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- Isaac Wright : descente en rappel judiciaire dans une galerie branchée
Une expo photo, du champagne tiède et un artiste aux clichés vertigineux… Il n’y avait à première vue rien de très original à l’inauguration de « Coming Home » d’Isaac Wright, ce soir du 20 mai, à la Robert Mann Gallery de New York. Mais au beau milieu des petits fours bien alignés et des conversations polies sur l'art contemporain, un policier en civil s’est invité discrètement, histoire d’ajouter à la performance un twist que personne n’avait vu venir : Isaac Wright, star montante de la photographie perchée, s’est retrouvé menottes aux poignets sous les regards médusés de ses admirateurs. © Isaac Wright / Robert Mann Gallery Isaac Wright, pour ceux qui vivraient dans une grotte (ou au rez-de-chaussée), c’est ce photographe-cascadeur passé maître dans l’art subtil de transformer n’importe quel immeuble en paroi rocheuse, et chaque ascension clandestine en œuvre artistique. Sa spécialité ? Escalader les gratte-ciels, les ponts, les grues, bref tout ce qui se grimpe mais ne devrait surtout pas se grimper, pour capturer des clichés capables de déclencher autant d’émerveillement que de vertige. Le Queensboro Bridge, l’Empire State Building, autant de noms célèbres qui doivent désormais leur notoriété (ou leur migraine sécuritaire) à ce virtuose du hors-la-loi photographique. Militaire en reconversion ou délinquant artistique ? Avant de devenir l’idole clandestine des réseaux sociaux, Isaac Wright portait un uniforme autrement plus strict : celui de parachutiste dans l’armée américaine. On suppose qu’une fois libéré du cadre militaire, il s’est senti contraint de trouver une autre façon de jouer avec le vide – et les nerfs des autorités. Sa reconversion a ainsi pris la forme d’une série d’ascensions urbaines illégales, dont l’audace confine au génie pour certains et à l’inconscience pour d’autres. Et puisqu’on parle de reconversion, son pseudo Instagram, « Driftershoots », annonce clairement la couleur : en anglais, un drifter, c’est celui qui dérive, qui erre sans attache. Ajoutez-y « shoots » pour la photo et vous obtenez exactement Isaac Wright : un type dont la vie consiste à dériver de toit en toit, toujours à la marge, prêt à tout pour capturer le cliché ultime qui vous retourne autant l’estomac qu’il fait exploser le nombre de likes. Mais soyons clairs : si Isaac grimpe effectivement en haut des gratte-ciels, ce qu’il fait ne ressemble que vaguement à l’escalade au sens classique. Sa pratique relève plutôt du « rooftopping », une discipline née avec Instagram et YouTube, mêlant escalade urbaine illégale, infiltration et prise de risques vertigineuse pour obtenir des clichés hors-normes. Ici, ni chaussons d’escalade ni corde dynamique : on est plutôt sur une forme hybride, urbaine et transgressive, où le but est moins de grimper que d’atteindre, coûte que coûte, l’angle impossible qui permettra d'obtenir la photo parfaite. Un peu comme si Banksy ouvrait boutique chez Vuitton Ses photos, techniquement impeccables, nourrissent une réflexion implicite : où commence l’art, où finit l’illégalité ? Autrement dit, jusqu’à quel point peut-on grimper aux murs pour défendre sa liberté d’expression ? Une question existentielle pour le photographe autant qu’une équation judiciaire particulièrement épineuse pour les autorités américaines, qui ne voient pas nécessairement d’un bon œil ce type d’expression verticale. NFT, méfait et buffet froid En 2020 déjà, Wright avait goûté à une forme de résidence artistique un peu particulière : quatre mois de prison suite à une cavale trans-américaine digne d’un mauvais polar Netflix. Une sanction qui aurait pu le ramener au ras du sol pour de bon, mais non. Notre homme, visiblement peu sensible à la pédagogie judiciaire, a préféré repartir à l’assaut des sommets interdits, tout en trouvant une manière très XXIᵉ siècle de monétiser ses délits : la vente de NFT. Une astuce maligne pour faire passer ses effractions physiques pour des abstractions numériques, du concret de l’illégalité à l’élégance du virtuel. De quoi faire tourner la tête, ou au moins celle des commissaires d’exposition. La Robert Mann Gallery, consciente ou non du danger d’exposer Isaac, pensait sans doute avoir réussi le coup parfait : transformer l’art clandestin en produit culturel totalement licite, acceptable, vendable. Un peu comme si Banksy ouvrait boutique chez Vuitton. Mais visiblement, l’Amérique n’est pas encore prête à passer l’éponge aussi facilement. L’arrestation soigneusement mise en scène de Isaac Wright au milieu même de son exposition en dit long sur l’ambiguïté morale du milieu artistique : si les institutions adorent exposer l’illégalité quand elle s’encadre proprement, elles se gardent bien de protéger celui qui grimpe sans filet (et sans permis) une fois que la police débarque. Vitaliy Raskolov, lui-même grimpeur clandestin, a résumé la situation avec un cynisme parfaitement ajusté : « Ils auraient pu venir le cueillir tranquillement chez lui. Mais non, il fallait gâcher le buffet ». Manière élégante de souligner la tension entre artistes underground et institutions, entre provocation créative et répression d’État. Un artiste entre deux mondes Reste à savoir ce que deviendra Isaac Wright, désormais pris en sandwich entre une justice américaine peu sensible à l’esthétique et un milieu de l’art qui lui tend les bras autant qu’il le pousse vers la porte de sortie. Son exposition, elle, reste ouverte jusqu’à fin juin, preuve ultime de ce paradoxe moderne : l’interdit fait vendre, l’illégalité fascine, mais l’artiste, lui, finit souvent par en payer le prix fort. Isaac Wright se retrouve donc perché sur une frontière fragile : celle qui sépare la reconnaissance de la condamnation, la gloire éphémère des réseaux sociaux des conséquences bien réelles de ses ascensions. On ignore s’il grimpera encore longtemps, mais ses images, elles, resteront accrochées aux murs d’une galerie. En attendant, l'Américain a expérimenté en direct une vérité fondamentale de la création contemporaine : l’art peut certes prendre de la hauteur, mais la justice, elle, n’a aucun problème à le faire redescendre sur terre.
- Coupe du monde d’escalade IFSC 2025 à Prague : programme, horaires, streaming et prize money
Du 6 au 8 juin 2025 , après l'étape vitesse à Denver , la Coupe du monde IFSC revient en Europe pour investir Prague (République tchèque) dans une compétition entièrement dédiée au bloc. L'événement se déroulera à Letenská plán, offrant une vue spectaculaire sur la capitale tchèque. Voici toutes les infos pratiques pour suivre cette compétition depuis la France : programme détaillé, horaires précis, streaming et détails sur le prize money. © Dimitris Tosidis / IFSC Où regarder Prague 2025 en direct ? YouTube IFSC : gratuit mais restreint en France Comme toujours, les demi-finales et finales seront diffusées gratuitement sur la chaîne YouTube officielle de l’IFSC . En revanche, les finales seront bloquées en France et en Europe à cause des droits TV exclusifs détenus par Warner Bros Discovery. Discovery+ et Eurosport : diffusion officielle en France Discovery+ et Eurosport détiennent les droits exclusifs jusqu’en 2028 pour la France et l’Europe . Un abonnement est donc indispensable pour suivre les moments clés en direct. Olympic Channel : replays gratuits dès le lendemain Les replays des finales seront disponibles gratuitement dès le lendemain sur Olympic Channel , une excellente alternative sans contraintes. Résultats live sur le site officiel IFSC Les qualifications ne seront pas diffusées en vidéo, mais les résultats seront accessibles en temps réel sur le site officiel de l’IFSC . © Dimitris Tosidis / IFSC Programme complet (heure française UTC+2) (heure française UTC+2, même fuseau horaire que Prague) Vendredi 6 juin – Qualifications bloc (pas de streaming vidéo) 09h00 : Qualifications hommes (résultats live uniquement) 16h00 : Qualifications femmes (résultats live uniquement) Samedi 7 juin – Demi-finales et finale bloc hommes 12h00 à 14h30 : Demi-finales hommes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) 18h30 : Finale hommes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) Dimanche 8 juin – Demi-finales et finale bloc femmes 12h00 à 14h30 : Demi-finales femmes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) 18h30 : Finale femmes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) Prize money : répartition des gains Cette étape à Prague bénéficie du statut « Premium » de l’IFSC, offrant un prize money supérieur aux étapes classiques : 🥇 1er : 6 000 € 🥈 2e : 4 000 € 🥉 3e : 2 800 € 4e : 2 000 € 5e : 1 600 € 6e : 1 400 € 7e : 1 200 € 8e : 1 000 € Suivre Prague 2025 sur les réseaux sociaux Pour profiter pleinement de l'événement, retrouvez coulisses, résultats et contenus exclusifs sur les réseaux sociaux officiels de l’IFSC : Instagram IFSC Twitter/X IFSC Facebook IFSC En résumé : tout ce qu’il faut savoir sur Prague 2025 Dates : du 6 au 8 juin 2025, à Prague (République tchèque), discipline bloc uniquement. Compétition en plein air à Letenská plán, lieu emblématique de Prague. Diffusion officielle en France sur Discovery+ et Eurosport (abonnement requis). Finales bloquées sur YouTube en France, replays gratuits dès le lendemain sur Olympic Channel. Prize money Premium : 6 000 € pour les vainqueurs. Résultats live sur https://ifsc.results.info . Début juin, la Coupe du monde IFSC prend ses quartiers au cœur de Prague pour une étape spectaculaire dédiée au bloc, dans un cadre unique au cœur de la capitale tchèque. Retrouvez le calendrier complet IFSC 2025 ici.
