top of page

Un homme, une voie : pour une cotation démocratique

Les plus forts s'arrogent souvent le pouvoir de coter. Mais ont-ils vraiment raison ? Entre philosophie de la perception, intelligence collective et carcasses de bœuf, quelques concepts éprouvés démontrent que la foule grimpante peut être plus fiable que l'élite. La cotation n'est pas aristocratique, elle est bien démocratique. Et voici pourquoi.


Pour une cotation démocratique
(cc) Frederick Shaws / Unsplash

Il y a quelque temps, une voie venait d'être ouverte dans la salle que je fréquente, et comme toujours, chacun·e était libre de l'essayer avant que sa cotation ne soit annoncée. L'enchaînant, je la trouvais plus dure que ce que sa lecture ne me laissait supposer. Il m'a fallu batailler jusqu'au bout pour clipper le relais. Croyant faire preuve de prudence, je pris le parti de proposer 6c+, voire 7a, déclenchant une tornade de commentaires acerbes : « Et pourquoi pas 7b ? ». La cotation serait fixée à 6c. Un point, c'est tout.


Prises et préjugés


Cette anecdote illustre bien la tension qui existe entre deux conceptions de la cotation. La première a quelque chose d'aristocratique parce qu'elle prétend que la cotation retenue doit refléter les méthodes les plus simples, et donc la plus basse des propositions. Or, plus vous êtes fort·e, plus la chose va vous sembler facile, et ce sont donc les plus fort·e·s qui dictent la cote pour l'ensemble du groupe. En face, on trouve un autre modèle qui part d'un principe beaucoup plus démocratique : tout le monde est habilité à se prononcer, quel que soit son niveau, et la cotation doit s'établir sur la moyenne des propositions, pouvant donc être plus haute que ce qu'en pensent les plus fort·e·s. Évidemment, vous entendrez souvent ces dernier·ère·s plaider pour la première approche. C'est logique : iels défendent leur boutique. Quant à moi, je penche pour le modèle démocratique. D'abord, parce que ne faisant pas partie de leur groupe, je n'ai aucune envie de me laisser écraser par les plus fort·e·s. Mais surtout, parce que je pense qu'il y a de très sérieux arguments contre la conception aristocratique.


Étymologiquement d'abord. L'aristocratie désigne le gouvernement des « meilleur·e·s ». Or, comme me le rappelait un ami, un·e grimpeur·se peut être très fort·e et d'une stupidité quasi complète. On ne voit donc pas pourquoi ses attributs physiques confèreraient la moindre valeur supplémentaire à son opinion. Mais, nous dira-t-on, pour devenir si fort·e, il a fallu beaucoup grimper, se confronter à différents styles, et c'est cette expérience-là que le·la fort·e grimpeur·se, ou plutôt, le·la grimpeur·se expérimenté·e, peut mettre en valeur pour réclamer un statut particulier et accaparer le pouvoir de coter. Le·la fort·e grimpeur·se n'est pas simplement un·e grimpeur·se fort·e, c'est aussi et surtout un·e meilleur·e grimpeur·se parce qu'il·elle grimpe beaucoup.


« Il est tout à fait possible que les plus fort·e·s et les plus expérimenté·e·s perçoivent les prises plus grosses qu'elles ne le sont réellement »

D'où mon deuxième argument. Dans sa Phénoménologie de la perception, Maurice Merleau-Ponty souligne que nos perceptions ne sont pas le reflet neutre des objets qui nous entourent. Elles sont déformées par notre corps, notre vécu, notre expérience, etc. Et, puisqu'elles sont à leur source, ces perceptions vont influencer nos idées et nos jugements à l'égard du monde autour de nous. Cette théorie que les Anglo-Saxons appellent l'« embodied perception theory » se trouve à la base d'une étude publiée par Rob Gray en 2014 dans l'International Review of Sport and Exercise Psychology, citée dans une excellente vidéo de Kris Hampton (grimpeur, coach et créateur de contenu américain, ndlr). Gray montre que « ce que nous percevons n'est pas la représentation fidèle de "ce qui est au dehors" mais plutôt le reflet de notre habileté à agir sur les objets de notre environnement ». De ce fait, dit-il, « les objets de l'environnement sportif sont perçus différemment par des experts et par des athlètes moins avancés ». Pour le prouver, le psychologue américain se fonde sur plusieurs expériences. Parmi d'autres exemples, Gray montre que des joueur·euse·s de golf voient le trou plus grand ou plus petit suivant leurs aptitudes personnelles.


La vidéo de Kris Hampton

Cotation, piège à cons ?


Or, comme le souligne Kris Hampton, il n'y a aucune raison de penser que nous autres grimpeur·se·s échapperions à de tels biais cognitifs. Au contraire, il est tout à fait possible que les plus fort·e·s et les plus expérimenté·e·s perçoivent les prises plus grosses qu'elles ne le sont réellement. Pour eux·elles, la difficulté devient donc proportionnellement plus faible, et il faut abandonner l'idée que les plus fort·e·s sont plus aptes à coter correctement. Leur expérience et leur force auront tendance à leur faire sous-estimer la difficulté. C'est d'ailleurs la même chose pour les débutant·e·s et les plus faibles, qui auront tendance à la surestimer. Bref, personne n'a la moindre capacité à juger de façon objective la difficulté d'une action, qu'il s'agisse de jouer un drive ou de faire un 6a.


