Mélissa Le Nevé : « Je suis un animal un peu sauvage »
- Pierre-Gaël Pasquiou

- 27 avr.
- 6 min de lecture
Figure emblématique de l'escalade mondiale et première femme à vaincre le mythique 9a Action Directe, Mélissa Le Nevé cultive le mystère autant que l'exigence. Derrière le palmarès vertigineux se cache une athlète éprise de liberté, qui a fait de la grimpe un laboratoire de vie et de la nature son refuge absolu. Rencontre éthérée.

La salle d'escalade parisienne est encore préservée de la foule en ce début de journée. Avant le lacement La Sportiva Climb World Tour, l'accueil de Climb Up Porte d'Italie ne bruisse même que d'une conversation entre Caroline Ciavaldini, Mélissa Le Nevé et un couple de blogueurs, habillés de la tête aux pieds par l'équipementier italien. La poignée de main est polie, mais la grimpeuse est ouvertement sur la réserve. Il faudra montrer patte blanche et garantir le respect de sa parole pour que l'armure se fende. D'elle-même, elle en sourira. Car quelques instants plus tard, au moment de se lancer dans l'échange, Mélissa Le Nevé confie : « Je suis arrivée très méfiante. Je suis un animal un peu sauvage. J'ai besoin d'être apprivoisée ».
Des Vosges au bitume bordelais
Pour comprendre l'énigme Le Nevé, il faut remonter à la source, du côté de Gérardmer, dans les Vosges. Un « petit coin de paradis » où elle confie avoir vécu une enfance de rêve, rythmée par une liberté absolue et une connexion charnelle à l'extérieur. Mais à l'aube de ses 10 ans, cet équilibre originel se rompt : son père, ingénieur spécialisé dans la résistance du bois, est muté en Gironde. L'atterrissage est brutal pour la petite fille. « Quand je suis arrivée à Bordeaux, j'ai eu beaucoup de soucis à m'intégrer, explique-t-elle. Une grande ville, très en opposition avec Gérardmer... J'avais un problème d'intégration, de codes. »
« J'étais quelqu'un qui avait du mal à respirer. Je tremblais, j'avais peur de beaucoup de choses »
Déracinée, l'adolescente introvertie cherche sa place. L'océan l'attire, mais faute de moyens financiers pour s'offrir une planche de surf et assumer les allers-retours, elle s'inscrit un peu par hasard sur la liste d'attente d'un club d'escalade, à Cestas. Un an plus tard, l'acceptation sonne comme une révélation. « Ça a été vraiment un coup de foudre quand j'ai commencé à grimper. Je me suis vraiment sentie à ma place tout de suite », se souvient-elle. Au-delà du sport, elle y découvre des figures tutélaires — de jeunes retraités animant le club — qui l'emmènent faire ses premières armes en extérieur, en Ariège, et lui transmettent un amour profond pour la nature.

