Journal d’un ouvreur qui vous déteste un peu, mais cordialement
- Pierre-Gaël Pasquiou

- 28 avr.
- 6 min de lecture
Il y a, dans chaque salle d’escalade, une figure discrète à qui l’on demande de produire du jeu, du désir, de la progression et du sens, tout en absorbant sans broncher les frustrations de celles et ceux qui consommeront son travail. Ce texte imagine la petite musique intérieure de l’un d’entre eux.

Il est 7 h 12 et, pour être tout à fait honnête, je vous déteste déjà.
Pas vous personnellement. Je ne vous connais pas encore. Je déteste ce que vous allez devenir d’ici 19 heures. Je déteste d’avance vos petites phrases. Vos petites expertises de bord de tapis. Vos diagnostics sans appel sur « ce qui marche » et « ce qui ne marche pas ». Votre manière très contemporaine de transformer un bloc raté en problème conceptuel. Votre incapacité à envisager que si un mouvement ne passe pas, ce n’est pas forcément le symptôme d’une faillite philosophique de l’ouverture française.
J’arrive à la salle avant vous, évidemment. C’est l’un des rares privilèges du métier : profiter quelques minutes d’un lieu encore vide, avant que n’y entre la grande procession des juges improvisés. Les volumes dorment encore. Les prises ont cette neutralité provisoire qu’elles perdent dès qu’un humain commence à leur projeter dessus ses névroses de placement de bassin. Le dos tire un peu. On démonte. On trie. On nettoie. On visse. On dévisse. On hésite. On recommence. C’est une drôle de cuisine, l’ouverture. Un mélange de bricolage, de chorégraphie, de sadisme contenu et de service après-vente anticipé. Il faut penser au geste, à la lecture, à la progression, aux corps différents, aux niveaux différents, à l’identité de la salle, au renouvellement, à l’ennui des fort·e·s, à la peur des novices.
Bref, il faut gouverner.
« Un ouvreur qui râle sur un bloc qu’il vient lui-même d’ouvrir, c’est presque de la recherche et développement »
L'ouvreur est un petit ministre de l’Intérieur. Que cela vous plaise ou non, il gère les flux, les tensions, les revendications, les frontières du tolérable. Il dessine des couloirs de circulation mentale. Il distribue de l’espoir par couleur. Il organise la frustration pour qu’elle reste productive. Il conçoit des petites crises dont vous pourrez sortir grandi·e·s, ou vexé·e·s, mais idéalement pas les deux trop longtemps. Il doit créer de la difficulté, oui, mais surtout du sens. Et le sens, en salle, c’est devenu une denrée capricieuse.
Vers 10 heures, le premier collègue teste un jeté. Il tombe. Il recommence. Il râle. Très bon signe. Un ouvreur qui râle sur un bloc qu’il vient lui-même d’ouvrir, c’est presque de la recherche et développement. On affine. On change une prise de pied. On baisse un peu l’intensité du départ. On garde le sale mouv’ du milieu, parce qu’il y a une limite à la bienveillance.
Vous arrivez vers midi.
Je vous reconnais tout de suite. Il y a d’abord les évaluateurs. Ceux qui ne grimpent pas un bloc sans lui coller instantanément un verdict. « Ça, c’est pas une rouge. » Merci, Fabrice. C’est vrai que j’attendais ton avis. J’avais bien essayé de convoquer un collège international, mais il se trouve que tu étais juste à côté de la fontaine, avec un strap douteux au majeur et un short à fleurs, donc on va partir sur ton expertise.
Le rapport des grimpeur·se·s à la cotation est un roman comique en soi. Vous la réclamez comme on réclame la vérité, alors que vous la traitez ensuite comme une offense personnelle. Si c’est trop bas, vous y voyez une insulte à votre niveau. Si c’est trop haut, une insulte à votre intelligence. Si c’est pile ce que vous faites d’habitude, vous trouvez soudain que la cotation est « assez cohérente ». Comme par hasard. Vous vouliez une mesure, vous cherchez en réalité un miroir.
« Tu as transformé vingt secondes d’expérience en fiche technique de montage IKEA »
Un peu plus tard surgit la sprayeuse.