 « À la base, l'ouvreur propose une cote. Il ne cote pas. Ensuite, c'est l'ensemble des grimpeurs qui va déterminer la cote. C'est donc la collectivité qui va donner la cote »

Un grimpeur interrogé


Le sort de la conception aristocratique est réglé : les plus fort·e·s ne sont pas meilleur·e·s par cela seul qu'ils·elles sont fort·e·s. Leur voix n'a aucun privilège. Faut-il donc préférer une cotation démocratique où toutes les voix seraient égales ? Soit, mais dans ce cas, on doit admettre que Gérard, deux mois d'escalade et trois 5c, est aussi pertinent que Claudine, dont le carnet de croix déborde de 7b. Refuser le modèle aristocratique revient à admettre que la voix des débutant·e·s et des incompétent·e·s vaut autant que celle des meilleur·e·s et des plus fort·e·s. Est-ce bien raisonnable ?


La cote de bœuf


Dans un passage des Politiques, Aristote montre que l'opinion de la foule ignorante est meilleure que celle du meilleur ou de la meilleure d’entre eux. En réunissant un grand nombre d'individus aux opinions les plus diverses, et en les laissant discuter librement, vous entendrez s'exprimer toutes sortes d'avis, parmi lesquels la ou les meilleures solutions auront beaucoup plus de chances d'apparaître qu'en consultant un·e ou deux spécialistes. La masse augmente la probabilité de tomber sur la bonne réponse, parce qu'elle multiplie le nombre des réponses. Une sorte d'intelligence collective émerge de l'accumulation des ignorances.

La chose a été confirmée à son corps défendant par Sir Francis Galton à la fin du XIXe siècle. Ce lord anglais, souhaitant prouver que la foule est idiote et qu'on ferait mieux de confier le pouvoir aux « meilleur·e·s », avait imaginé une petite expérience. Lors d'une foire agricole, il avait demandé au public d'estimer le poids d'une carcasse de bœuf. Parmi les 787 propositions retenues, il y en avait de plus ou moins fantaisistes. Mais, contre toute attente et au plus grand désespoir de notre aristocrate, l'estimation collective se révéla précise à la livre près, quand l'avis des meilleur·e·s spécialistes – les boucher·ère·s – était bien plus éloigné.


En matière de cotation comme de bœuf, on peut estimer que c'est au contraire l'opinion de la foule qui est la meilleure. La moyenne des avis des débutant·e·s, des fort·e·s, des grand·e·s, des petit·e·s, des jeunes, des ancien·ne·s, des handicapé·e·s, cette moyenne-là (pourvu que chacun·e s'exprime de la façon la plus honnête et la plus indépendante possible) est en réalité meilleure que l'avis des fort·e·s grimpeur·se·s, des grimpeur·se·s d'expérience, des octo et nonogradistes, bref, de celles et ceux qui prétendent être « meilleur·e·s » et se réserver ce privilège particulier : le pouvoir de « dire la cote » comme d'autres « disent la loi ».

Car coter est un pouvoir. C'est un instrument de domination par lequel quelques-uns imposent à tou·te·s leur opinion et leur jugement. Et c'est pourquoi coter ne peut pas être un acte individuel. Comme le soulignait un grimpeur que j'interrogeais récemment à ce sujet, « à la base, l'ouvreur propose une cote. Il ne cote pas. [Ensuite] c'est l'ensemble des grimpeurs qui va déterminer la cote. C'est donc la collectivité qui va donner la cote ». Coter ressemble ici à voter. Chacun·e propose, tout comme chacun·e vote, mais la cotation, de son côté, est comme l'élection : c'est un acte qui appartient au groupe sur la base de l'ensemble des opinions exprimées. Coter est l'acte souverain de la communauté tout entière qui ne saurait être usurpé par une minorité sous prétexte de sa compétence particulière, parce que le groupe dans son ensemble est toujours meilleur que la ou les meilleur·e·s de ses individualités.


Donc, la prochaine fois que vous vous demandez combien vaut ce que vous venez de grimper, tâchez de donner votre opinion la plus honnête sans vous laisser influencer par celle des autres. Puis confrontez-la au maximum d'avis. Car la somme de vos jugements sera bien plus fiable que la parole du ou de la meilleur·e grimpeur·se du monde, et vous aurez par là fait votre devoir de grimpeur·se-citoyen·ne !

 
 

Avez-vous remarqué ?

Vous avez pu lire cet article en entier sans paywall

Chez Vertige Media, articles, vidéos et newsletter restent en accès libre. Pourquoi ? Pour permettre à tout le monde de s’informer sur le monde de la grimpe — ses enjeux sociaux, culturels, politiques — et de se forger un avis éclairé, sans laisser personne au pied de la voie.

 

Avec le Club Vertige, nous lançons notre première campagne de dons. Objectif : 500 donateur·ices fondateur·ices pour sécuriser l’équipe, enquêter plus, filmer mieux — et réduire notre dépendance aux revenus publicitaires.

 

👉 Rejoignez le Club Vertige dès aujourd’hui et prenez part à l'aventure la plus cool de la presse outdoor.

Je soutiens.png

PLUS DE GRIMPE

bottom of page