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World Climbing : « Nos grimpeurs doivent combiner leur vie avec le sport d'élite »

World Climbing vient de franchir le cap symbolique du million d'euros de prize money pour sa saison 2026. Une progression spectaculaire qui soulève autant de questions qu'elle n'apporte de réponses. On les a donc posées à Piero Rebaudengo, secrétaire général de la fédération internationale, qui raconte les coulisses de la décision, défend son modèle face aux ligues privées, et esquisse sa vision pour l'avenir de l'escalade de compétition. Et, attention, quelques révélations se glissent entre les lignes.


Prize Money
Oriane Bertone, Janja Garnbret et Melissa Costanza © Nakajima/Timmerman/World Climbing.

Vertige Media : Franchir le cap du million d'euros de prize money est un jalon symbolique que beaucoup ont salué. Comment la décision a-t-elle été prise ?


Piero Rebaudengo : Elle a été prise en 2024, dans le cadre d'un plan visant à augmenter progressivement les prize money (qui désignent l’argent versé aux participants qui gagnent ou figurent parmi les meilleur·e·s, ndlr) sur certaines compétitions, avec pour objectif d'atteindre ce niveau en 2026. C'est un besoin réel, et c'est aussi une façon de rester sur le marché. Nous avons beaucoup grandi, et cette croissance doit être mesurable. Le prize money des athlètes est l'un de ces indicateurs.


Vertige Media : De quel marché parlez-vous précisément ?


Piero Rebaudengo : Le marché de l'environnement sportif, des événements sportifs en général qui pèse des milliards d'euros. Il faut se rappeler qu'en 2020, proche de la période Covid, nous avons lancé un plan stratégique appelé « 2028 » qui se concentrait sur les compétitions et les événements. L'objectif était clair : augmenter le niveau de nos épreuves, accroître leur visibilité. Cela passe par plusieurs leviers : les prize money bien sûr, mais aussi le fait d'aller dans de grandes villes, en améliorant la mise en scène des compétitions. Personnellement, je suis satisfait des progrès accomplis. Si on regarde en arrière, vers 2019-2020, on peut mesurer le chemin parcouru : niveau des organisateur·rice·s, performances des athlètes, perception du public... on a atteint plusieurs de nos objectifs.

Vertige Media : À quel enjeu spécifique cette décision d'augmenter le prize money répondait-elle ?


Piero Rebaudengo : L'objectif premier, c'est évidemment de donner aux athlètes la possibilité de concourir tout en recevant une compensation raisonnable par rapport à la valeur qu'ils créent. Je ne veux pas parler de « travail » — le sport n'est pas tout à fait un travail dans le sens classique — mais d'une juste rémunération selon la valeur apportée. Il faut aussi prendre en compte les différences entre nos fédérations nationales : certaines couvrent les frais de voyage et d'hébergement de leurs athlètes, d'autres non, laissant les grimpeur·se·s payer de leur poche. C'est aussi quelque chose dont nous devons nous préoccuper.


Piero Redaubengo au tableau
Piero Redaubengo en train d'écrire le futur © World Climbing

Vertige Media : Beaucoup d'athlètes ne peuvent toujours pas vivre uniquement de l'escalade de compétition. En Allemagne, par exemple, des grimpeur·se·s ont lancé un appel aux dons en 2025 pour financer leurs déplacements. Comment cette augmentation change-t-elle cette réalité ?


Piero Rebaudengo : C'est une réalité que nous connaissons. Mais au-delà de l'argent des primes, nous devons aussi instaurer des services concrets pour les athlètes.

« Nous ne sommes pas encore un sport où les investisseurs font la queue devant notre porte. Cependant, cette porte est ouverte »

Vertige Media : Justement, allez-vous établir des services minimaux obligatoires lors de chaque étape : remboursement d'hébergement garanti, repas, kiné sur place, bourses de voyage, etc. ?


