top of page

Nicolas Jean : « J’ai souvent du mal à dire que je suis un athlète »

Fraîchement récompensé d’un Piolet d’Or avec Benjamin Védrines pour leur ascension du Jannu Est, Nicolas Jean appartient désormais à l’élite de l’alpinisme mondial. Un statut qui raconte aussi la professionnalisation encore balbutiante d’une discipline où les performances progressent plus vite que le métier.


Nicolas Jean Alpinisme
Nicolas Jean © Simond

La question paraît assez simple : comment se présenter lorsque l’on passe désormais une bonne partie de son temps à pratiquer la montagne au plus haut niveau ? Le 3 septembre, la veille de l’annonce des lauréats des Piolets d’Or 2026, Nicolas Jean hésite encore sur la réponse. Guide de haute montagne, certainement. Athlète professionnel, c’est moins évident. « Ça me fait encore un peu bizarre », nous confie-t-il. Le statut est récent et continue de l’étonner : « Parfois, les gens ne conçoivent pas forcément que ça peut être un moyen de rémunération, de juste faire du sport en montagne. Ça paraît bizarre de pouvoir gagner sa vie avec ça. » Puis vient finalement la formule : « J’ai souvent du mal à dire que je suis athlète, donc je suis plutôt guide de haute montagne. »


Vingt-quatre heures plus tard, le mot est devenu un peu plus difficile à éviter. Avec Benjamin Védrines, Nicolas Jean est annoncé parmi les lauréats des Piolets d’Or 2026 pour leur première ascension du Jannu Est, réalisée en octobre 2025. À 27 ans, le guide reçoit ainsi l’une des distinctions majeures de l’alpinisme mondial. Reste une question beaucoup plus prosaïque : qu’est-ce que ça veut dire, au juste, être alpiniste professionnel ?


À bas bruit


Sur le papier, Nicolas Jean coche désormais pas mal de cases. Né en 1998, charpentier de formation, moniteur de ski et guide de haute montagne, il a rejoint l’équipe d’athlètes de Simond en 2025. Mais cette bascule est récente. En septembre 2025, Alpine Mag consacrait déjà un portrait à son « nouveau statut d’alpiniste (presque) professionnel ». En janvier, Le Dauphiné Libéré le présentait à son tour comme l’un des représentants d’une génération « qui monte à bas bruit vers le professionnalisme ».


« Les alpinistes, pour le moment, restent quand même des professionnels précaires »

Un an après le premier de ces portraits, l’intéressé reste plus prudent. Quand on l’interroge sur la préparation physique, la nutrition ou la récupération, Nicolas Jean finit par résumer ainsi la situation : « Les alpinistes, pour le moment, restent quand même des professionnels précaires », dit-il. À sa connaissance, aucun ne dispose autour de lui d’une équipe réunissant diététiciens, kinés et autres spécialistes comparable à ce qui existe dans certains sports. « On n’est pas encore dans le cyclisme », poursuit-il. Et lorsqu’on lui fait remarquer le caractère encore artisanal de cette organisation, il acquiesce : « C’est encore très amateur, même si on essaie de faire au mieux. »

Nicolas Jean Alpinisme
Nicolas Jean © Simond

La formule de « professionnel » recouvre donc une réalité particulière. Il n’existe ni championnat permettant aux meilleur·e·s de vivre directement de leurs résultats, ni équipes professionnelles construites sur le modèle des sports collectifs ou du cyclisme. Les Piolets d’Or revendiquent même explicitement une autre logique : leur charte valorise le style, l’exploration, l’engagement, l’autonomie, le niveau technique et « l’économie de moyens », plutôt qu’une simple hiérarchie de résultats. La haute performance existe bien. Le métier qui doit permettre de la produire reste, lui, beaucoup moins standardisé.


Système D


La préparation de la première tentative au Jannu Est, en 2024, donne une idée concrète de ce décalage. Benjamin Védrines et Léo Billon disposent alors chacun d’un entraîneur physique. Nicolas Jean, non. « Ils me disaient un peu ce qu’ils faisaient. Et puis après, moi, je faisais un peu aussi ma sauce. À ce moment-là, je travaillais encore en charpente », raconte-t-il. Le ski de pente raide pratiqué tout l’hiver avec Benjamin Védrines devient ainsi une partie de son entraînement pour l’expédition.