- Simon Lorenzi : « Je ne savais pas ce que j’allais faire de ma vie »
Simon Lorenzi est l’un des meilleurs grimpeurs du monde. Lancé dans l’enchaînement des blocs les plus durs de la planète (les fameux 9a), le Belge de 28 ans s’est jusque-là aventuré sur un chemin qui résonne parfaitement avec les noms de ses croix : Soudain Seul, Burden of Dreams, Return of The Sleepwalker… Solitaire, pesant et insomniaque ? Oui, mais pas que. Interview gigantesque. Simon Lorenzi, en Finlande © Gilles Charlier Vertige Media : Dans un film qui montre ta performance sur Burden of Dreams ( Le poids des rêves en VF, réalisé par Gilles Charlier, ndlr ), on te voit passer une quarantaine de jours en Finlande à t'éclater les doigts sur un bout de rocher penché, dans un froid polaire, parfois à la frontale. Elles ont ressemblé à quoi tes journées ? Simon Lorenzi : Je ne suis pas un lève-tôt hein. Et il ne fallait pas aller au bloc trop tard parce qu'il faisait nuit à 15 heures. Donc bon, c’était un challenge . Je partais au bloc en espérant être en forme et que ma peau ne s’ouvre pas trop. Au début du séjour, tu fais des grosses journées parce qu’il y a beaucoup à défricher. Beaucoup de petits détails à trouver. C’est la partie la plus amusante, parce que tu progresses, tout le temps. Et puis, une fois que tu as fait une bonne grosse séance et que tu es mort de froid, tu rentres, et tu vas dormir. Et quand c'est plus tard dans le processus, là, juste, tu y vas, tu mets quelques essais sur ta journée, et puis après tu rentres. Parfois, ta peau s'ouvre et t’es obligé de rentrer avant. Quand tu sais qu’il te faudra ensuite deux jours de repos , tu te rends compte que c’est beaucoup d'attente pour très peu de grimpe. Vertige Media : Est-on préparé à une certaine forme de monotonie ? Simon Lorenzi : Je ne me prépare jamais à l’avance. L’entraînement nous habitue à cette monotonie. La routine s’adapte toujours au projet, et c’est ce que j’aime : retrouver mes habitudes, répéter les mêmes gestes, comme enfiler mes chaussons toujours dans le même ordre ou brosser les prises de la même façon. Tous ces petits rituels créent une routine, et même quand c’est difficile, j’en garde un bon souvenir. Vertige Media : Entre Return of the Sleepwalker et Burden of Dreams , qu'est-ce qui a différé dans ces deux projets ? Simon Lorenzi : Le confort et la compagnie. Au départ, aux États-Unis, j'étais avec un pote. Puis il est parti, et je me suis retrouvé absolument tout seul. Je dormais dans une voiture, il n’y avait personne au bloc. C’était très très dur. En Finlande, j’étais toujours avec Gilles ( Charlier, le réalisateur du film, ndlr ). C’est vachement plus dur de performer quand tu es tout seul, tout le temps, que tu n’as pas le confort de maison ou quoi que ce soit pour te reposer. Je me suis aussi rendu compte que vivre une aventure sans la partager, ça perd beaucoup de son sens. Vertige Media : Et pourtant, tu l'as fait. Simon Lorenzi : En vérité, j’ai croisé un gars sur la fin. Il devait me rester 10 jours sur place. Le mec habitait à Vegas et je lui ai demandé de m’héberger. J’ai fait les dernières séances avec lui et ça allait à chaque fois un peu mieux. J’étais de plus en plus lucide. Je suis persuadé que c'est grâce au confort mais surtout au partage que je suis venu à bout du bloc. Quand c’est vraiment dur, ça joue énormément sur ta capacité à réussir. « J’ai appris que les contraintes faisaient totalement partie de l’aventure. Et que ça rendait la chose encore plus belle » Vertige Media : Est-ce que ce qui ne diffère pas aussi, c'est le voyage en lui-même ? Simon Lorenzi : À Vegas, il y a 9h de décalage avec la Belgique. C’est beaucoup. Pour communiquer avec tes proches, c’est galère. Même à distance, tu n'as personne avec qui partager de petites choses. Tu dois juste vivre le truc seul, avec toi-même. Aux États-Unis, je ne me sentais vraiment pas chez moi. Les bâtiments, les grandes routes, les nuits dans la voiture… Je me sentais comme dans un environnement hostile. Vertige Media : Comment parviens-tu à t’adapter ? Tu arrives à penser à autre chose ? Simon Lorenzi : Non, je ne déconnecte pas. Je suis à 200% dans mon truc, tout le temps, jusqu'à ce que ça marche. Pour Return of the Sleepwalker , j’ai quand même pris une pause de deux semaines. Je ne savais pas si j’allais réessayer ou pas. Je n’avais plus envie. Et dans ma tête, j'avais accepté le fait que, peut-être, je ne le ferais pas. Ça m’a aidé à être plus serein et de pouvoir y revenir de manière plus saine. À l’arrache quand même puisque j’ai réussi le bloc la veille de mon départ et l’expiration de mon visa . Je pense que j'ai changé, car avant, je restais des heures devant le bloc sans rien lâcher. Mais à force de m’acharner, j’en arrivais à me faire très mal mentalement. Avant cette pause, j’étais vraiment au plus mal. Vertige Media : C’est-à-dire ? Simon Lorenzi : J'ai vraiment expérimenté une perte de sens de ma vie. De façon extrêmement forte. J’étais là-bas pour un seul truc dans lequel j'ai investi toute mon énergie mentale, psychologique. Je mise tout sur un seul projet, ce qui n’est pas la meilleure méthode. Ce genre de défi coûte aussi très cher : tu investis vraiment tout. Alors, quand tu échoues et que la fin du séjour approche, tout perd son sens. Heureusement, j’ai su rebondir, et tout s’est bien terminé. Simon Lorenzi sur un des mouvements de Burden of Dreams © Gilles Charlier Vertige Media : C'est justement la question que beaucoup peuvent se poser en voyant le film : pourquoi t’infliges-tu tout ça ? Simon Lorenzi : Je ne sais pas, c'est assez dur à dire. Mais je pense que de manière globale, on a souvent besoin de quelque chose qui donne une forme de sens à notre vie, quel qu'il soit. Avec ça, vu que je grimpe depuis que je suis tout petit, je crois que c'est le format dans lequel j'ai appris à mettre de l'énergie pour que ça donne du sens à ma vie. Mais je me suis bien rendu compte aux Etats-Unis que ce n'est pas non plus quelque chose qui se suffit entièrement à lui-même. Et qu'en fait, ne fût-ce qu'avoir Gilles avec moi en Finlande - juste un pote qui te filme quoi - c’est ce qui donne le plus de sens au projet. C’est complètement différent et moins bien quand tu es tout seul sans personne sur ton caillou. Vertige Media : Qu’est-ce que cette forme d’obsession dit de toi ? Simon Lorenzi : Mon père est grimpeur depuis toujours. J’ai été éduqué en allant en falaise, on faisait du camping sauvage. On dormait même parfois sous la neige en hiver, au pied des rochers pour grimper la journée. J’ai grandi avec cet esprit, où le confort et le luxe n’étaient pas vraiment au centre de notre vie. J’ai appris que les contraintes faisaient totalement partie de l’aventure. Et que ça rendait la chose encore plus belle . Je pense que j’ai gardé ça en moi. « Quand je réfléchis aux bons moments que j'ai passés, je repense aux trucs qui n'ont souvent rien à voir avec le bloc. En Finlande, c’était les courses chez Lidl. À Bleau, c'était la boulangerie et le pain que j’ai adoré » Vertige Media : Tu dis aussi dans le film que ce genre de processus est une stimulation émotionnelle et cognitive hors du commun. Qu’avec un peu d'introspection, on en apprend beaucoup sur notre façon de fonctionner en tant qu'être humain. Qu'est-ce que tu as appris sur toi avec ce type de projets ? Simon Lorenzi : J’apprends à chaque fois. J’ai l’impression d’être une personne différente d'année en année. Avec ce dernier bloc aux États-Unis, j’ai appris à me reposer sur les autres. Quand c’était dur, j’ai appris à appeler ma copine et aller chercher du soutien ailleurs. Je ne faisais jamais ça avant. Vertige Media : Tu dis tout le temps que c’est dur. Comment parviens-tu à t’épanouir ? Simon Lorenzi : Ces projets de bloc m’ont appris que plus on travaille pour quelque chose, plus la récompense est belle à la fin. Tu passes par des émotions… c'est incroyable. Pour moi, c'est presque une drogue après laquelle on court . C'est comme une espèce de shot de dopamine ou je ne sais pas quoi. À chaque fois que ça survient, on a envie que ça arrive de nouveau. Et contre-intuitivement, ce n’est pas le jour où tu enchaînes le bloc que tu es le plus épanoui. Quand je réfléchis aux bons moments que j'ai passés, je repense aux trucs qui n'ont souvent rien à voir avec le bloc. En Finlande, c’était les courses chez Lidl. Après la séance, avec Gilles, on faisait nos petites courses et le souvenir de passer du froid polaire à la chaleur du magasin, choisir les petits trucs que tu vas manger… C’est ça que je retiens. À Bleau, pour Soudain Seul , on logeait à Milly-la-Forêt. Et le truc dont je me souviens le plus, c’est la boulangerie où on allait et le pain que j’ai adoré. J’étais tellement content d’aller chercher le pain que c’est le premier truc qui me vient à l’esprit en y repensant. Je crois que quand tu vis des moments particulièrement intenses, tu donnes mécaniquement beaucoup de saveurs à des moments d'une simplicité toute bête . Vertige Media : Parviens-tu à mettre des mots sur tes émotions quand tu réussis une telle performance ? Simon Lorenzi : Ce n'est pas évident. Je sais que c’est une forme de soulagement mais le mot n’est pas assez puissant. C’est peut-être une libération. Mais tu vois, pour Return of the Sleepwalker , c’était vraiment… (il marque une pause). L’année qui s’est écoulée pour moi a été une année difficile en compétition. Et faire ce 9a bloc, c’était une manière de légitimer le fait que je pouvais effacer le négatif. Faire table rase et repartir de zéro. J’ai survécu. Et ayant survécu, j’ai pris cette performance comme la fin d’une aventure. Donc instantanément, tu ressens une certaine forme de nostalgie. Un truc qui prenait tout ton temps, toute ton énergie. Le truc qui t’obsédais, tout à coup, il disparaît… Du coup, ton énergie désormais, tu la mets où en fait ? C’est vraiment un mélange d’émotions très particulier. « Si tu es uniquement obsédé par le fait de réussir, d'enchaîner, l’ouverture d’esprit est plus difficile. Une fois que je me suis un peu détaché de la pression, j'ai été beaucoup plus ouvert au jeu. Pendant mes échauffements, je jouais dans le bloc. J’essayais même des trucs débiles parfois... » Vertige Media : On le voit beaucoup transparaître à l'image, dans tes interviews, tu es quelqu'un de résolument obsédé mais aussi très optimiste. Ça vient d'où ? Simon Lorenzi : Le côté obsédé, je ne sais pas. Remarque, c’est peut-être comme l’optimisme, ça vient de mon éducation. Mes parents, ils ne m’ont jamais donné ce que je voulais comme ça. Si je voulais quelque chose, je devais aller le chercher moi-même. Si j’avais un objectif, c’était à moi de faire ce qu’il fallait pour aller le chercher. J’ai appris ça très jeune. Une fois que c’était acté, ils m’ont du même coup toujours laissé faire ce que je voulais. J’ai jamais eu de barrière, de limites. Ils m’ont aussi appris à relativiser, à faire la distinction entre mes échecs et les choses vraiment graves. Ils m’ont toujours rappelé la chance que j’avais d’avoir une vie facile. Bah du coup, je me dis que ma vie est géniale, que ce je que fais, c’est super cool, alors autant continuer ! Le film de l'aventure de Simon Lorenzi dans Soudain Seul, l e 9a bloc qu'il a réalisé le 8 février 2021. Vertige Media : On a l’impression que tu adoptes même une posture face aux problèmes que tu rencontres, que tu entretiens une certaine forme de solutionnisme. Au-delà d’être inné ou issu de ton éducation, est-ce que cet optimisme, tu le travailles ? Simon Lorenzi : Oui, oui. Pour moi, c'est surtout une forme de curiosité. Quand on est au bloc, il faut toujours avoir l'esprit ouvert sur une option qui pourrait s'avérer être meilleure, même quand il s’agit de détails. Un micro-mouvement, un son… Je crois aussi qu’il faut arriver à profiter du moment. Je l’ai vécu aux États-Unis : si tu es uniquement obsédé par le fait de réussir, d'enchaîner, l’ouverture d’esprit est plus difficile. Une fois que je me suis un peu détaché de la pression, j'ai été beaucoup plus ouvert au jeu. Pendant mes échauffements, je jouais dans le bloc. J’essayais même des trucs débiles parfois... Parce que c’est rigolo, parce que le rocher est beau. Plus tu t’amuses, plus tu trouves des solutions. Tu ajustes sans arrêt ton plan pour l’améliorer. Ce n’est pas toujours facile, surtout quand tu es épuisé et sans confort, mais il faut garder le bon état d’esprit. « Si je devais me définir en tant que grimpeur, ce serait vraiment le gars qui est qui est très fort partout, mais le meilleur nulle part » Vertige Media : Quand on arrive à ce genre de performances qui sont presque inédites, ou très peu répétées, qu’est-ce qui compte le plus ? Simon Lorenzi : Ça dépend fort de ton niveau physique. Selon moi, il y a un niveau physique de base requis pour y parvenir. Plus tu te rapproches de ce niveau physique, plus tu vas t’investir mentalement. Et plus tu vas aller au-delà de ce que tu pensais pouvoir atteindre, plus tu vas réussir des trucs qui vont te demander moins d’efforts physiques et te permettre d’autant plus investir ton potentiel mental. Bref, c’est un cercle vertueux, des vases communicants. Vertige Media : Tu as 28 ans, est-ce que tu