Piero Rebaudengo : C'est effectivement un objectif. Nous voulons augmenter le niveau et les standards de nos événements, et cela passe par de meilleurs services pour les athlètes. C'est un cercle vertueux : si nous augmentons le niveau d'organisation et les standards, cela exige plus des organisateur·rice·s, mais en retour ils reçoivent un meilleur événement qu'ils peuvent mieux valoriser localement.


Vertige Media : Parlons financement. Comment cette hausse est-elle concrètement financée ?


Piero Rebaudengo : Nous augmentons nos revenus via trois piliers : les droits médias, les droits de sponsoring et les droits événementiels liés au calendrier. En ce qui concerne les droits médias, nous avons de plus en plus de spectateurs sur nos compétitions. Je ne peux pas partager de chiffres précis, mais nous sommes satisfaits, tout comme nos partenaires (Eurosport/Discovery en Europe et Bilibili en Chine, ndlr). D'ailleurs, il y a un an et demi, nous avons négocié un nouveau contrat avec Discovery jusqu'à fin 2028, fondé sur une augmentation des revenus de notre côté. Nous sommes l'un des rares nouveaux sports à avoir obtenu une hausse de contrat.

Vertige Media : Et du côté des sponsors ?

Piero Rebaudengo : Nous en avons davantage, et ceux que nous avons déjà investissent plus. Jusqu'à présent, nous avions surtout des sponsors endémiques (qui appartiennent au même secteur que celui de l'escalade, ndlr) mais nous nous ouvrons maintenant aux sponsors généralistes et négocions avec différentes entreprises. Nous ne sommes pas encore un sport où les investisseurs font la queue devant notre porte. Cependant, cette porte est ouverte.

Vertige Media : Ce triptyque — droits médias, sponsors, organisateur·rice·s locaux — est-il le modèle que vous souhaitez conserver pour l'avenir ?


Piero Rebaudengo : Jusqu'en 2028 au moins. Mais nous sommes conscients que l'environnement du sport événementiel évolue constamment. Nous ne pouvons pas rester immobiles. Nous devons réfléchir à la manière de proposer les mêmes disciplines avec des formats différents — c'est le cas de la vitesse à quatre couloirs, des épreuves par équipes, du bloc combiné. Nous ne sommes pas figés dans la tradition, même si elle reste un socle.


« Un de nos objectifs est de proposer une étape à Paris plutôt qu'à Chamonix. C'est dommage que nous ne puissions pas proposer à nouveau l'escalade à Paris. Nous y travaillons, et je pense que cela arrivera tôt ou tard »

Vertige Media : Vous évoquiez les « grandes villes ». Peut-on imaginer qu'en France, par exemple, une étape de Coupe du monde se déroule à Paris plutôt qu'à Chamonix ?


Piero Rebaudengo : Oui, c'est l'un de nos objectifs. Nous travaillons étroitement avec la Fédération française pour y parvenir, car c'est un objectif commun. C'est aussi un objectif post-JO de Paris. C'est dommage que nous ne puissions pas proposer à nouveau l'escalade à Paris. Nous y travaillons, et je pense que cela arrivera tôt ou tard.


Vertige Media : Certain·e·s organisateur·rice·s, comme en Suisse ou en République tchèque, font payer des billets. Est-ce un modèle que vous encouragez ?


Piero Rebaudengo : C'est un processus que nous laissons à la liberté des organisateur·rice·s. Certain·e·s le font et en sont très satisfait·e·s. Personnellement, je suis en accord avec cette approche. Nous ne devons pas être pressés de le faire, mais nous ne devons pas non plus être timides sur ce sujet.


Vertige Media : D'où vient le prestige d'un sport compétitif selon vous ?


Piero Rebaudengo : Je pense qu'il vient des athlètes. Un·e jeune enfant va se rapprocher de l'escalade parce qu'il a vu Janja Garnbret remporter des médailles d'or aux Jeux olympiques. Cette force d'attraction par le modèle est bien plus puissante que d'avoir un million par événement en prize money.


