière à l'entrée d'une salle d'escalade. Il permet en revanche à l'entreprise de réserver ses produits à une clientèle capable de consacrer plusieurs centaines d'euros à un vêtement, même lorsque sa technicité dépasse largement ses besoins. La montagne reste au cœur de son identité, mais le prestige qu'elle lui apporte peut désormais se commercialiser auprès de personnes qui n'en partagent ni les pratiques ni les contraintes.

Retrouvez-le à tout moment depuis votre compte Vertige.

« Racontons l’escalade dans sa diversité »

Chez Vertige Media, nous voulons garder nos articles en accès libre pour que tout le monde puisse profiter d’une autre manière de raconter la grimpe.

Enquêtes, grands portraits, reportages, entretiens XXL… tous nos contenus ont la même ambition : embrasser la pluralité de l’escalade. En trois mots : ouvrir la voix.

Pour continuer ce travail, nous avons besoin de votre soutien.

Matthieu Amaré
Rédacteur en chef de Vertige Media

Vous pouvez modifier ou arrêter votre soutien à tout moment.

En savoir plus

Gardez cet article sous la main

Connectez-vous ou créez gratuitement votre compte Vertige pour retrouver tous vos articles favoris au même endroit.

Gardez-le pour plus tard

Connectez-vous ou créez gratuitement votre compte Vertige pour retrouver vos articles à lire plus tard sur tous vos appareils.