es parvenu à cerner l’athlète et le grimpeur professionnel que tu es ? Simon Lorenzi : Si je devais me définir en tant que grimpeur, ce serait vraiment le gars qui est qui est très fort partout, mais le meilleur nulle part. C’est comme dans les jeux vidéo, tu vois les graphiques avec les statistiques quand tu choisis les joueurs d’une équipe ? Bah, je pense que j’aurais tous mes graphiques à un très bon niveau mais jamais la note maximale. Vertige Media : De la même manière, tu parviens aujourd’hui à expliquer tes performances et tes contre-performances, que ce soit en compétition ou sur le rocher ? Simon Lorenzi : En compèt, c’est assez facile, parce que c'est tellement court… Il y a si peu de temps pour mettre réellement des choses en place et pouvoir tester ce que tu fais que j'ai l'impression que ça se joue à chaque fois sur un coup de poker. En extérieur, ce sont des petits détails qui font faire la différence. Tu répètes beaucoup donc au bout d’un moment tu captes le truc. Mais attention, c’est un ré-apprentissage éternel. Chaque bloc est différent, et tu te re-découvres toujours un peu. « Je me suis entré dans une boucle négative. Je me suis retrouvé au chômage. Et vraiment, j’étais sur-fauché.Tout est devenu super compliqué à gérer. Je me suis retrouvé complètement perdu. Je ne savais pas ce que j’allais faire de ma vie » Vertige Media : Aujourd’hui, où en es-tu avec la compétition ? Simon Lorenzi : Si mes Coupes du Monde de bloc se passent bien, j’irai au championnat du monde ( qui se déroulera à Séoul du 21 au 28 septembre 2025, ndlr ). J’avais mis un gros focus sur la compétition parce qu’il y avait les JO. Ça s’est affreusement mal passé. Depuis, j’ai pris beaucoup de recul. J’ai fait une sorte de burn-out. Aujourd’hui, je ne veux plus être dans l’optique de performer à tout prix. Ça m’a trop bouffé l’an dernier. Je veux retrouver du plaisir en compétition, me concentrer sur ce qui me plaît sur le circuit : me challenger, être avec mes potes. Vertige Media : Comment s'est-il manifesté, ce burn-out ? Simon Lorenzi : J’ai ressenti une vraie perte de sens. Je comprenais plus rien. Je ne savais plus pourquoi je faisais ce que je faisais. C’était devenu mécanique, robotique : je faisais des compétitions parce que je m’étais fixé un objectif et qu’il fallait le faire. Mais ça ne me plaisait pas. Le rapport que j’avais à ça ne me plaisait pas. Je me suis entré dans une boucle négative. J’ai perdu mon contrat Adeps (fourni par l'Administration générale du Sport belge, il soutient financièrement les acteurs du monde du sport de la population en fédération Wallonie-Bruxelles, ndlr ) je me suis retrouvé au chômage. Et vraiment, j’étais sur-fauché. Tout est devenu super compliqué à gérer. Je me suis retrouvé complètement perdu. Je ne savais pas ce que j’allais faire de ma vie , ou presque. Sur le mur, j’avais de vrais symptômes. D’abord une incapacité totale à me concentrer... Ensuite, je me sentais complètement déconnecté de mon corps. Quand je grimpais, c'est comme si ce n'était pas moi qui bougeait. Comme si je n'avais plus la capacité de choisir. Les mouvements, je les faisais par automatisme. Mon corps, il se déplaçait tout seul. Je ne pouvais plus mettre d’intention dans la façon dont je voulais grimper. J’étais incapable de réfléchir. C’était une expérience assez particulière. « Je me suis naturellement dit que si je devenais le premier mec à faire tous les blocs les plus durs du monde, je devrais m’en sortir. Et puis en fait, il ne s'est rien passé » Vertige Media : Après tout ce que tu as vécu, est-ce que tu arrives à te projeter dans le milieu de l’escalade, à réfléchir en termes de carrière ? Simon Lorenzi : C’est marrant parce que d’un point de vue stratégique, je me disais qu’enchaîner les 9a, ça allait favoriser ma carrière sportive. Que si je les faisais à la chaîne, j’allais pouvoir en vivre facilement. Bah, pas du tout. Au départ, j’ai même retrouvé le mauvais ressenti de la compétition. Je me suis obstiné, j’ai perdu l’essence de mes projets. Et pendant ce temps-là, personne ne m’appelait alors que je pensais que ce que je réalisais méritait de l’attention. J’ai dû faire ce travail sur moi. J’ai commencé à me dire que je faisais ces blocs d’abord parce que j’en avais envie, pour ce que ça représente pour moi. Et pas pour l’argent ou autre chose. Je me suis retrouvé . Vertige Media : Pour bien se figurer, qu’est-ce qu’on peut attendre en terme de rémunération quand on grimpe des 9a bloc autour du monde ? Simon Lorenzi : Alors je ne suis pas forcément naïf mais quand j’ai commencé à me lancer dans cette course au 9a bloc, je voyais des grimpeurs autour de moi qui performaient dans un niveau inférieur et qui semblaient bien en vivre. Je me suis naturellement dit que si je devenais le premier mec à faire tous les blocs les plus durs du monde, je devrais m’en sortir. Et puis en fait, il ne s'est rien passé. Mais rien. Jusqu’à ce que je prenne une manageuse. Là, ça se débloque un peu. J’ai des contrats avec plusieurs sponsors. J’ai monté un programme de coaching en parallèle avec un pote… Ce n’est toujours pas un truc de malade, mais ça va dans le bon sens en tout cas. Vertige Media : Sur tes fringues on voit que tu affiches quasi en permanence le logo du Camp de base , une salle d’escalade à Bruxelles. Pourquoi tu la mets autant en avant ? Simon Lorenzi : Le Camp de base, c'est une salle qui a pour but de soutenir les athlètes de manière sincère et responsable. C’est les premiers à faire ça en Belgique. Les patrons, ce sont des potes. Ils me soutiennent et m'apportent énormément de reconnaissance. Ils portent des valeurs qui ont de plus en plus de sens aujourd’hui. Représenter cette salle, c’est aussi défendre ces valeurs. Vertige Media : Lesquelles ? Simon Lorenzi : L’écologie, la tolérance envers n'importe quel genre, toutes ces choses-là. C’est des valeurs dans lesquelles je me reconnais , même si je ne me sens pas spécialement politisé. Je soutiens le camp de base et ce qu'ils font, mais je ne suis pas quelqu'un qui va faire des manifestations comme Seb ( Berthe, ndlr ) . Retrouvez l'interview complète en vidéo : Interview réalisée dans le cadre de Montagne en Scène 2025 où Simon Lorenzi présentait son film Burden of Dreams.
- El Capitan : quand la falaise devient un étendard LGBTQ+
Des activistes de Trans Is Natural ont déployé un immense drapeau sur El Capitan à Yosemite. Menée par des grimpeur·euse·s militant·e·s dont la drag-queen écologiste Pattie Gonia, cette action répond à l'effacement des personnes trans par l'administration Trump. Le drapeau n'est resté visible qu'une heure avant d'être retiré à la demande des gardien·ne·s du parc. Son image, elle, a déjà fait le tour du monde, transformant la falaise mythique en étendard de l'inclusion. Explications. © Pattie Gonia / Wyn Wiley Le 20 mai 2025, à l'heure où d’ordinaire seul·e·s quelques grimpeur·euse·s insomniaques s'attaquent aux parois, Yosemite a vu surgir sur El Capitan une autre espèce de cordée. Des activistes perché·e·s à 450 mètres du sol, mi-militant·e·s, mi-poètes provocateur·ice·s, ont déroulé sans préavis un gigantesque drapeau transgenre de 17 mètres par 10, aux couleurs bleu-rose-blanc. De quoi rhabiller le granit de ce vieux géant californien, habitué à en voir passer de toutes les couleurs, mais rarement celles-ci. Le coup d'éclat n'a duré que quelques heures avant que les gardien·ne·s du temple n'exigent de remballer la bannière et les revendications. Trop tard : l'image avait déjà fait le tour des réseaux et marqué les esprits. Ce matin-là, El Capitan, falaise-star de la grimpe mondiale, a pris parti malgré lui, devenant pour un instant le plus spectaculaire étendard de l'inclusion. Des grimpeur·euse·s qui font bouger les lignes Derrière le coup de force d’El Capitan, il y a Trans Is Natural, un collectif d'activistes trans, grimpeur·euse·s queer et allié·e·s qui prend un malin plaisir à mélanger les cordes et les codes. Parmi ces personnalités haut perchées, Pattie Gonia (alias Wyn Wiley) est sans doute la plus connue : drag-queen écolo aux milliers d'abonné·e·s, elle écume Instagram en talons aiguilles sur des sentiers de haute montagne, rappelant à chacun·e que la nature n'appartient pas qu'aux barbus en Patagonia. Pattie incarne une écologie joyeusement provocatrice, convaincue que reconnecter les personnes trans et queer à la nature est une manière de défendre les deux. « Le drapeau est un ancrage visuel et spirituel pour toutes les personnes qu’on a fait se sentir déplacées dans leur corps ou dans ce pays » À ses côtés, SJ Joslin, conservationniste chevronné et cerveau discret du groupe, apporte une expertise de terrain indispensable. C’est l’intello pragmatique, celui qui rappelle qu’une action militante réussie ne s’improvise pas : il faut des mousquetons solides et des idées encore plus robustes. SJ est convaincu que protéger la nature signifie défendre tou·te·s celles et ceux qui l’habitent. Nate Vince complète ce trio militant. Grimpeur aguerri et allié fidèle de la cause LGBTQ+, Nate avait déjà fait sensation à Yosemite en février dernier, coordonnant le déploiement d’un drapeau américain inversé pour dénoncer les coupes budgétaires menaçant les parcs nationaux. Alors forcément, lorsque le collectif lui propose de récidiver pour la bannière trans, Nate remet son baudrier sans hésiter. Leur manifeste est clair comme une voie cotée 4b un jour de grand soleil : amour de l’environnement, défense farouche des droits trans et queer, et volonté affirmée de démocratiser les grands espaces. « Le drapeau est un ancrage visuel et spirituel pour toutes les personnes qu’on a fait se sentir déplacées dans leur corps ou dans ce pays », explique le collectif. Trans Is Natural n’en est d'ailleurs pas à son premier coup : entre randonnées militantes en drag queen, actions inclusives sur les événements de grimpe, et surtout une première retentissante en 2023 – l’ascension d’El Capitan par une cordée 100 % trans (avec Natai Endo et Juniper Welles en tête de cordée, ndlr) – le collectif n’a jamais hésité à s’attaquer frontalement aux parois comme aux préjugés. Quand El Capitan s’habille trans Sur la face sud-ouest d’El Capitan, pile au niveau des Heart Ledges, ces célèbres vires en forme de cœur suspendues à 180 mètres du sol, les activistes de Trans Is Natural ont fait battre très fort le pouls de Yosemite ce matin-là. À l’heure où le soleil perce tout juste la vallée, un drapeau transgenre géant se déplie en quelques secondes sur la paroi, libérant ses couleurs bleu-rose-blanc dans le vide. L'image, stupéfiante, s’impose d’emblée comme l’un des moments iconiques de l’histoire militante du parc. Minutieusement préparée dans la pénombre, l'opération débute bien avant l’aube, lorsque la cordée activiste grimpe discrètement vers ce point stratégique de la falaise. Arrivé·e·s sur la vire, les militant·e·s fixent solidement leur étendard, plié en accordéon, en attendant les premiers rayons du jour. À l’instant T, il suffit d’un geste pour qu’ils recouvrent une portion spectaculaire du granit mythique d’El Cap. En contrebas, des dizaines de curieux·ses et de sympathisant·e·s s’exclament devant cette vision surréaliste. Car personne n’avait jamais encore vu flotter à Yosemite un drapeau trans d’une telle ampleur. Côté technique, les activistes avaient pensé à tout : cordes fixes, points d’ancrage vérifiés plusieurs fois, et aucun risque de chute d’objet sur les touristes en contrebas. Comme lors d’actions précédentes, la sécurité du rocher et des personnes ont été une priorité absolue, rappelant qu’on peut faire parler de soi sans jamais faire parler le danger. Le geste politique, certes audacieux, est resté impeccable d'un bout à l'autre de la bannière. Le timing, soigneusement calculé pour maximiser l’impact sans fâcher trop longtemps les autorités, a permis au drapeau de rester visible environ une heure. À 10 heures, lorsque les gardien·ne·s du parc exigent poliment mais fermement que la banderole soit retirée, les militant·e·s obtempèrent sans protester. Quelques minutes plus tard, la paroi retrouve son calme habituel, les activistes rappellent discrètement, applaudi·e·s par quelques soutiens. Action éclair, efficacité maximale : le message a eu tout le temps de se diffuser sur les réseaux et dans les esprits. « Trans people are natural » Si le drapeau n’a tenu que le temps d’une matinée, son message, lui, continue à flotter durablement dans les consciences. En quelques mots transformés en slogan provocateur, le collectif Trans Is Natural rappelle que la transidentité appartient à l'ordre naturel autant que les forêts, les montagnes et les rivières. « Nous avons hissé le drapeau trans à Yosemite pour rappeler une évidence : les personnes trans sont naturelles et elles sont aimées », explique Pattie Gonia. « Notre existence n’est pas négociable. Être trans fait naturellement partie de la diversité humaine, il est temps de l’embrasser plutôt que de l’effacer » Cette bannière ne fait pas que revendiquer : elle célèbre aussi. Elle défie frontalement les discours qui voudraient réduire la transidentité à une aberration, tout en honorant la diversité humaine dans un cadre mythique. « Appelez ça manif ou fête, dans tous les cas ça élève notre libération », s’amuse Pattie Gonia, pour qui prendre de la hauteur est autant symbolique que littéral. Derrière la punchline « Trans is natural », le collectif avance également un argument scientifique imparable : la nature elle-même est remplie d’exemples de fluidité du genre. Grenouilles adaptatives, poissons-clowns hermaphrodites ou plantes polymorphes… la biologie se moque ouvertement des cases binaires. La diversité naturelle démolit tranquillement l’argument conservateur de « l’ordre naturel ». Pour SJ Joslin, la dimension sociale et solidaire du geste est essentielle : ce drapeau hissé en plein cœur d’El Capitan symbolise une communauté qui refuse d’être divisée ou réduite au silence. « Notre existence n’est pas négociable. Être trans fait naturellement partie de la diversité humaine, il est temps de l’embrasser plutôt que de l’effacer », lance-t-il. Enfin, Nate Vince apporte une voix d’allié à la fois nécessaire et exemplaire, rappelant que la solidarité dépasse les frontières des identités. « Je me mobilise quand mes ami·e·s ont besoin de soutien. Aujourd’hui, il est vital que chacun·e sorte de sa voie pour défendre les droits des personnes trans. » LGBTQ+ aux États-Unis : le grand effacement Cette action spectaculaire sur El Capitan surgit en plein dans une période américaine franchement hostile aux personnes transgenres. Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump début 2025, l’administration fédérale mène une véritable opération de nettoyage symbolique, effaçant méthodiquement les références aux identités trans des sites officiels. Éducation, santé, sécurité sociale… tout y passe. Sur les plateformes gouvernementales, les lettres T et Q disparaissent brutalement, comme si d'un coup de gomme administratif, les personnes trans et queer cessaient d’exister. Les Parcs nationaux ne sont pas épargnés par cette entreprise d’invisibilisation. Dès février, le National Park Service (NPS) supprime sèchement les références aux personnes trans sur la page dédiée aux émeutes de Stonewall, pourtant emmenées en partie par des femmes trans de couleur comme Marsha P. Johnson et Sylvia Rivera. Ironie cruelle : effacer les actrices historiques du mouvement LGBTQ+ au nom duquel le monument avait justement été érigé. Devant les protestations, plutôt que de corriger le tir, le NPS retire carrément tout le contenu, préférant censurer intégralement plutôt que de rétablir les faits. Cette politique d'effacement, digne d’une dystopie, ne s’arrête pas là. Des ressources précieuses sur la santé ou les droits des personnes trans disparaissent mystérieusement des portails fédéraux. Le département de la Défense va même jusqu’à déconseiller des termes comme « femmes », « filles » ou « minorités » dans certains documents internes. Pendant ce temps-là, une avalanche de lois anti-trans se déverse sur les États conservateurs américains, limitant l’accès aux soins, excluant les athlètes trans du sport ou bannissant jusqu’à l’évocation même des identités transgenres à l’école. « Effacer les personnes transgenres de la société est devenu l’un des piliers de l’administration Trump », dénonce la radio publique NPR. Un type qui pense que LGBTQ, c'est juste l'ordre de l'alphabet © Gage Skidmore / Flickr Face à cette offensive massive, la résistance s’organise, spontanée et déterminée. Dès février, des foules manifestent devant le Stonewall National Monument à New York pour rappeler que le « T » n’est pas une lettre optionnelle. En interne, certain·e·s fonctionnaires résistent discrètement, profitant par exemple de la Journée de visibilité trans, le 31 mars, pour dénoncer anonymement les censures imposées. C’est précisément dans ce contexte explosif que s’inscrit le déploiement du drapeau trans à Yosemite : une riposte symbolique face à l’effacement programmé des identités trans. En transformant la falaise emblématique d’El Capitan en tribune verticale, les militant·e·s de Trans Is Natural rappellent au monde entier que les personnes trans font partie intégrante de l’histoire américaine, et que leur présence ne pourra être effacée ni des pages d’un site web ni du paysage réel. Applaudissements en vallée, rappel à l’ordre sur la falaise L’action du 20 mai n’a pas laissé grand-monde de marbre, déclenchant immédiatement l’intervention polie mais ferme des autorités. Les gardien·ne·s du parc, averti·e·s de la présence d’un drapeau non autorisé, ont rapidement demandé aux militant·e·s de replier leur bannière. Aucun bras de fer, cependant : les activistes se sont exécuté·e·s sans discuter, parfaitement conscient·e·s d’avoir déjà réussi leur coup. La direction du parc, elle, a simplement rappelé les règles du jeu administratif sans condamner le message, fidèle à sa stratégie d’équilibre diplomatique déjà expérimentée lors d’actions précédentes. En coulisses, certain·e·s rangers, parfois membres de la communauté LGBTQ+, ont discrètement salué l’audace du geste tout en regrettant la censure imposée par leur hiérarchie. « Je n’en croyais pas mes yeux… Voir ces couleurs surgir sur la paroi, c’était incroyablement émouvant » Côté public, l’action a plutôt déclenché des cris d’enthousiasme. Dans la vallée, ce matin-là, on se passait jumelles et téléobjectifs pour immortaliser l’apparition surréaliste des couleurs trans sur le granit d’El Capitan. « Je n’en croyais pas mes yeux… Voir ces couleurs surgir sur la paroi, c’était incroyablement émouvant », rapporte un grimpeur présent sur place. Sur les réseaux, même emballement : « La plus grande bannière trans jamais vue dans un parc national, quelle fierté ! », lit-on dans un commentaire typique de l’euphorie partagée par la communauté LGBTQ+. Le compte Instagram de Pattie Gonia a même été submergé de messages de soutien et d’amour. Dans les cercles de la grimpe, où le respect de la nature se double souvent d’une réticence à mêler escalade et politique, l’action a globalement remporté les suffrages. Certes, quelques puristes ont rappelé avec prudence que « la montagne doit rester neutre », mais beaucoup d’autres ont salué la créativité et l’audace du geste. Des figures emblématiques comme Tommy Caldwell ou Alex Honnold ont discrètement affiché leur soutien. Sur les forums spécialisés, El Capitan est devenu, le temps d’une journée, « le plus spectaculaire tableau d’affichage militant du monde vertical ». Escalade engagée : les parois américaines comme tribunes militantes Le drapeau trans déployé sur El Capitan n’est pas sorti de nulle part : ces dernières années, la mythique falaise californienne est devenue une sorte de panneau géant à revendications. Le 22 février 2025 déjà, profitant du célèbre firefall qui attire photographes et touristes hypnotisé·e·s par une cascade illuminée par le soleil couchant, des employé·e·s du parc avaient suspendu un drapeau américain retourné à 300 mètres du sol. Objectif : alerter sur les coupes budgétaires fédérales menaçant directement l’avenir des parcs. « Si retourner ce drapeau, c’est défendre Yosemite, alors je suis pour ! » lançait alors un touriste enthousiaste, résumant parfaitement l’impact symbolique du geste. Quelques mois plus tôt, en juin 2024, la face d’El Capitan s’était déjà retrouvée au cœur d’une autre bataille politique. Quatre grimpeur·euse·s du collectif Climbers With Palestine avaient escaladé la voie mythique de la Nose pour y fixer une immense banderole proclamant « Stop the Genocide », un message dénonçant la violence au Moyen-Orient. Emily Weinstein, cofondatrice du collectif, avait justifié l’action avec une malice subtile : « Martin Luther a placardé ses thèses sur une église, nous, on les cloue sur la paroi la plus célèbre du monde vertical. » L’action avait immédiatement fait le tour des médias, dépassant largement le cadre habituel du petit monde de l’escalade. D’autres initiatives similaires émergent ailleurs aux États-Unis. En mars 2025, dans les Rocky Mountains du Colorado, des alpinistes femmes avaient accroché plusieurs drapeaux américains inversés pour dénoncer les politiques fédérales oppressives. Des parcs nationaux ont aussi vu surgir des die-in, des flash-mobs ou encore des drapeaux arc-en-ciel plantés symboliquement au sommet de pics emblématiques lors de journées de visibilité LGBTQ+. Ces actions dessinent les contours d’un militantisme nouveau : celui d’une « escalade engagée », où les cordées portent désormais autant leurs convictions politiques que leur matériel. Dans ce contexte déjà bouillonnant, l’action de Trans Is Natural du 20 mai 2025 pourrait bien devenir un jalon historique. C’est en effet la première fois qu’une cause LGBTQ+, et a fortiori transgenre, s’offre une telle visibilité dans un lieu naturel aussi emblématique. L’image du drapeau bleu-rose-blanc flottant à plusieurs centaines de mètres du sol frappe les esprits bien au-delà des frontières américaines. Ce jour-là, El Capitan est devenu, l’espace d’un instant, l’étendard d’une communauté bien décidée à conquérir tous les sommets – ceux de la montagne, mais aussi ceux de l’égalité.
- Arthur Poindefert : la voie classique
À 22 ans, Arthur Poindefert vient de grimper Digital Crack, une voie légendaire en 8a sur l’arête des Cosmiques. Mais au lieu de célébrer sa performance en descendant boire une bière dans la vallée, il a choisi de jouer Bach sur place, au violoncelle, à près de 3 800 mètres d’altitude. Entre geste sportif et performance musicale, son projet, À travers les cordes, convoque poésie, absurdité logistique et hommage vibrant à Maurice Baquet, pionnier extravagant de cette pratique singulière : faire résonner les cimes autrement qu’à coups de crampons. Arthur Poindefert © Noa Barrau « Va donc jouer en montagne, ce serait un beau projet ! » disaient souvent ses parents musiciens, avec la légèreté propre aux idées irréalisables. Mais Arthur Poindefert, 22 ans, a pris ces mots au sérieux. Alpiniste prometteur, violoncelliste confirmé, il décide de combiner ses deux mondes dans un même geste : gravir une voie extrême, puis jouer Bach au sommet, sans redescendre. Fin avril 2025, après des mois de préparatifs logistiques, techniques et musicaux, il met son plan à exécution sur le gendarme des Cosmiques, perché à près de 3 800 mètres dans le massif du Mont-Blanc. L’objectif : réussir Digital Crack, une voie emblématique cotée 8a, puis enregistrer sur place, face au vide, le célèbre Prélude de la première suite pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach. Le projet, intitulé À travers les cordes, porte parfaitement son nom : une fusion improbable entre corde dynamique et corde musicale, entre friction sur le granit et vibration des notes. Filmée par ses compagnons d’aventure, cette performance aboutit à un court-métrage singulier, une « parenthèse artistique d’une poésie brute », désormais disponible gratuitement en ligne. Digital Crack : un mythe in real life Choisir l’arête des Cosmiques n’a rien d’anodin. Ce n’est pas une scène ordinaire. Lieu emblématique de l’alpinisme chamoniard, l’arête, proche de l’aiguille du Midi (3 842 m), abrite surtout un morceau de roche dressé vers le ciel : le Grand Gendarme des Cosmiques. Soixante mètres de granit vertical, posé à près de 3 800 mètres d’altitude, avec sur sa face une fissure devenue légendaire, Digital Crack (8a). Ouverte au milieu des années 80, cette ligne fait partie des premiers 8a au monde réalisés en altitude, toujours aussi redoutée pour son extrême technicité. Arthur Poindefert a beau afficher un niveau très solide en escalade (jusqu’au 8c/9a en falaise), le défi est loin d’être anecdotique. Il s’attaque à Digital Crack à vue, c’est-à-dire dès son premier essai, sans repérage préalable. « Le crux m’a poussé dans mes retranchements, reconnaît-il après coup sur Outside. Là-haut, chaque mouvement est éprouvant. L’altitude aspire l’oxygène, les jambes tremblent sous l’effort et le granite impose une technicité qui ne pardonne rien. » La voie se découpe en trois parties très distinctes : une entrée en matière technique cotée 6c jusqu’à une plateforme intermédiaire, suivie d’un passage extrêmement délicat, une dizaine de mouvements précis sur micro-réglettes et pieds minuscules – le fameux crux, le cœur absolu de la voie –, avant une dernière envolée verticale, moins physique mais tout aussi exigeante. Quand Arthur atteint enfin le relais, des grimpeurs sur le glacier en contrebas applaudissent. Lui ne lâche qu’un seul mot : « Victoire ». 