« On en est encore au balbutiement de la préparation. On est plutôt au Tour de France des années 1950 pour le moment »

Cela ne signifie pas que l’alpinisme français avance sans structure. Le Groupe Excellence Alpinisme National de la FFCAM, le GEAN, existe depuis le début des années 1990. Tous les trois ans, il sélectionne de jeunes alpinistes et les accompagne pendant un cycle de formation comprenant plusieurs stages et une expédition finale. Benjamin Védrines et Léo Billon font notamment partie de celles et ceux qui sont passés par cette filière. Mais cette structure forme des alpinistes de haut niveau, elle ne constitue pas pour autant un environnement professionnel permanent avec employeur, staff médical et accompagnement quotidien.


Nicolas Jean connaît d’ailleurs bien cette différence. Lorsqu’on lui demande si l’ENSA, où sont formés les guides de haute montagne, accompagne aussi cette recherche de performance, sa réponse est immédiate : « Ils forment à devenir guide, mais c’est tout. Après, on se débrouille ». Se débrouiller, dans ce cas, signifie chercher des informations sur Internet, dans les livres et auprès d’autres pratiquant·e·s.

Nicolas Jean Alpinisme
Nicolas Jean © Simond

Quelques minutes plus tard, Nicolas Jean propose une comparaison : « On en est encore au balbutiement de la préparation. On est plutôt au Tour de France des années 1950 pour le moment. » Il précise aussitôt ce qu’il entend par là. Les cyclistes de l’époque affichaient déjà « des moyennes vraiment impressionnantes », rappelle-t-il, alors même que les méthodes d’entraînement et tout ce qui entoure aujourd’hui la performance sportive allaient encore considérablement évoluer.


La comparaison est plutôt juste. Le 8 juillet, Nicolas Jean a lui-même bouclé la traversée de la Meije depuis La Grave en 4 h 11, améliorant de près de 27 minutes le précédent temps de référence de Benjamin Védrines. Des performances déjà extrêmement poussées, produites dans un environnement dont la préparation peut encore gagner en structuration. Nicolas Jean en est convaincu : « Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles l’alpinisme va continuer d’évoluer très fortement. »


Faire savoir


Reste une autre partie de la professionnalisation : réussir à la financer. Sur ce point, un entretien accordé par Nicolas Jean à Outside en décembre 2025 prolonge les propos qu’il nous confiait le 3 septembre. Il y expliquait qu’en montagne, une très grande performance ne suffit pas toujours à obtenir des partenaires : il faut également savoir la raconter. Nicolas Jean prenait Rafael Nadal en exemple, estimant que les résultats du tennisman auraient suffi à assurer sa valeur économique même s’il avait très peu communiqué. En alpinisme, résumait-il, « on y est contraint ».



La question n’a rien d’anecdotique. Photos, films, réseaux sociaux ou interviews peuvent aider à construire les partenariats qui libèrent ensuite du temps pour s’entraîner et partir. Or cette partie du métier ne semble pas particulièrement attirer Nicolas Jean. Dans le même entretien, le guide expliquait chercher davantage la « reconnaissance de [ses] pairs » que celle du grand public et se méfier des réseaux sociaux. Il disait également admirer les alpinistes capables d’accomplir des choses majeures sans nécessairement les raconter. Il y a finalement une logique assez simple. Pour faire davantage de montagne, il faut du temps. Pour dégager ce temps, il faut pouvoir en vivre. Et pour pouvoir en vivre, la performance doit parfois devenir visible au-delà du petit milieu capable de la mesurer.

C’est précisément cette frontière que Nicolas Jean semble encore apprivoiser. Lorsqu’on lui demande pourquoi il peine à se présenter comme athlète professionnel, il explique que les personnes qui l’entourent au quotidien se sont désormais habituées à ce nouveau statut. La difficulté apparaît surtout face à celles et ceux qu’il connaît moins : « Ce n’est pas très fluide, je trouve, comme moyen de présentation, mais ça va venir », glisse-t-il. Le lendemain, un Piolet d’Or est arrivé. Le mot « athlète » devrait finir par suivre.

 
 

PLUS DE GRIMPE

bottom of page