Surtout, la grimpe devient un antidote inespéré à ses angoisses naissantes. « J'étais quelqu'un qui avait du mal à respirer. Je tremblais, j'avais peur de beaucoup de choses », confie-t-elle. L'escalade lui offre un écosystème salvateur et un ancrage. Une bouée de sauvetage pour cette jeune fille avide d'expériences, qui multiplie les passions : elle fait du saut à la perche le mercredi avec celle qui deviendra « sa sœur », la grimpeuse et perchiste Alizée Dufraisse, et étudie rigoureusement la musique, au point de jouer Carmen en tant que clarinette soliste.
La compétition comme miroir
Contrairement au cliché de la machine, Mélissa Le Nevé s'est lancée dans les compétitions avec une approche clinique de ses propres failles. Profondément sujette au stress, elle y cherchait un terrain d'apprentissage pour s'apprendre « Je me suis mis dans ces états de gestion du stress pour essayer de savoir qui j'étais », analyse-t-elle aujourd'hui. Elle dresse d'ailleurs un parallèle intéressant entre son déracinement bordelais et le circuit compétitif, y voyant une même quête : « Est-ce que finalement, la compétition n'est pas une situation d'intégration ?, apostrophe-t-elle. C'est faire partie socialement d'un truc qui va dans une même direction. »
« Et est-ce que ce ne sont pas les hommes qui ont peur ? »
Les prises et le mur deviennent alors ses outils d'introspection. « Pour moi, c'est un miroir l'escalade, plaque-t-elle. Ça m'a permis de prendre un peu de recul, d'arriver à mieux respirer, à confronter certaines peurs, à gérer certaines émotions. » Chaque voie devient un dialogue intérieur, une façon de décortiquer ses propres blocages. Avec des bénéfices tangibles, bien au-delà du palmarès : la compétition lui a tout simplement appris à s'ouvrir au monde, à être capable d'affronter le regard des autres « sans être rouge comme une tomate et sans bégayer ».
Pourtant, cette quête intime et réparatrice se heurte parfois aux impératifs institutionnels. Face à l'exigence du haut niveau — à l'image de ce jour où, après avoir décroché deux médailles d'argent, le DTN (directeur technique national, ndlr) lui demande sèchement : « Quand est-ce que tu gagnes l'or ? » —, elle apprend à former une bulle imperméable. La performance ne sera jamais une fin en soi, mais un moyen. « Il y a des rituels où les jeunes guerriers vont dans la forêt pour rencontrer tout ce pouvoir de la nature, dit-elle. Moi, je le vois comme ça. »
L'escalade, une « force féminine »
Cette fine lecture d'elle-même se reflète inévitablement dans le regard qu'elle porte sur l'évolution de son sport. En tant que première femme à avoir vaincu le mythique 9a Action Directe, elle observe avec fascination la nouvelle génération réduire l'écart avec les hommes d'une manière quasi inédite. Mais lorsqu'on s'agace devant elle d'un traitement médiatique parfois maladroit, elle s'extrait de la polémique avec une pointe de malice. « Et est-ce que ce ne sont pas les hommes qui ont peur ? » glisse-t-elle, amusée.
Plus que la comparaison à tout prix, c'est la dynamique globale de fond qui la réjouit. « Je vois vraiment l'escalade comme une force féminine qui avance et qui montre un exemple de parité. Avec plusieurs vrais modèles, avec des forces de caractère, c'est hyper intéressant », exprime-t-elle. C'est toute une génération qui s'émancipe et qui redéfinit les codes de la performance sur le rocher, en s'inspirant mutuellement, prouvant qu'il n'y a pas besoin d'une seule reine au sommet, mais d'une multitude de voies possibles.
« J'aime quand les relations sont profondes, bien connectées »
Si l'évolution des entraînements y est pour beaucoup, Mélissa Le Nevé estime que l'essence même de la discipline joue en faveur de cette parité. L'escalade moderne désacralise le muscle au profit du mouvement juste. « Grâce à la gravité, je pense qu'on arrive à être à peu près égal. Il y a le mouvement, il y a la souplesse, il y a la prise de décision, le mental, la gestion des émotions. »
L'appel de l'air
Retirée du circuit compétitif depuis fin 2016 pour se consacrer au rocher, Mélissa Le Nevé cultive un jardin secret particulièrement riche, à mille lieues des préoccupations habituelles du milieu. Elle lit le psychanalyste Carl Jung et s'est passionnée, un temps, pour la littérature de l'Est – de Boulgakov aux auteurs de l'ex-Yougoslavie – car elle était « fascinée par comment autant de souffrances a pu créer autant de chefs-d'œuvre ». Des études d'ethnologie et des voyages profondément marquants au Malawi et à Madagascar l'ont même poussée, plus jeune, à envisager une carrière de grande reporter.
« Ce qui me rend heureuse, c'est de voir un oiseau voler »
Mais face au fracas du monde et à l'immensité des enjeux sociétaux, l'athlète a fini par opter pour une simplicité assumée, loin de tout cynisme. « J'ai l'impression que moi en tant que fourmi, je ne vais pas faire avancer le cheminement », théorise-t-elle. Ce constat lui a permis d'acter que sa propre place dans le monde consistait avant tout à y être heureuse, et d'inspirer les autres à travers sa passion plutôt que par de grands discours.
Ce choix de vie la pousse à concentrer son énergie sur l'authenticité de ses rapports humains, fuyant la complaisance des mondanités. Le small talk, très peu pour elle. « J'aime quand les relations sont profondes, bien connectées. La superficie, pour moi, c'est quelque chose que j'arrive à gérer maintenant. Je suis quelqu'un de franc et direct. J'essaie d'être apaisée et de poser mes mots. » Une quête de sens radicale, qui façonne ses rencontres dans l'escalade comme dans la vie de tous les jours. Aujourd'hui installée du côté de L'Argentière-la-Bessée, aux portes des Écrins, elle file des jours qui lui ressemblent, sans s'enchaîner à un point fixe sur la carte. Avec ses mots, ça donne des aphorismes : « Je suis vraiment un oiseau libre ».

Surtout, l'air est venu supplanter la roche à bien des égards. Depuis la pandémie, elle s'est prise d'une passion dévorante pour le parapente. Interrogée sur ce qui la nourrit vraiment au quotidien, sa réponse esquive la résine et les falaises. « Ce qui me rend heureuse, c'est de voir un oiseau voler. Ce que j'adore, c'est de m'assoir avant de déployer mon parapente, et d'observer les oiseaux », décrit-elle. Le regard pétillant, elle raconte un vol au-dessus du Vercors : « Je me suis retrouvée nez à nez avec un gypaète barbu. C'est immense. Je pense que c'est un des plus beaux moments de ma vie, franchement. De voler, d'avoir ce privilège ».
La grimpeuse aux aguets des premières minutes a laissé place à une femme contemplative, soulagée d'avoir pu arpenter d'autres sentiers que ceux de la pure performance sportive. Cela dit, même les oiseaux rares doivent composer avec les invariables. L'heure tourne et Mélissa Le Névé doit attraper un train. On aura beau vouloir suspendre le vol, il est temps de redescendre sur terre.