70 kg sur le dos : une absurdité logistique en altitude Pour réaliser un tel projet, grimper Digital Crack avec un violoncelle et tout l’équipement nécessaire au tournage, il fallait une logistique plus proche du cauchemar que du rêve. Arthur Poindefert s’entoure donc de deux complices indispensables : Jean Rouaux, ami fidèle et compagnon de cordée, et Noa Barrau derrière la caméra. Le trio embarque tout – matériel de grimpe, équipement de bivouac, caméras, drones, et un violoncelle, le tout pour un total délirant de 70 kg – en prenant d’abord le téléphérique de l’aiguille du Midi pour atteindre rapidement les 3 800 mètres. « Mes mains étaient coupées par le granit, complètement gelées. Le vent se levait, la fatigue accumulée devenait pesante. Mais hors de question de faire demi-tour. Je joue le morceau » Arthur Poindefert Mais c’est ensuite que l’affaire se complique. Il faut descendre l’arête des Cosmiques, effectuer un long rappel sur son versant nord, puis contourner par derrière pour remonter, toujours lourdement chargés, une voie d’accès cotée 6b. « Le portage était totalement absurde, confie Arthur à Outside. Chaque mètre comptait. Il nous a fallu des heures pour hisser tout ce matériel là-haut. Mais c’était aussi ça, la magie du projet. » À peine arrivés sur l’étroite plateforme sommitale, le trio installe une tente pour bivouaquer. Mais la montagne ne tarde pas à rappeler ses règles : en pleine nuit, un orage violent éclate. « Le tonnerre nous sort brutalement du sommeil, raconte Arthur, toujours sur Outside. Ayant déjà vécu une expérience traumatisante avec la foudre aux Grandes Jorasses, j’ai tout de suite compris qu’il fallait partir. On a pris l’essentiel – le violoncelle, évidemment – et on a filé en urgence vers l’aiguille du Midi, sous les éclairs et la neige. » Trempés mais indemnes, ils atteignent finalement le refuge du téléphérique, abandonnant sur place tout le reste du matériel. Quelques jours plus tard, profitant d’une éclaircie, ils retournent récupérer leurs affaires – tentes, drones, équipements – miraculeusement intactes après un court séjour au royaume des éclairs. Arthur Poindefert sur le fil des Cosmiques © Noa Barrau Un prélude de Bach, entre ciel et terre Malgré les aléas météorologiques et l’épreuve physique, Arthur Poindefert ne lâche rien. À peine Digital Crack terminée, il sort son violoncelle, s’assoit sur le minuscule promontoire perché à près de 3 800 mètres, et attaque les premières notes du célèbre Prélude de la première Suite en sol majeur de Bach. « Mes mains étaient coupées par le granit, complètement gelées. Le vent se levait, la fatigue accumulée devenait pesante. Mais hors de question de faire demi-tour. Je joue le morceau, Noa filme, et on espère que tout sera dans la boîte », raconte-t-il à Outside. La scène est surréaliste, presque absurde : un type en doudoune rouge, casque vissé sur la tête, joue du violoncelle pour quelques sommets enneigés et des cordées en contrebas, incrédules mais enthousiastes. « Un vrai moment de partage », confie-t-il simplement. Au-delà de la prouesse physique évidente, Arthur assume pleinement la dimension poétique de son geste : « C’était un moment unique, une aventure sportive, artistique, et résolument montagnarde. Suspendu quelque part entre cordes d’escalade et cordes musicales. Je ne suis pas près de l’oublier ». Jouer là-haut n’a rien d’une simple anecdote : le froid rend l’accordage incertain, l’air raréfié complique chaque respiration, et surtout, les doigts, abîmés par la grimpe, peinent à presser les cordes correctement. « En tant que grimpeur, tu as constamment des problèmes de peau. Jouer un morceau en altitude devient vite très compliqué. La beauté du projet, c’était aussi d’enchaîner ces deux défis sans tricher : une voie extrême à près de 4 000 mètres, puis jouer Bach le plus précisément possible. » « Jouer de la musique en altitude, ce n’est pas totalement nouveau, mais personne n’avait encore osé enchaîner un 8a perché à presque 4 000 m, pour ensuite hisser un violoncelle et jouer du Bach face au vide » Gripped Magazine Pourquoi le violoncelle, pourquoi Bach ? La réponse d’Arthur est simple et évidente : « Le violoncelle, c’est l’instrument qui se rapproche le plus de la voix humaine. Il n’a ni l’aigu un peu perçant du violon, ni le grave écrasant de la contrebasse. Son timbre est rond, chaud, naturel. Quant aux suites de Bach, elles se jouent en solo, sans accompagnement. C’était idéal, la meilleure option possible là-haut ». Maurice Baquet en écho, Arthur Poindefert en héritier Arthur Poindefert ne cache pas son admiration pour ses prédécesseurs. Derrière le titre du projet, À travers les cordes, il y a d’abord un hommage à Maurice Baquet, alpiniste, musicien, et grand complice de Gaston Rébuffat dans les années 1950-1960. « Un joli clin d’œil à Baquet qui, déjà encordé avec Rébuffat, jouait du violoncelle au sommet du mont Blanc et d’autres cimes alpines », souligne Arthur. En effet, Maurice Baquet, personnage aussi atypique que flamboyant, emmenait systématiquement son violoncelle – surnommé « CérÉbos » – dans ses aventures montagnardes, immortalisant des scènes improbables en pleine paroi ou sur les sommets. Pour Arthur, rendre hommage à Maurice Baquet relève de l’évidence. « Son parcours m’inspire depuis longtemps. Il avait de l’humour, une approche joyeuse de la montagne, et un sens artistique très libre. Faire résonner les cordes là-haut, c’est lui faire un clin d’œil discret mais sincère. » Maurice Baquet © Paulsen/Guérin Sur un plan plus personnel, Arthur confie ressentir une « immense fierté » d’avoir mené à terme cette double performance, sportive et artistique, « un rêve de gosse », selon ses propres mots repris par le Dauphiné Libéré. Cette expérience a consolidé chez lui l’idée que la montagne peut être autre chose qu’un terrain de pure conquête : elle peut aussi accueillir une vraie proposition culturelle et artistique. Quant à la question de renouveler ce genre de projet, il reste prudent : « Oui, évidemment, j’aimerais beaucoup. Mais je ne veux pas me précipiter, refaire ça à la pelle juste pour la performance ne m’intéresse pas. Chaque projet doit avoir du sens, le lieu doit être pensé, le choix musical abouti. Je vais prendre le temps nécessaire, pour que ça parle aux autres, mais surtout pour que ça continue à me parler à moi ». La corde sensible du milieu montagnard À travers les cordes n’a pas mis longtemps avant de tourner en boucle dans le milieu montagnard. Mise en ligne début mai 2025 sur YouTube, elle est aussitôt reprise et partagée massivement sur les réseaux sociaux dédiés à l’alpinisme et à la musique. Sur Instagram, les extraits les plus improbables – Arthur perché sur son bout de granite en train de jouer Bach – suscitent rapidement des milliers de vues, captant l’attention d’un public aussi varié qu’international. Les médias spécialisés ne restent pas non plus indifférents. Alpine Mag salue la performance avec sobriété : « C’est beau et c’est un bel hommage à Maurice Baquet. » De son côté, Outside insiste davantage sur la double dimension du geste : « Une performance physique remarquable avec l’ascension à vue de Digital Crack, mais aussi une parenthèse artistique saisissante, merveilleusement retranscrite à l’écran ». Le site prestigieux PlanetMountain relaye l’exploit à l’échelle internationale, tandis que le magazine anglophone Gripped ajoute une touche de perspective historique, non sans une pointe d’ironie : « Jouer de la musique en altitude, ce n’est pas totalement nouveau, mais personne n’avait encore osé enchaîner un 8a perché à presque 4 000 m, pour ensuite hisser un violoncelle et jouer du Bach face au vide ». Cet enthousiasme général montre bien une chose : Arthur Poindefert n’a pas seulement signé un exploit insolite. Il a touché une corde sensible, celle de l’imaginaire collectif où la montagne, la culture et un brin de folie peuvent parfaitement cohabiter. Des notes au sommet : petite histoire musicale des exploits en altitude L’aventure d’Arthur Poindefert est unique par son exigence technique et sa poésie brute, mais elle fait écho à une tradition bien réelle d’exploits musicaux en haute altitude. Si jouer Bach à près de 4 000 mètres reste une première du genre, d’autres ont déjà pris les sommets alpins comme scène improvisée, avec des ambitions plus ou moins assumées. Car ces performances ne font pas toujours l'unanimité. En 2012, Zaz a déclenché une vive controverse après avoir interprété « Je veux » au sommet du mont Blanc. Malgré cinq mois d'entraînement, une partie de la communauté montagnarde l'a accusée d'avoir « commercialisé » le toit des Alpes pour un simple coup médiatique. D'autres artistes ont fait des choix plus intimistes, comme le saxophoniste Sandro Compagnon qui a adapté Bach dans des lieux emblématiques du massif pendant la pandémie, ou Sandy Lavallart du groupe Kwoon, qui a bravé des températures de -15°C pour jouer de la guitare électrique sur l'aiguille du Triolet. Ces initiatives prouvent bien que, depuis une dizaine d’années, la haute montagne n’est plus seulement un territoire réservé aux alpinistes ou aux grimpeurs de haut niveau. Avec des initiatives culturelles grand public, la dimension alpine s’est ouverte à des publics bien plus larges. Parmi elles, l’exemple emblématique du Cosmo Jazz Festival de Chamonix, lancé en 2010 par le musicien André Manoukian, se distingue particulièrement. Chaque été, des artistes internationaux investissent les alpages, les bords de glacier et les rives des lacs de montagne, transformant ces lieux insolites en scènes naturelles improvisées, à plus de 2 000 mètres d’altitude. Le concept séduit vite par sa simplicité audacieuse et son décor spectaculaire. Manoukian résume l’expérience en une formule qui claque : « Un jour, vous êtes assis sur des rochers face aux Drus. Le lendemain allongé dans l’herbe avec vue sur la vallée ». Une façon poétique de dire que la combinaison musique et nature fonctionne à merveille pour intensifier les émotions. Le succès croissant du festival révèle d’ailleurs une vraie tendance : la montagne attire désormais les artistes autant que les sportifs, et le public ne demande qu’à suivre. Qu’il s’agisse d’événements médiatiques à grande échelle ou de défis personnels plus confidentiels, tous ces exemples démontrent clairement une chose : la musique magnifie l’expérience alpine autant que la montagne inspire les musiciens. En signant son projet hors norme, Arthur Poindefert se place donc pleinement dans cette lignée. Avec une ascension en 8a suivie d’une interprétation intimiste de Bach au violoncelle à presque 4 000 mètres, il montre une fois de plus que les sommets ne sont pas seulement des espaces de conquête sportive, mais aussi des sources d’inspiration artistique inépuisables.
- Coupe du monde d’escalade IFSC 2025 à Denver : programme, horaires, streaming et prize money
Les 31 mai et 1er juin 2025, après les épreuves de Salt Lake City, la Coupe du monde IFSC reste aux États-Unis, en posant pour la première fois ses valises à Denver, pour une compétition entièrement dédiée à la vitesse. L’événement aura lieu au cœur de la ville, sur la célèbre 16th Street, promettant un spectacle urbain exceptionnel. Voici tout ce que vous devez savoir pour suivre cette compétition depuis la France : programme détaillé, horaires précis, streaming et prize money. Capucine Viglione © Lena Drapella / IFSC Où regarder Denver 2025 en direct ? YouTube IFSC : gratuit mais restreint en France Comme chaque étape, les finales seront diffusées gratuitement sur la chaîne YouTube officielle de l’IFSC, mais elles seront bloquées en France et en Europe en raison des droits exclusifs détenus par Warner Bros Discovery. Discovery+ et Eurosport : diffusion officielle en France Discovery+ et Eurosport détiennent les droits exclusifs jusqu’en 2028 pour la France et l’Europe. Un abonnement est nécessaire pour suivre les finales en direct. Olympic Channel : replays gratuits dès le lendemain Les replays des finales seront accessibles gratuitement sur Olympic Channel dès le lendemain, une alternative idéale sans contrainte d’abonnement ou restriction géographique. Résultats live sur le site officiel IFSC Les résultats seront mis à jour en temps réel sur le site officiel de l’IFSC. Aleksandra Kalucka © Lena Drapella / IFSC Programme complet (heure française UTC+2) (Denver est à UTC-6, soit 8h de moins par rapport à Paris) Samedi 31 mai – Qualifications vitesse 00h15 (nuit du samedi au dimanche) : Qualifications vitesse femmes puis hommes (résultats live uniquement) Dimanche 1er juin – Finales vitesse 00h00 (nuit du dimanche au lundi) : Finales vitesse femmes et hommes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) Prize money : répartition des gains Cette étape de Salt Lake City est classée « Basic » par l’IFSC. Voici les récompenses attribuées aux finalistes hommes et femmes : 🥇 1er : 6 000 € 🥈 2e : 4 000 € 🥉 3e : 2 800 € 4e : 2 000 € 5e : 1 600 € 6e : 1 400 € 7e : 1 200 € 8e : 1 000 € Suivre Denver 2025 sur les réseaux sociaux Pour profiter au mieux de la compétition, retrouvez les coulisses, les résultats et contenus exclusifs sur les réseaux sociaux officiels de l’IFSC : Instagram IFSC Twitter/X IFSC Facebook IFSC En résumé : tout ce qu’il faut savoir sur Denver 2025 Dates : 31 mai et 1er juin 2025, à Denver (États-Unis), discipline vitesse uniquement. Compétition urbaine exceptionnelle au cœur de Denver (16th Street). Diffusion officielle en France sur Discovery+ et Eurosport (abonnement requis). Finales bloquées sur YouTube en France, disponibles en replay dès le lendemain sur Olympic Channel. Prize money Premium : 6 000 € pour les vainqueurs. Résultats live sur https://ifsc.results.info. Début juin, Denver promet d'offrir aux athlètes et spectateurs un rendez-vous spectaculaire, en plein cœur urbain américain, pour une étape explosive dédiée à la vitesse. Retrouvez le calendrier complet IFSC 2025 ici.
