Au Club Alpin Français de Casablanca : « Ça a commencé par des commentaires sur mon corps, sur mes fesses »
- Pierre-Gaël Pasquiou

- il y a 3 heures
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Au Club Alpin Français de Casablanca, plusieurs membres dénoncent remarques sexistes, gestes déplacés, messages nocturnes et mises à l’écart après avoir posé des limites. Ces récits prolongent une pétition interne contestant l’absence de femmes à une formation d’équipement, et interrogent les rapports de pouvoir dans la section escalade.

Depuis 2020, plusieurs femmes liées à la section escalade du Club Alpin Français de Casablanca disent avoir vécu ou observé des situations problématiques. Certaines fréquentent encore le club, d’autres l’ont quitté. Toutes ne se connaissent pas. Leurs récits s’ajoutent à une pétition interne contestant l’absence de femmes lors d’une formation d’équipement organisée à Merzouga (village situé au sud-est du Maroc, ndlr). Le CAF Casablanca est une association de droit marocain affiliée à la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM). À Casablanca, sa section escalade constitue l’unique lieu de pratique structurée : on y vient pour grimper, se former, partir en falaise, accéder aux sorties et progresser dans un cadre collectif. Pour cette enquête, Vertige Media a échangé avec une dizaine de personnes liées à la section escalade, dont sept femmes, et consulté des documents, captures d’écran et échanges internes.
Accès, pouvoir et silences
Aminah*, ancienne adhérente, dit avoir quitté le CAF Casablanca en août 2024, après quatre ans de pratique assidue. L’ambiance était devenue intenable, raconte-t-elle : « J’essayais de ne pas trop y penser, de me concentrer sur l’escalade, mais c’était très difficile de rester dans un environnement comme celui-là, où il y avait beaucoup de toxicité, beaucoup de harcèlement ».
Dans son récit, les premiers faits commencent dès sa première année : « Ça a commencé par des commentaires sur mon corps, sur mes fesses ». Elle affirme qu’en évoquant ses origines marocaines, Hamid Lemasra, moniteur et prestataire du club, lui aurait répondu qu’elle ne pouvait pas venir de cette région, « parce que les femmes de là-bas n’ont pas une taille comme la [sienne] ». Des propos confirmés par une autre adhérente présente ce soir-là au club.
« J’allais à la salle, personne ne voulait m’assurer, et je finissais par reprendre mes affaires et rentrer chez moi »
Aminah*, ancienne adhérente du CAF Casablanca
Autour d’elle, les messages nocturnes seraient un sujet récurrent entre femmes du club : « Quand il était 2 heures du matin, on s’envoyait des messages pour se demander : est-ce qu’il t’a écrit ? » D’autres témoignages portent aussi sur ces sollicitations privées, parfois dès les premières semaines d’adhésion. Aya*, inscrite au CAF Casablanca en février 2020, affirme avoir reçu des messages de Hamid Lemasra : « C’était compliqué de cerner la situation : est-ce que c’est de la drague et comment réagir ? Être gentille et faire semblant que c’est juste de la gentillesse ou être ferme et risquer d’être pas bien accueillie au club. » Elle dit avoir cessé de répondre, désactivé l’accusé de lecture et évité tout contact avec lui.
Inès*, adhérente actuelle, dit avoir posé des limites après des gestes trop tactiles et des sollicitations tardives. Elle affirme aussi avoir reçu des messages nocturnes qu’elle juge intrusifs. Vertige Media a consulté plusieurs captures d’écran d’échanges WhatsApp. On y lit notamment : « Et donc tu fantasme toi aussi ?? (sic) », puis, après une réponse esquivée par l’intéressée : « Le fantasme c’est un rêve d’un autre genre ». D’autres captures, datées de 2022, montrent des messages tardifs ou ambigus, dont « Salut beauté » et « Non c’est juste que je t’aime beaucoup ». Dans un échange portant sur une sortie, apparaît aussi la formule : « Quand tu veux je te prend ou tu veux (sic) ». Inès* affirme avoir alerté Chantal Aounil, sans mesure concrète selon elle.
Un autre témoignage porte sur un contact physique non consenti. Fatima Zahra, adhérente du CAF Casablanca, accepte de témoigner en son nom sur un épisode qu’elle situe en 2021. Alors qu’elle assurait un grimpeur, Hamid Lemasra l’aurait embrassée dans la nuque : « J’ai fait un cri. Bien sûr, j’ai freiné parce que j’étais en train d’assurer, tellement c’était dégoûtant. »
Plusieurs femmes décrivent ensuite une même conséquence : une mise à distance après avoir posé des limites. Aminah* affirme avoir perdu des opportunités de formation malgré son assiduité : « On a été comme bannies du groupe ». Jusqu’à ne plus trouver de partenaire d’assurage : « J’allais à la salle, personne ne voulait m’assurer, et je finissais par reprendre mes affaires et rentrer chez moi. » Inès* raconte un mécanisme comparable : « Il a arrêté de me parler pendant des mois. Et bien sûr, ce n’est pas le seul qui a arrêté de me parler ».