« Ils sont bien nos grimpeur·se·s : ils sont sympathiques, propres (sic) et passionné·e·s »

Nous avons encore beaucoup de travail à faire avec les athlètes pour les embarquer avec nous. La NBA a un contrat avec tous les athlètes qui les oblige à prendre du temps pour être des modèles avec les écoles, les enfants, les spectateur·rice·s. C'est important. Nous sommes loin d'en être là, mais c'est un objectif. Parce qu'ils et elles sont bien, nos grimpeur·se·s : ils et elles sont sympathiques, propres (sic) et passionné·e·s. La plupart sont étudiant·e·s, ont un niveau intellectuel élevé. Ils et elles combinent leur vie avec le sport d'élite. Et c'est ça, le modèle.


Piero Redaubengo et la flamme olympique
Piero le feu © World Climbing

Vertige Media : Il existe aussi une ligue privée en escalade, la très récente Pro Climbing League, qui propose 10 000 livres au vainqueur sur un seul événement, avec prise en charge des frais pour les têtes d'affiche. Cette concurrence a-t-elle pesé dans votre décision d'augmenter les primes ?


Piero Rebaudengo : Les compétiteur·rice·s sont nécessaires pour grandir et s'améliorer. Dans un monopole, vous ne progressez pas. Les performances de nos athlètes, et les nôtres, sont fléchées par l'objectif d'être champion·ne olympique. La Pro League est probablement loin d'être dans ce système. Nous pouvons aussi discuter avec eux.

Vertige Media : Vous avez déjà eu des conversations ?


Piero Rebaudengo : Oui, nous les voyons. Nous les surveillons, comme eux nous surveillent. On discute des performances, de la manière de rendre les athlètes plus heureux·se·s, plus en sécurité, mais aussi du calendrier des compétitions.

Vertige Media : Les compétitions de paraclimbing auront-elles aussi un prize money garanti et public ?


Piero Rebaudengo : Nous y travaillons. Nous travaillons à clarifier certaines choses avec le mouvement paraclimbing, notamment le nombre de classifications qui existent dans ce domaine. C'est aussi une approche culturelle. Nous voulons avoir des athlètes, nous cherchons la performance. Nous ne voulons pas nous inscrire dans une logique de bienveillance pure. C'est la raison pour laquelle nous sommes aux Jeux paralympiques.

Il ne s'agit pas d'espérer que, parce qu'on a une personne en fauteuil roulant, elle fera de l'escalade. Nous devons connaître les besoins et les objectifs de chacun·e avant de les embarquer.


« Je ne pense pas qu'on trouvera la prochaine Janja Garnbret dans la rue »

Vertige Media : Si vous deviez vous projeter en 2030, quel scénario espéreriez-vous pour le circuit de World Climbing ?


Piero Rebaudengo : Si j'avais une baguette magique, j'aimerais avoir des médailles supplémentaires à Brisbane (ville organisatrice des Jeux olympiques d'été de 2032, ndlr), avec une épreuve par équipes, une épreuve mixte par équipes, parce que c'est l'un des points clés pour pousser nos fédérations nationales à investir dans les athlètes. Une fédération nationale a besoin de plusieurs athlètes pour construire une dynamique de performance collective. Et si nous avons cette opportunité, elles seront amenées à payer et à prendre soin des athlètes en compétition. C'est un système vertueux parce qu'il fabrique des champion·ne·s. Alberto Tomba (surnommé « la Bomba », ce fut l'un des skieurs italiens les plus titrés de l'histoire, ndlr) n'était pas le produit d'une recherche de la Fédération italienne. C'était une star qui a émergé naturellement d'un système fédéral. Les stars n'émergent pas par hasard. Et je ne pense pas qu'on trouvera la prochaine Janja Garnbret dans la rue.


 
 

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