- Tarif libre, coopératives, partage des profits : ces salles qui changent les règles
Alors que les grèves inédites dans les salles privées à Paris et San Francisco révèlent les fragilités d’un modèle économique souvent bancal, des salles indépendantes à Bruxelles, Rennes ou dans le Michigan expérimentent en silence des alternatives économiques plus solidaires, inclusives et durables. Enquête sur ces initiatives qui pourraient changer durablement le visage de l’escalade. © Le Camp de Base Le printemps 2025 restera peut-être comme celui où l’escalade privée a atteint ses premières limites sociales. Des salariés de Climbing District en France aux ouvreurs syndiqués du géant américain Touchstone, le secteur connaît des tensions inédites : précarité, pressions managériales, difficultés économiques, autant de signaux qui montrent que la croissance explosive des salles d’escalade ne se fait pas sans accrocs. Face à ces réalités sociales, quelques projets isolés – mais déjà remarqués – proposent des approches alternatives concrètes, réfléchies, testées sur le terrain. À Bruxelles, en France et aux États-Unis, ils questionnent les évidences du secteur privé, expérimentent des solutions économiques inédites et mettent à l’épreuve leurs convictions de justice sociale et de viabilité financière. À Bruxelles, Le Camp de Base tente l’aventure du tarif conscient Installée dans un ancien garage à Ixelles depuis 2021, la salle d’escalade belge Le Camp de Base est devenue un laboratoire économique et social grandeur nature. Derrière un fonctionnement apparemment classique, ses fondateurs ont lancé une réflexion approfondie sur les limites et paradoxes des traditionnelles réductions tarifaires. Florian Delcoigne, co-fondateur, explique sans détour : « Pourquoi un gendarme, membre de la Fédération ou un étudiant-doctorant avec un portefeuille bien fourni aurait-il automatiquement droit à une réduction, alors qu’une infirmière et mère célibataire peinant à joindre les deux bouts n’en bénéficierait pas ? Cette absurdité nous a poussés à revoir notre logique tarifaire dans une perspective de justice sociale réelle. » La réponse s’incarne dans leur « tarif conscient » lancé en novembre 2024. Trois niveaux au choix, sans aucune justification demandée : Mouflon·ne (11 €), tarif réduit Marmotte (13 €), tarif d’équilibre financier Tichodrome (14 €), tarif de soutien à la salle Ces noms d’animaux-totems neutralisent volontairement toute connotation culpabilisante liée au choix tarifaire individuel. Après cinq mois, ce dispositif audacieux montre ses premiers effets : le tarif moyen s’établit à 12,20 € (contre 12,50 € auparavant), et la fréquentation progresse légèrement. Néanmoins, la salle garde les pieds sur terre : « 11 € reste un prix élevé pour certaines personnes, et nous en avons conscience. Mais il n’est pas possible de descendre plus bas sans menacer l’équilibre économique. » La démarche, expliquée avec pédagogie dans une BD en ligne, permet ainsi à chaque utilisateur de comprendre que le prix payé conditionne directement la survie économique de leur salle favorite. Un équilibre délicat entre idéalisme solidaire et pragmatisme économique qui sera prochainement étendu aux abonnements mensuels. The Roof : la coopérative comme antidote aux franchises classiques En France, c’est sous une forme différente que s’organise la solidarité économique dans le secteur. Le réseau The Roof, anciennement franchise souple, est devenu une Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) en 2024. Concrètement, chaque salle membre reste parfaitement indépendante dans ses décisions stratégiques, tout en mutualisant volontairement certains coûts et services communs. Olivier Lhopiteau, directeur de The Roof Rennes, résume clairement le fonctionnement : « Chaque porteur de projet est majoritaire dans son entreprise, donc totalement libre. On partage des outils, on échange de l’expertise et chacun paye en fonction de la taille de sa salle, à la manière d’un impôt coopératif. » Cette organisation assure une réelle égalité entre les salles du réseau, sans qu’aucune ne soit pénalisée par sa taille ou son chiffre d’affaires. Marine Papa, directrice de The Roof Pays Basque, complète avec conviction : « N’ayant pas d’actionnaires à rémunérer, notre vocation est avant tout sociale et solidaire. » Cette logique permet aux salles locales de conserver leur identité, tout en s’appuyant sur la force d’un collectif autonome et solidaire. Une réponse directe aux failles du modèle traditionnel de franchise et une alternative crédible pour le secteur privé en crise sociale. Aux États-Unis, Shift Climbing invente l’actionnariat salarié en salle d’escalade À Holland, petite ville du Michigan, Shift Climbing est une salle nouvelle génération qui ne mise pas uniquement sur ses murs inclinables innovants. Derrière ces structures inédites aux États-Unis se cache une innovation sociale bien plus forte : le partage du capital avec les employés. Jack Ogilvie, cofondateur, explique cette philosophie qui pourrait inspirer l’ensemble du secteur : « Nous voulons que le travail donne de l’énergie, qu’il ait du sens, que nos employés se sentent pleinement acteurs de l’entreprise. Nous prévoyons de partager les bénéfices avec eux. Dans mon ancienne société, nous avions partagé 100 % du capital avec les salariés, et j’ai pu constater l’impact positif immédiat. » Par ailleurs, Shift propose un abonnement solidaire, baptisé « Shift Sessions », où chaque grimpeur définit librement son prix selon ses moyens. Cette double approche – salarié et client – constitue une véritable révolution économique pour une salle d’escalade privée, loin des petits ajustements marketing habituels du secteur. Une réponse crédible aux tensions sociales du secteur privé Ces trois exemples illustrent une même conviction forte : face aux limites actuelles du secteur privé de l’escalade, il devient urgent d’inventer autre chose. Tarif conscient, coopérative solidaire ou partage du capital salarié : ces initiatives offrent chacune une réponse économique concrète et documentée. Bien sûr, aucune ne prétend détenir une solution miracle. Elles admettent leurs fragilités et leurs limites, mais elles ont le mérite d’expérimenter avec rigueur et transparence. Le Camp de Base souligne la difficulté à descendre sous un tarif-plancher sans fragiliser la structure ; The Roof affirme la nécessité d’un équilibre subtil entre autonomie locale et solidarité collective ; Shift Climbing explore les bénéfices concrets d’un modèle d’actionnariat salarié sans occulter les défis à venir. Ces expérimentations ouvrent ainsi la voie à une réflexion indispensable pour tout le secteur. À l’heure où les tensions sociales révèlent les failles profondes du modèle actuel, ces initiatives indépendantes constituent peut-être la meilleure réponse possible : audacieuse, inspirante, réaliste. Dans une escalade privée en pleine crise de croissance, elles montrent concrètement que d’autres voies économiques existent. Et qu’il suffirait peut-être simplement d’oser les emprunter.
- Viaduc de Vineuil : le jugement qui interroge la responsabilité en escalade
Le 13 février 2022, un policier de 34 ans perdait la vie en pratiquant du rappel sur le viaduc des Noëls à Vineuil (Loir-et-Cher). Plus de trois ans après les faits, la justice administrative vient de disculper la commune, écartant toute faute dans l’entretien de cet ouvrage désaffecté. Cette décision soulève des questions délicates sur la frontière ténue entre responsabilité publique et risque assumé par les pratiquants. © Daniel Jolivet Une tragédie révélatrice d'une ambiguïté juridique Construit au XIXᵉ siècle pour les besoins ferroviaires puis abandonné après-guerre, le viaduc des Noëls s’est progressivement mué en site informel d’escalade. Le 13 février 2022, alors qu’il pratique le rappel sur cet édifice réputé dans le milieu local, un homme de 34 ans, policier de profession, chute mortellement après que le bloc de pierre auquel il avait ancré sa corde s’est brusquement détaché. Ce tragique accident, intervenu sur une infrastructure qui n’était pas conçue pour une telle pratique, a rapidement mis en lumière l’ambiguïté entourant le statut juridique et sécuritaire du viaduc. Un site certes informel, mais connu, référencé, et utilisé depuis plusieurs années par des grimpeuses et grimpeurs expérimentés. La pratique informelle, entre tolérance passive et interdiction formelle À l’instar d’autres ouvrages désaffectés comme le viaduc des Fauvettes en Essonne, le viaduc de Vineuil a longtemps occupé une zone grise juridique : officiellement interdit à l’escalade, comme l’indiquaient explicitement deux panneaux installés sur place, il restait pourtant fréquenté par des personnes habituées à contourner ou ignorer ces interdictions. Cette pratique, tolérée par défaut et souvent par omission, se situe au cœur même du litige. La commune avait en effet limité légalement la pratique de l'escalade à une petite partie de l’ouvrage, et uniquement dans un cadre associatif strictement encadré. Aucune autorisation générale d’usage sportif n’avait été donnée pour l’ensemble du viaduc. Or, c’est précisément sur une partie interdite que l’accident a eu lieu. Une bataille judiciaire entre responsabilité collective et individuelle Dans ce contexte, la famille de la victime a souhaité que soit reconnue la responsabilité de la commune de Vineuil. En engageant une procédure devant le tribunal administratif d’Orléans dès septembre 2022, les proches réclamaient une indemnisation d’environ 820 000 euros, estimant que l’accident découlait directement d’une négligence de la collectivité : défaut d’entretien manifeste, signalétique insuffisante, absence d'arrêté municipal clair interdisant explicitement l'activité. Face à ces arguments, la commune s’est défendue avec une stratégie claire et cohérente. Selon elle, les panneaux présents sur place matérialisaient déjà l’interdiction formelle de la pratique, et l’entretien général de l’ouvrage correspondait à son usage officiel – celui d’une voie piétonne en surface, et non celui d'un terrain de sport vertical. Elle avançait également que le bloc rocheux impliqué n’avait aucune vocation structurelle et qu'il était imprévisible qu'un utilisateur puisse l’utiliser comme point d'ancrage. © Daniel Jolivet La justice administrative tranche en faveur de Vineuil Le 24 avril 2025, après un examen minutieux des faits et des arguments avancés, le tribunal administratif d’Orléans a rendu une décision particulièrement claire : aucune faute de la commune ne peut être retenue. Le tribunal a jugé que l’accident n’était pas imputable à un défaut d’entretien ou de sécurisation de l’ouvrage, mais bien à un usage détourné d'une structure qui n’avait jamais été conçue pour la pratique de l’escalade libre. Les juges ont notamment estimé que la collectivité avait rempli ses obligations légales en matière de sécurité, en installant une signalétique explicite d’interdiction. Ils ont aussi relevé que la victime, bien qu’expérimentée, s’était engagée consciemment dans une pratique à risques, en utilisant un point d’ancrage improvisé qui ne pouvait légitimement être considéré comme sûr. Une jurisprudence potentielle : clarification ou durcissement ? La décision rendue par le tribunal administratif dans l’affaire du viaduc de Vineuil pourrait constituer un précédent important dans la jurisprudence française relative à la pratique sportive sur des ouvrages publics désaffectés. Jusqu'ici, les accidents survenant sur ces sites improvisés se heurtaient souvent à une complexité juridique certaine : si les collectivités ne sont pas responsables de l’usage détourné d’un lieu, elles doivent néanmoins prévenir tout risque connu ou raisonnablement prévisible. La question se pose alors de savoir précisément jusqu'où s'étend cette obligation préventive, en particulier quand il s'agit d'activités pratiquées en violation d'interdictions clairement affichées. En affirmant explicitement que la responsabilité d’une commune s’éteint dès lors qu’elle indique sans ambiguïté l’interdiction d’une activité donnée, le jugement de Vineuil renforce considérablement la notion de responsabilité individuelle dans la prise de risque. Ce faisant, il limite implicitement les exigences pesant sur les collectivités, en soulignant qu'une interdiction claire et explicite suffit juridiquement à écarter leur responsabilité en cas d’accident. Cependant, si cette décision semble de prime abord pragmatique et rationnelle, elle ne résout pas totalement le débat sous-jacent : celui de la gestion effective de ces infrastructures attractives, mais potentiellement dangereuses. L’arrêt interroge en effet directement les collectivités locales sur leurs pratiques en matière de gestion du risque : peuvent-elles se satisfaire d'une signalétique dissuasive, ou doivent-elles aller plus loin en sécurisant activement les lieux ou en interdisant physiquement tout accès ? Ce jugement pourrait ainsi encourager certaines collectivités à adopter une position minimaliste, se contentant d'une signalétique explicite sans entreprendre de mesures préventives supplémentaires. Pour d'autres, il constituera au contraire un rappel à une obligation morale, sinon juridique, de sortir définitivement de l’ambiguïté, soit en réhabilitant officiellement ces infrastructures désaffectées, soit en prenant des mesures concrètes (barrières physiques, contrôles réguliers) pour empêcher toute utilisation détournée. L’exemple contrasté du viaduc des Fauvettes La comparaison avec le viaduc des Fauvettes, situé en Essonne, est particulièrement éloquente pour comprendre les enjeux soulevés par le drame de Vineuil. Cet ouvrage, lui aussi construit au XIXᵉ siècle pour une voie ferrée aujourd'hui abandonnée, a connu pendant des décennies une fréquentation sauvage par des grimpeurs franciliens, confrontant la collectivité à des problématiques similaires : risques structurels liés à la vétusté, responsabilité juridique floue, pratique sportive informelle mais répandue. Face à ces risques réels d'accidents – notamment liés à la fragilité d'une arche endommagée depuis la Seconde Guerre mondiale –, les autorités locales avaient initialement réagi par une interdiction stricte. Toutefois, cette politique purement restrictive ayant rapidement montré ses limites, notamment en raison de la persistance des pratiques clandestines, une approche différente a été adoptée au début des années 2000. Des travaux conséquents de consolidation et de réhabilitation, comprenant la reconstruction complète d’une arche fragilisée et l’installation d’ancrages certifiés pour l’escalade, ont été entrepris à partir de 2001. Cette démarche, accompagnée par la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME), a permis de clarifier juridiquement les responsabilités, d’assurer la sécurité effective des usagers, et de valoriser l'ouvrage comme patrimoine sportif régional. Le cas du viaduc de Vineuil, où aucune réhabilitation comparable n’a été entreprise, illustre a contrario les limites intrinsèques d’une stratégie fondée uniquement sur l’interdiction passive, sans investissements de sécurisation appropriés. Sans dispositif structurel clair, les interdictions formelles ne peuvent empêcher totalement l’usage clandestin, laissant subsister un risque latent d'accidents graves, tel celui survenu en février 2022. Conclusion : l'impératif d'une meilleure anticipation Le jugement rendu dans l’affaire du viaduc de Vineuil laisse derrière lui autant de réponses que d’interrogations. Il rappelle la responsabilité fondamentale du pratiquant dans la prise de risque individuelle, tout en posant en creux la question des choix opérés par les collectivités concernant ces infrastructures abandonnées. Si juridiquement la collectivité locale a été blanchie, ce drame interpelle néanmoins sur la nécessité d’une prise de position plus nette des communes : sécuriser ou fermer totalement les ouvrages désaffectés. C’est une réflexion collective indispensable à la lumière de cette tragédie, qui pourrait permettre d’éviter à l’avenir d’autres drames similaires, tout en clarifiant une fois pour toutes les responsabilités en jeu. Sources principales : Jugement du tribunal administratif d’Orléans, décision du 24 avril 2025 (N°2203286) ; comptes-rendus des audiences et pièces juridiques associées ; articles locaux (La Nouvelle République, Actu.fr) ; archives sur la réhabilitation du viaduc des Fauvettes (Essonne).