« Ce n’était pas un harcèlement sexuel. C’était plus une perception »
Chantal Aounil, présidente du CAF Casablanca
Isabelle*, ancienne adhérente, dit avoir connu le même basculement après un refus. Arrivée « pleine d’enthousiasme » et « plutôt très bien accueillie », elle affirme que la situation a changé après la séparation avec son conjoint d’alors : « J’ai eu des messages qui se précisaient, et auxquels j’ai mis une fin de non-recevoir. Et c’est là que ma situation s’est compliquée. C’est lorsque j’ai dit non ». Elle décrit ensuite une altercation avec Hamid Lemasra : « Je me suis fait hurler littéralement dessus devant un groupe de gens ». Selon elle, l’épisode n’a suscité « aucune forme de réaction » et marque le début d’une mise à l’écart. Isabelle* affirme aussi avoir reçu les confidences d’autres femmes. Elle évoque une « loi du silence » : « Ces femmes avaient envie que je devienne leur porte-parole, mais surtout ne pas avoir à parler ».
Aujourd’hui, Aminah* dit attendre une restructuration du CAF ou l’ouverture d’une autre salle à Casablanca : « J’ai parlé à beaucoup de femmes qui m’ont dit qu’elles avaient arrêté l’escalade, parce qu’elles ne se sentaient pas en sécurité dans cet endroit ». Puis résume : « Dès que tu parles de quelque chose qui ne va pas, tu deviens l’ennemie ».
Contacté par Vertige Media, Hamid Lemasra conteste ces témoignages. Interrogé sur les messages nocturnes ou jugés intrusifs, il se dit « réellement choqué ». Il nie les commentaires sur le corps d’adhérentes : « C’est complètement aberrant. Ce n’est absolument pas vrai ». Plus largement, il évoque un humour de second degré qui aurait pu être mal reçu : « J’ai toujours eu au club une sorte d’humour un peu second degré qui peut ne pas plaire à des personnes. Ça, je le conçois tout à fait. » Sur les gestes physiques décrits, il parle de salutations sorties de leur contexte : « Culturellement, dire bonjour, prendre quelqu’un dans ses bras, ça ne se fait plus. Ça se faisait ».
Chantal Aounil affirme avoir reçu certaines adhérentes après de premières alertes : « Ce n’était pas un harcèlement sexuel. C’était plus une perception ». La présidente du club dit être « très sensible » à ces sujets, notamment en raison de son parcours dans les ressources humaines, et assure avoir proposé des échanges.
Récemment, des commentaires signalant des comportements de ce type ont été publiés sous un post LinkedIn de la FFCAM consacré à la place des femmes en montagne. Le post a été supprimé, mais Vertige Media a pu consulter des captures d’écran. Dans l’un des commentaires, l’influenceuse outdoor marocaine Meryem Belkihel affirme disposer « des éléments, des captures et des échanges » documentant des comportements problématiques visant « plus d’une dizaine d’adhérentes » du CAF Casablanca, et demande la prise en charge du dossier par une instance compétente.
Sollicité par Vertige Media, Niels Martin, directeur du pôle communication et développement des territoires de la FFCAM, assure que cette suppression relèverait d’une erreur de procédure : « Je pense qu’elle [la personne en charge de la page] s’est trompée entre supprimer le commentaire et supprimer le post. » Il indique par ailleurs que la fédération n’a reçu aucun signalement officiel concernant le CAF Casablanca et que sa cellule dédiée aux violences n’a « pas été activée ». Il rappelle toutefois que « le club est souverain » et que la présidence reste « la première responsable de ce qui se passe dans son club ».
Niels Martin ajoute que le CAF Casablanca a fait participer 11 de ses encadrant·es et dirigeant·es, en 2025, à une formation de sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles (VSS), une participation qu’il juge importante au regard de la moyenne des clubs affiliés. Sollicitée sur ce sujet, Chantal Aounil confirme cette information et indique avoir elle-même participé au dispositif. Interrogée sur la participation de Hamid Lemasra à cette formation, elle répond ne pas avoir « la liste [des participant·es] en tête ».
Exclusion des femmes
La transmission des compétences techniques est, elle aussi, contestée. Du 15 au 22 février 2025, le CAF Casablanca organise une formation d’équipement en site naturel à Merzouga, dans le sud-est du Maroc, aux portes du Sahara. Dans sa newsletter n°17, le club la présente comme co-organisée avec la commission escalade de la FFCAM. Aucun nom féminin ne figure parmi les stagiaires retenus. La justification avancée en interne va déclencher la colère d’une partie des grimpeur·se·s.
