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À force de grimper, le mur change-t-il sous nos yeux ?

Au pied d’un bloc, certain·es passent de longues secondes à suivre les prises du regard quand d’autres semblent avoir compris la méthode presque immédiatement. Des travaux menés en escalade, mais aussi au golf ou au baseball, posent une question assez vertigineuse : à force d’apprendre à agir dans un environnement, finit-on aussi par le percevoir autrement ?


prise d'escalade
© Louis Lepron pour Vertige Media

Il y a ce moment, au pied d’un bloc, où l’on ne grimpe pas encore mais où l’on a déjà commencé. On cherche le départ, on remonte avec le regard jusqu’au top, on revient en arrière parce qu’un truc ne colle pas. On mime un croisé, on hésite sur un pied, on fixe une prise sans savoir ce qu’on va bien pouvoir en faire. Puis quelqu’un arrive, regarde le même mur beaucoup moins longtemps et part avec une méthode qui paraît, après coup, presque évidente. On met facilement ça sur le compte de l’expérience. Mais qu’est-ce que l’expérience change exactement ? La capacité à réfléchir plus vite ? Une meilleure mémoire ? Ou, plus simplement, la façon même dont le mur apparaît ?


51 secondes


En 2024, une équipe de chercheurs en sciences du sport et en cognition a équipé 60 grimpeurs de lunettes capables de suivre leur regard pendant la lecture de deux blocs. Les participants, tous des hommes, étaient répartis en trois groupes de vingt, intermédiaires, avancés et élites. Le premier problème avait été conçu pour un niveau avancé, le second pour un niveau élite. Chacun disposait de cinq minutes pour observer puis essayer le bloc, mais aucune durée de lecture n’était imposée. Les grimpeurs décidaient eux-mêmes quand ils estimaient en avoir assez vu pour se lancer. Les chercheur·ses pouvaient ainsi mesurer non seulement où leur regard se posait, mais aussi combien de temps chacun jugeait nécessaire pour construire une méthode.


Les plus forts semblent avoir besoin de moins d’allers-retours avant de considérer qu’ils disposent d’une méthode suffisamment crédible pour partir

Sur le premier bloc, les intermédiaires passent en moyenne 108 secondes à chercher leur solution, les avancés 74 et les élites 51. Les intermédiaires parcourent aussi le bloc du regard environ 2,5 fois, contre 1,5 fois pour les avancés et 1,1 fois pour les élites. Chez 85 % de ces derniers, le regard progresse de manière relativement linéaire du départ vers la sortie. Chez les intermédiaires, il revient beaucoup plus souvent en arrière, passe d’une zone du bloc à une autre, puis recommence.


L’écart ne tient donc pas seulement à quelques secondes gagnées au pied du mur. Les plus forts semblent avoir besoin de moins d’allers-retours avant de considérer qu’ils disposent d’une méthode suffisamment crédible pour partir. Une fois l’expertise installée, une partie du problème paraît se résoudre plus vite. Reste à comprendre pourquoi.


L'arme à l'oeil


Pour sortir un instant de l’escalade, direction un green de golf. En 2008, la psychologue Jessica Witt et ses collègues demandent à 46 golfeurs de juger la taille du trou après avoir joué un parcours. Celles et ceux qui avaient le mieux joué ce jour-là estimaient le trou plus grand que les autres. Plus étonnant encore, leur handicap, qui reflète davantage leur niveau habituel, n’était pas significativement lié à cette estimation.


Autrement dit, ce n’était pas simplement « les meilleurs voient un plus gros trou ». La perception semblait varier avec ce que la personne venait d’être capable de faire. Ce genre de résultat appartient à une famille de travaux rassemblés quelques années plus tard par le chercheur Rob Gray sous le terme d’« embodied perception », ou perception incarnée. L’idée est simple. Nous ne percevrions pas toujours le monde comme une scène extérieure, indépendante de nous. Ce que nous voyons pourrait aussi être calibré, au moins en partie, par notre capacité à agir dessus.


Les psychologues parlent notamment de chunking. Avec l’habitude, plusieurs informations cessent d’être traitées séparément et forment un ensemble déjà familier

D’autres expériences ont donné des résultats du même genre. Une cible peut sembler plus proche lorsqu’on dispose d’un outil qui permet de l’atteindre. Une balle de baseball a été jugée plus grosse par des joueur·ses qui frappaient mieux ce jour-là. Dans les expériences de Witt sur le golf, des participant·es qui tentaient leur coup depuis une position facile jugeaient ensuite le trou plus grand que celles et ceux qui avaient dû essayer de mettre la balle dans le trou depuis plus loin.


L’idée est séduisante, peut-être même un peu trop pour une partie des psychologues qui conteste que ces expériences prouvent une modification de la perception elle-même. Les différences observées pourraient aussi venir du jugement, de la mémoire ou de la manière de répondre à la consigne. Le débat n’est donc pas tranché.



Mais appliquée à l’escalade, la question devient tout de même intéressante. Une prise est-elle seulement une forme avec une taille et une orientation données ? Ou apparaît-elle aussi en fonction de ce que notre corps pense pouvoir en faire ?


Le sixième sens


Des travaux menés directement en escalade donnent une piste. En 2002, Mark Boschker, Frank Bakker et Claire Michaels, alors chercheur·ses en sciences du mouvement à la Vrije Universiteit d’Amsterdam, demandent à sept grimpeurs experts, quatre novices et neuf non-pratiquant·es de mémoriser un mur de 23 prises puis d’en reconstruire l’organisation. Les expert·es se souviennent de davantage d’informations, mais surtout pas tout à fait des mêmes. Les personnes inexpérimentées retiennent davantage la forme, l’orientation ou la position des prises. Les expert·es s’attachent plus à leurs propriétés fonctionnelles, autrement dit à ce qu’elles permettent de faire et à la manière dont elles s’articulent entre elles.


C’est une différence assez fondamentale. Une personne qui débute peut voir une réglette ici, un pied là, une grosse prise plus loin. Avec l’expérience, cette même configuration peut déjà appeler une opposition, un croisé ou un changement de pied. Le nombre de prises n’a pas changé. Ce qui a changé, c’est l’unité avec laquelle on les lit.

Les psychologues parlent notamment de chunking. Avec l’habitude, plusieurs informations cessent d’être traitées séparément et forment un ensemble déjà familier. C’est ce qui se passe aux échecs, où un·e joueur·se expérimenté·e ne mémorise pas nécessairement chaque pièce une par une, mais reconnaît des configurations entières. En escalade, le corps ajoute encore une couche. Une prise devient intéressante parce qu’elle est atteignable, parce qu’elle permet de pousser, de tirer, de crocheter un talon ou de déplacer son centre de gravité. À mesure que le répertoire gestuel grandit, certaines possibilités sautent aux yeux plus vite.


C’est probablement là que l’étude d’eye-tracking du début devient la plus intéressante. Les grimpeurs élites n’ont pas des yeux plus rapides, ils ont davantage de choses à reconnaître. Et lorsque le deuxième bloc de l’expérience devient plus difficile, leur avantage se réduit. Les élites passent davantage de temps à observer et balayent davantage le mur. Face à quelque chose qui résiste à ce qui est déjà connu, leurs yeux se remettent eux aussi à chercher.


On ne peut donc pas conclure que l’expertise transforme littéralement la taille d’une prise sous nos yeux, comme on agrandirait une image sur un écran. L’étude sur le golf ne le permet pas, celle sur l’escalade non plus. Mais elles racontent ensemble que voir n’est pas seulement recevoir une image, c’est aussi savoir quoi en faire.


 
 

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