- Andrea : dépasser les murs, toucher l’humanité
Sur les banquettes du cinéma, pendant l’entracte, Nina Caprez et Jérémy Bernard avaient l’air un peu sur leurs gardes. Comme si cette interview improvisée était une prise qu’ils n’avaient pas vraiment prévue d'attraper. Quelques questions plus tard, le sourire de Nina éclate, Jérémy se détend, et leur récit commence à s’esquisser. Andrea, le camion tout-terrain qu’ils ont métamorphosé en mur d’escalade itinérant, dépasse largement sa dimension pratique. Projeté à Femmes en Montagne, leur film dévoile un rêve qui mêle élégamment sport, humanité et quête de sens. Plus qu’un simple périple, Andrea est une réponse. Une réponse à l’enfermement, au cloisonnement des existences, un acte d’amour pour tout ce que les murs ne devraient jamais représenter. © Jeremy Bernard La rencontre, la vision : aux racines du projet « Quand on s’est rencontrés à 33 ans, nos vies étaient déjà pleines », raconte Nina, qui vient de célébrer ses 38 ans. Son regard vif contraste avec le calme presque méditatif de Jérémy. « Lui, il explorait les montagnes à travers son objectif, moi je passais ma vie sur les parois. On avait déjà accompli beaucoup, mais quelque chose nous manquait. » Ce « quelque chose » a pris la forme d’un camion. Pas n’importe lequel : un Unimog de 6,4 tonnes, ancien gladiateur du Paris-Dakar, transformé par leurs soins en une maison roulante avec un mur d’escalade déployable. Baptisé Andrea, ce colosse de métal porte un nom qui intrigue. « Nina m’avait toujours dit qu’elle aimait ce prénom et qu’elle voudrait appeler un de nos enfants Andrea. Mais moi, je n’aimais pas du tout. Alors quand il a fallu trouver un nom pour le projet, je me suis dit : parfait, on l’appelle Andrea, et comme ça, nos enfants ne s’appelleront pas comme ça. » Nina acquiesce en souriant : « Aujourd’hui, Andrea, c’est bien plus qu’un prénom ou un nom de projet. Ça représente ce qu’on a voulu construire ensemble, en combinant nos vies et nos passions. » Leur ambition ? Traverser les frontières, au propre comme au figuré. « On voulait apporter l’escalade là où elle n’existe pas. Des quartiers oubliés, des camps de réfugiés, des lieux où grimper signifie s’évader, ne serait-ce qu’un instant. » © Jeremy Bernard © Jeremy Bernard Andrea, ou le mur qui unit Andrea est un paradoxe ambulant : massif, presque intimidant, mais capable de créer une proximité immédiate. À son bord, un mur de 3,30 mètres de haut, montable en cinq heures, devient le point de convergence de toutes les rencontres. « Quand on installe ce mur, on voit les visages s’éclairer », raconte Nina. « C’est un outil simple, mais il abolit les différences. Devant une paroi, il n’y a plus d’âge, plus de genre, plus d’origine. Juste un corps et une gravité à apprivoiser. » Le premier test grandeur nature a eu lieu à Vulcan, un quartier déshérité de Roumanie surnommé ironiquement « Dallas ». « On était entourés d’immeubles décrépits, de routes poussiéreuses, et au milieu de ça, ce mur coloré. Les enfants n’en revenaient pas », se souvient Jérémy. Une petite compétition improvisée a vu les gagnants repartir avec des chaussons d’escalade. « Ce n’était pas grand-chose, mais dans leurs regards, c’était immense. » Le passage par un camp de réfugiés en Grèce a offert une autre lecture du projet. Là-bas, les murs symbolisent l’enfermement, les frontières infranchissables. Andrea a inversé cette logique. « Les enfants grimpaient pour le plaisir, pour le défi, pas pour s’échapper. C’était beau et douloureux à la fois », confie Nina. Improviser avec méthode : l’éthique d’Andrea Andrea n’est pas un spectacle itinérant. Jérémy insiste sur ce point. « On ne débarque pas avec notre camion comme des colons du divertissement. Chaque étape est pensée, discutée avec des associations locales. On observe, on s’intègre. Ce n’est jamais imposé. » Pour autant, l’improvisation reste au cœur du projet. « On ne sait jamais exactement où on va. C’est le voyage et les rencontres qui nous guident. Mais une fois sur place, on prend le temps. » Une lenteur revendiquée, presque militante, dans un monde où tout s’accélère. Au Maroc, cette philosophie s’est heurtée à l’imprévu. « On n’avait pas prévu de faire face à un tremblement de terre », raconte Nina. « Mais on était là, avec nos outils, nos mains, notre camion. Alors on a aidé. » Le camion, habituellement consacré à l’installation du mur d’escalade, a servi de base logistique. Andrea, conçu pour rapprocher les gens autour de l’escalade, s’est transformé en un outil d’urgence, utilisé pour transporter du matériel et soutenir les efforts locaux. « On n’a pas réfléchi, on a juste fait ce qu’on pouvait avec ce qu’on avait » © Jeremy Bernard © Jeremy Bernard Ces moments ont bouleversé la trajectoire du projet, autant qu’ils l’ont enrichi. « Ce qui nous a frappés, c’est la résilience des gens », confie Nina. « Ils nous remerciaient, alors que c’était eux qui portaient tout sur leurs épaules. C’était une leçon d’humilité incroyable. » Un film pour comprendre Le film présenté à Femmes en Montagne plonge au cœur de cette aventure. Tourné sur un an et demi, il capture autant les instants de grâce que les épreuves imprévues, comme ce tremblement de terre. « Ce n’est pas un film de performance », insiste Jérémy. « C’est une capsule de vie. On y parle de notre quotidien, de notre couple, de notre parentalité, et de ce que ce projet représente pour nous. » L’un des passages les plus poignants revient sur la naissance de leur fille Lia, atteinte d’une malformation cardiaque. « Ça a ralenti le projet, mais jamais arrêté », explique Nina. Andrea, dans ces moments d’incertitude, est devenu un espace de résilience et de continuité. « C’est notre façon de vivre, pas une parenthèse », résume-t-elle. © Jeremy Bernard En filigrane, le film met en lumière ce que Nina et Jérémy cherchent à transmettre : une certaine manière de ralentir, de s’adapter à l’inattendu, de tisser des liens au gré des rencontres. « Ce n’est pas juste un projet », conclut Nina. « À travers Andrea, on partage autant qu’on reçoit. Ce n’est pas qu'une aventure, c’est une manière d’être et de vivre. » L’avenir : une tournée française, un horizon élargi Avec un deuxième enfant attendu en février, Nina et Jérémy s’apprêtent à écrire un nouveau chapitre. Leur prochain défi : une tournée française. « Beaucoup nous demandaient pourquoi on ne faisait rien ici », sourit Nina. « Alors on s’est dit, pourquoi pas. » Un nouveau camion, plus grand et mieux adapté, arrivera au printemps. « On se laisse quatre ans pour ce projet », explique Jérémy. Mais la philosophie reste la même : avancer lentement, librement, sans pression. « Andrea, ce n’est pas un projet guidé par le business ou le marketing. C’est quelque chose qu’on fait pour nous, et pour les autres, sans chercher à vendre quoi que ce soit », souligne Jérémy. Andrea : plus qu’un mur, un élan Au fil de leur récit, une chose devient évidente : Andrea c’est une idée en mouvement, un espace de rencontre et de partage. Une preuve qu’un simple projet peut abattre des murs, symboliquement et littéralement. Ce camion ne transporte pas seulement un mur, il transporte une vision : celle d’un monde où chaque rencontre, redessine les contours de l’humanité. Nina et Jérémy ne cherchent pas à gravir les sommets les plus prestigieux. Leur ambition est ailleurs : bâtir des parois à hauteur de rêve, là où l’espoir manque, et prouver que parfois, les ascensions les plus impressionnantes commencent au pied des murs oubliés.