« Je ne dis pas que je n’ai pas tenu ces propos. J’aurais dû le formuler autrement »
Chantal Aounil, présidente du CAF Casablanca
Amir*, adhérent du club, dit avoir appris l’existence de cette formation par un formateur de la FFCAM, et non par un canal officiel. Il sollicite alors une réunion, organisée le 18 décembre 2024 en présence notamment de Chantal Aounil. « Aucune information n’a été délivrée aux adhérents, donc nous voulions discuter avec les dirigeants des conditions de sélection et de la communication auprès des adhérents de cette formation », explique-t-il. Selon lui, l’opacité est récurrente : « Le CAF ne partage jamais sur les formations avant qu’elles n’aient lieu et aucune condition de sélection n’existe. C’est du pur clientélisme ».
Dans une retranscription de l’échange partagée sur le groupe WhatsApp du club et transmise à Vertige Media, Amir* cite plusieurs femmes investies. La présidente a répondu : « Aucune fille ne participera à cette formation ». Puis : « Les filles n’ont pas la capacité physique de porter le matériel, ce sera trop dur pour elles ». Présent à la réunion, Elmehdi — adhérent depuis plusieurs années — confirme ces propos, mais juge l’argument infondé : « Ces deux femmes étaient en meilleure condition physique que la majorité des hommes. Elles étaient aussi plus légitimes parce qu’elles grimpaient plus souvent en nature, elles étaient plus impliquées et elles avaient un meilleur niveau ».
Le 21 février 2025, une pétition diffusée sur le groupe WhatsApp dénonce l’absence d’annonce publique, le manque de critères objectifs et un risque de favoritisme dans l’accès aux formations. Interrogée, Chantal Aounil conteste toute exclusion liée au genre, tout en reconnaissant une formulation problématique : « Je ne dis pas que je n’ai pas tenu ces propos. J’aurais dû le formuler autrement. » Elle évoque un niveau physique requis, l’engagement du séjour, la rotation des profils formés et l’implication future au service du club.
Gouvernance verrouillée
Au-delà des faits rapportés, ces témoignages interrogent le fonctionnement de la section escalade : qui décide, qui accède aux formations, qui peut encadrer, et qui peut contester sans être mis à distance ? Certains membres refusent de réduire le club à ses dysfonctionnements. Actif dans la section depuis plusieurs années, Elmehdi dit y avoir reçu « un accueil chaleureux et bienveillant » et « une excellente formation technique ». Il y a trouvé « l’opportunité de grandir et de monter en compétences », tout en exprimant aujourd’hui un profond désaccord avec la gouvernance de la section.
Amir* décrit, lui, une section verrouillée autour de quelques figures historiques. Il vise surtout Hamid Lemasra, qu’il présente comme celui qui « prend toutes les décisions au niveau de l’escalade ». Selon lui, toute tentative d’évolution se heurte à cette centralité : « Dès qu’il y a des personnes qui sont passionnées, qui veulent essayer de faire évoluer un peu l’escalade ici, ils vont se retrouver toujours face à Hamid ».
Hamid Lemasra reconnaît une place ancienne et centrale. Présent au club depuis 1998, il dit gérer l’activité depuis 2006, comme guide de montagne, prestataire, bénévole et « conseiller technique du club ». Mais il conteste tout pouvoir personnel : « Je n’ai aucune décision à prendre au comité ». Sur les formations, il affirme intervenir comme formateur, mais assure que les listes de participant·e·s ne relèvent pas de lui. Chantal Aounil rejette elle aussi l’idée d’un pouvoir informel : « Hamid n’a pas la décision. Il faut arrêter de dire qu’il a le pouvoir. Ça, c’est du mythe ».
Sofia*, ancienne adhérente, décrit pourtant un climat où contester est difficile. Elle affirme avoir été témoin de remarques sexistes visant des pratiquantes et de réactions agressives lorsqu’elle posait des limites. « Les gens qui viennent là-bas pensent tous trouver initialement une espèce de safe place, autour du sport, de la montagne », relate-t-elle. Selon elle, le problème tient à une organisation protégeant certaines figures historiques : « Je ne comprends pas pourquoi il est si protégé. Je ne comprends pas pourquoi les gens ont si peur de lui, de le confronter, de le faire sortir ». Elle résume : « C’est un système où tous les gens autour, qu’ils soient d’accord ou pas d’accord, suivent les modèles parce qu’ils se disent que c’est comme ça qu’ils seront acceptés et inclus ».
Hamid Lemasra et Chantal Aounil attribuent, eux, les critiques à des frustrations liées aux formations. Hamid Lemasra estime que « la formation de Merzouga, c’était la goutte qui a fait déborder le vase » et affirme que les accusations seraient apparues après l’échec de la pétition interne.
*Les prénoms suivis d’un astérisque ont été modifiés.