La sprayeuse ne grimpe jamais seule. Elle est toujours accompagnée de sa propre voix qui explique – souvent trop vite, souvent trop fort – comment faire le passage. Elle ne conçoit pas qu’un bloc puisse être un espace de recherche privée, de face-à-face intime avec sa propre nullité passagère. Non. Il faut verbaliser. « Non mais en fait là faut engager main gauche, après talon, après tu vises la réglette. » Merci. Tu as transformé vingt secondes d’expérience en fiche technique de montage IKEA. Le plus redoutable, c'est qu'elle est persuadée d’aider.
Puis arrivent les esthètes, qui ne tardent jamais à se muer en critiques gastronomiques.
Ceux-là sont raffinés, mais tout aussi épuisants. Ils réclament des blocs « coordo sans être parkour », « physiques mais subtils », « morpho pour tout le monde ». S'ils échouent, ils ne disent jamais « j’aime pas ». Ils disent : « Je comprends l’intention, mais… » Ce « mais » est leur royaume. Après, tout peut venir. « Je trouve que ça manque un peu de continuité. » « Le mouv’ de sortie est pas très intéressant. » « Y a une rupture de proposition. » Une rupture de proposition. Magnifique. On croirait entendre un commissaire d’exposition parler d’une installation vidéo subventionnée à Pantin.
Le problème, c’est qu’un bloc, comme toute forme un peu sérieuse, a parfois besoin d’être légèrement injuste pour être mémorable. Injuste au sens où il ne s’excuse pas d’exister. Où il vous force à sortir de vos rails. Mais vous, souvent, vous voulez être déplacés à condition que ce déplacement ait déjà été validé par vos habitudes. Alors vous jugez l’ouverture avec la paix intérieure de gens qui ne risquent rien. Vous n'avez rien vissé, rien testé, rien assumé, rien livré à la fréquentation. Vous êtes juste là, face à un morceau de résine, à expliquer que « le set est un peu inégal cette semaine ».
« Le problème n’est peut-être pas que je déteste les grimpeur·se·s. Le problème, c’est que je les connais trop bien »
Je n'oublie pas les brosseurs absents. Ou plutôt : ceux qui devraient l'être mais ont choisi une autre voie. Ils grimpent un bloc noir de magnésie, le regardent redevenir fossilisé d’essais, puis repartent comme s’ils venaient de traverser un lieu public financé par personne. L’absence de brossage est l’un des plus beaux condensés anthropologiques de l’escalade indoor contemporaine. Vous voulez une expérience premium, mais le maintien de cette expérience doit toujours être assuré par un autre. De préférence invisible.
C’est là qu’on comprend que l’ouverture n’est pas simplement un travail de création. C’est un service. Vous produisez les conditions du plaisir des autres, puis vous regardez ces autres considérer ce plaisir comme un dû. L’ouvreur est à la fois auteur, manutentionnaire, technicien de sécurité, et réceptacle commode à frustrations. Il est celui dont on oublie le nom quand la séance s’est bien passée, et celui qu’on imagine immédiatement responsable quand elle s’est mal passée.
Évidemment, je force le trait. Vous me cherchez aussi.
Cependant, il existe aussi des grimpeurs et grimpeuses qui regardent vraiment. Qui sentent quand une ligne propose quelque chose. Qui perçoivent la nuance entre un passage sale et un passage exigeant. Ceux-là existent. Ils sont même la seule raison pour laquelle je ne me reconvertis pas dans la plomberie ou l’élevage de chèvres.
Car malgré tout, ouvrir reste l’un des métiers les plus étrangement beaux de ce petit théâtre vertical. On y écrit des phrases que d’autres liront avec leurs doigts, leurs hanches, leurs peurs. On y voit naître des déclics soudains, des joies très nettes. Une salle bien ouverte, ce n’est pas juste une salle avec de nouveaux blocs. C’est un lieu où des centaines de personnes vont pouvoir rejouer à leur manière une série de problèmes pensés pour elles, sans avoir été dessinés à leur mesure exacte.
À 19 h 30, la salle est pleine. Je fais semblant de ranger. Une ado trouve tout de suite la méthode que trois adultes musculeux n’avaient pas vue. Une débutante réussit un mouvement qu'elle jurait impossible et descend avec ce visage pur qu’on devrait breveter. Et je me dis, comme chaque fois, que le problème n’est peut-être pas que je déteste les grimpeur·se·s. Le problème, c’est que je les connais trop bien.
Alors non, je ne vous déteste pas tout à fait. Disons que je vous trouve fatigants avec précision. Et que c’est précisément pour ça que j’ouvre encore.