- Coupe du monde d’escalade IFSC 2025 à Salt Lake City : programme, horaires, streaming et prize money
Du 23 au 25 mai 2025, après l'étape de Curitiba au Brésil, la Coupe du monde IFSC s’installe à nouveau à Salt Lake City (États-Unis) pour une compétition exclusivement dédiée au bloc. Devenue incontournable ces dernières années, cette étape américaine réunira l’élite mondiale dans le célèbre USA Climbing Training Center. Voici comment suivre cet événement depuis la France : programme détaillé, horaires précis, streaming et prize money. Jakob Schubert © Slobodan Miskovic / IFSC Où regarder Salt Lake City 2025 en direct ? YouTube IFSC : gratuit mais restreint en France Comme pour chaque étape, les demi-finales et finales seront diffusées gratuitement sur la chaîne YouTube officielle de l’IFSC. Cependant, les finales seront bloquées en France et en Europe à cause des droits exclusifs détenus par Warner Bros Discovery. Discovery+ et Eurosport : diffusion officielle en France Discovery+ et Eurosport détiennent les droits exclusifs jusqu’en 2028 pour la France et l’Europe. Un abonnement sera donc nécessaire pour suivre en direct les moments forts. Olympic Channel : replays gratuits dès le lendemain Les replays des finales seront accessibles gratuitement sur Olympic Channel dès le lendemain, une excellente alternative sans restriction géographique ni abonnement requis. Résultats live sur le site officiel IFSC Les qualifications ne sont pas diffusées en vidéo, mais les résultats seront mis à jour en temps réel sur le site officiel de l’IFSC. Oriane Bertone © Slobodan Miskovic / IFSC Programme complet (heure française UTC+2) (Salt Lake City est à UTC-6, soit 8h de moins par rapport à Paris) Vendredi 23 mai – Qualifications bloc (non diffusées en vidéo) 17h00 à 21h30 : Qualifications femmes (résultats live uniquement) 23h30 à 05h00 : Qualifications hommes (résultats live uniquement) Samedi 24 mai – Demi-finales et Finale bloc femmes 18h00 à 20h30 : Demi-finales femmes (en direct sur Discovery+, YouTube hors restrictions) 01h00 (dans la nuit du samedi au dimanche) : Finale femmes (en direct sur Discovery+, YouTube hors restrictions) Cérémonie de podium immédiatement après. Dimanche 25 mai – Demi-finales et Finale bloc hommes 18h00 à 20h30 : Demi-finales hommes (en direct sur Discovery+, YouTube hors restrictions) 01h00 (dans la nuit du dimanche au lundi) : Finale hommes (en direct sur Discovery+, YouTube hors restrictions) Cérémonie de podium immédiatement après. Prize money : répartition des gains Cette étape de Salt Lake City est classée « Basic » par l’IFSC. Voici les récompenses attribuées aux finalistes hommes et femmes : 🥇 1er : 3 690 € 🥈 2e : 2 460 € 🥉 3e : 1 722 € 4e : 1 230 € 5e : 984 € 6e : 861 € 7e : 738 € 8e : 615 € Suivre Salt Lake City 2025 sur les réseaux sociaux Pour profiter au mieux de la compétition, retrouvez les coulisses, les résultats et contenus exclusifs sur les réseaux sociaux officiels de l’IFSC : Instagram IFSC Twitter/X IFSC Facebook IFSC En résumé : tout ce qu’il faut savoir sur Salt Lake City 2025 Dates : du 23 au 25 mai 2025, à Salt Lake City (États-Unis), discipline bloc uniquement. Compétition au célèbre USA Climbing Training Center. Diffusion officielle en France sur Discovery+ et Eurosport (abonnement requis). Finales restreintes sur YouTube en France, replays disponibles gratuitement dès le lendemain sur Olympic Channel. Prize money : jusqu’à 3 690 € pour les vainqueurs. Résultats live sur https://ifsc.results.info. Fin mai, Salt Lake City redevient l’épicentre mondial du bloc pour une nouvelle étape spectaculaire de la Coupe du monde IFSC. Retrouvez le calendrier complet IFSC 2025 ici.
- « Silence. » : la montagne pour tous, ou rien
Le silence n’est jamais totalement silencieux. Il porte en lui un écho de résistance, parfois un cri étouffé, parfois un murmure que seuls certains savent entendre. C’est précisément ce silence-là, invisible mais assourdissant, qu’Arnaud Guillemot traverse chaque jour en poursuivant son rêve : devenir guide de haute montagne. Le court-métrage documentaire Silence., réalisé par Thibault Cattelain et porté par l’association Unanimes, capture cette quête avec une ambition rare : rendre l’aventure alpine pleinement accessible, et casser définitivement les codes d'un milieu qui se veut ouvert mais reste encore hermétique à celles et ceux dont la réalité diffère des standards habituels. © Thibault Cattelain La trame est limpide : Arnaud est sourd, et il veut guider. Une équation simple en apparence, pourtant vertigineusement complexe quand on creuse sous la surface des évidences. Gravir le Mont-Blanc à skis, c’est certes exigeant, c’est exposé, c’est engagé. Mais affronter quotidiennement les préjugés du milieu montagnard, des institutions ou des autres candidats à l’examen d’entrée au métier de guide relève d’une tout autre cordée. Plus subtile, plus abrupte, sans prise évidente pour s’agripper. Car avant même de poser son piolet, il faut sans cesse prouver qu’on a légitimement le droit d’être là. À la difficulté physique du sommet répond en miroir celle, infiniment plus rude, de briser le plafond de verre. Faire de l’accessibilité un standard, pas une exception En janvier dernier, nous vous parlions du collectif « Silence, on grimpe ! » initié par Arnaud Guillemot, dénonçant le manque criant d’accessibilité dans les festivals de films de montagne. Avec Silence., Arnaud ne se contente plus d'alerter, il passe à l’action. Ce documentaire est une réponse concrète et directe à tous ces festivals encore trop souvent sourds aux revendications du public malentendant. Là où certains tergiversent encore, Silence. impose une évidence : rendre l’aventure alpine accessible n’est pas une question de moyens, mais bien une affaire de volonté. Si ce film résonne si fortement comme une promesse militante, c’est précisément parce qu’il va bien au-delà du simple récit d’ascension. Il affirme un choix radical d'inclusion : proposer, pour la première fois en France, un film d'aventure et de montagne accessible simultanément à tous les publics, sans distinction. Trois dispositifs essentiels seront intégrés au cœur même du projet : Le sous-titrage SME, intégré directement dans le film pour les spectateurs sourds ou malentendants, mais également disponible en fichier séparé (SRT) pour les diffuseurs. Une audiodescription intégrée, permettant aux spectateurs malvoyants ou aveugles de vivre l’aventure alpine dans sa pleine dimension sonore et sensorielle. Le doublage intégral en Langue des Signes Française (LSF), visible à l’écran tout au long du documentaire, réaffirmant la légitimité pleine et entière de cette langue encore trop souvent marginalisée. Une initiative pionnière dans le paysage montagnard français. Nécessaire. Urgente. © Thibault Cattelain Un crowdfunding pour financer l’évidence Seulement voilà : être pionnier, c’est rarement confortable. La triple-accessibilité, pourtant vitale, demande des moyens concrets. L'équipe du film a lancé un financement participatif précis et transparent : 500 € pour un sous-titrage rigoureux, véritable porte d’entrée vers l’expérience. 1 000 € pour l’audiodescription, essentielle à une perception complète et équitable. 1 000 € pour un doublage LSF qualitatif, pour respecter et célébrer cette langue visuelle à part entière. Si ces 2500 euros sont atteints, l’ambition ne s’arrête pas là. Chaque euro supplémentaire permettra de garantir la qualité du film lui-même : cadrage, montage, étalonnage, mais surtout le mixage son—paradoxe apparent, certes, mais fondamental pour une œuvre qui se donne précisément comme mission d'être vécue par tous. Derrière l’écran, des convictions solides Les protagonistes de Silence. ne sont pas là par hasard. Arnaud Guillemot (personnage principal et co-auteur), Thibault Cattelain (réalisateur-producteur), soutenus par l’association Unanimes, incarnent pleinement leur message. Pas de faux-semblants ni d’accessibilité en surface : ce projet est radical dans le bon sens du terme, puisqu'il refuse tout compromis sur le droit universel à l'expérience du sensible. Ce film n’est pas seulement destiné aux passionnés de montagne, mais à tous ceux pour qui le mot inclusion ne doit pas être un slogan creux. Il s’adresse à ceux qui croient encore que l’alpinisme peut porter en lui une valeur d’humanité plus forte que la seule performance sportive ou esthétique. Arnaud et Thibault ont déjà gravi une partie de ce chemin, mais il leur reste à franchir l'étape collective, celle où chacun comprend que rendre une œuvre accessible ne doit pas être une faveur exceptionnelle mais une norme minimale. Silence. est une déclaration : soit la montagne est accessible à toutes et tous, soit elle n'est rien. Elle ne vaut rien. Ce silence, désormais, appelle votre voix. Unanimes : l’association en coulisse Si ce projet s’annonce si solide, c’est aussi grâce au soutien et à la détermination de l’association Unanimes, qui fédère et représente les associations nationales des publics sourds, malentendants, devenus-sourds, sourdaveugles, sourds avec handicap associé, ainsi que leurs familles. Bien au-delà d'une simple structure associative, Unanimes joue un rôle crucial auprès des pouvoirs publics, des acteurs économiques et de la société civile pour défendre les droits de ces publics, quel que soit leur âge, l’origine de leur surdité ou leur mode de communication. En accompagnant des initiatives comme Silence., l’association participe concrètement au développement de projets innovants, favorisant ainsi l’émancipation et l’autonomie des personnes sourdes et malentendantes, affirmant haut et fort que l'inclusion n'est pas négociable. Pour soutenir ce projet ou obtenir davantage d’informations, rendez-vous sur la plateforme de financement participatif HelloAsso.
- Lucy Walker, Marion Poitevin : sur la glace vive du plafond de verre
En partenariat avec Simond, Vertige Media prolonge l’expérience du podcast Learn from Altitude : alpinisme au féminin. Chaque épisode défriche une voie : au-delà des récits audio, c'est une exploration complémentaire des trajectoires, des obstacles et des combats de ces femmes alpinistes que la série raconte. Dans ce troisième volet, Lucy Walker, première femme à avoir gravi le Cervin, et Marion Poitevin, première femme intégrée aux unités d’élite alpines françaises, interrogent une barrière invisible mais tenace : le plafond de glace. Une femme en robe longue, à 4478 mètres d’altitude, c’est d’abord une incongruité. Une alpiniste qui, cent cinquante ans plus tard, s’attaque aux derniers bastions masculins des unités alpines d’élite, c’est une provocation. Entre Lucy Walker et Marion Poitevin, il n'y a pas seulement un siècle et demi d'écart : il y a une même nécessité de prouver, encore et toujours, leur légitimité sur des terrains qui auraient dû être conquis depuis longtemps. En creux de leurs récits, c’est un paradoxe qui frappe : plus les femmes réussissent, plus le plafond semble s’épaissir. Lucy Walker, ou l'art discret de grimper en crinoline « Plusieurs touristes étrangers viennent d’atteindre heureusement le sommet du Cervin. » Ce 23 juillet 1871, la Gazette du Valais annonce par un entrefilet discret ce qui aurait pu être une révolution : la première ascension féminine du Cervin par Lucy Walker. Mais l’histoire, à l’époque comme aujourd’hui, a la mémoire sélective : six ans plus tôt, Edward Whymper remportait la bataille mythifiée contre l'Italien Jean-Antoine Carrel, dans une dramaturgie alpine restée gravée dans le granit de l’imaginaire collectif. L’exploit de Lucy Walker, en revanche, ne laisse guère de trace. Lucy grimpe pourtant en jupe longue, corset rigide et chapeau crinoline, lestée d’un costume aussi absurde sur une montagne que révélateur des attentes sociales de son époque. Elle n’a pas simplement gravi un sommet : elle a franchi, symboliquement et littéralement, les barrières invisibles d’un monde montagnard taillé sur mesure pour les hommes victoriens. Pourtant, cette prouesse restera longtemps une anecdote sans écho, noyée dans l’indifférence d’un récit de montagne où les femmes n'ont droit qu'à quelques miettes. Cette invisibilité ne décourage pourtant pas Lucy. Elle récidive, collectionne les premières féminines sur des géants alpins comme l'Eiger ou l’Aiguille Verte, et refuse l’isolement imposé aux femmes alpinistes. En 1907, elle co-fonde le Ladies Alpine Club, acte militant et radical face au refus catégorique du prestigieux Alpine Club britannique d'intégrer les femmes. L’histoire officielle mettra 150 ans à lui rendre justice : en 2023, enfin, le musée de Zermatt replace Lucy Walker au sommet de l’histoire alpine. Un retard révélateur du malaise persistant face aux femmes qui dérangent l'ordre établi, surtout quand elles dominent les hommes sur leur propre terrain. Lucy Walker entourée d'hommes victoriens Marion Poitevin : conquérir les sommets masculins Un siècle et demi plus tard, Marion Poitevin trace sa propre ligne dans la neige. Guide de haute montagne, première femme du Groupe militaire de haute montagne, première instructrice à l’École militaire de haute montagne, première secouriste chez les CRS Montagne… son palmarès est une série de bastions masculins qu’elle renverse méthodiquement. Pourtant, Marion n’a pas choisi ces batailles : elle voulait juste faire de l’alpinisme au plus haut niveau. Le problème ? Ce niveau-là était réputé réservé aux hommes. Avec un franc-parler aussi rare qu’essentiel, Marion livre dans son autobiographie (Briser le plafond de glace, Guérin-Paulsen) les coulisses moins glorieuses de ses conquêtes alpines : clichés sexistes tenaces, énergie gaspillée à convaincre qu’elle mérite d’être là, et cette fatigue chronique liée à l’injonction permanente de devoir être deux fois plus forte pour être simplement prise au sérieux. L’armée française, institution que l’on imagine conservatrice, lui ouvre paradoxalement la voie royale vers l’élite. Grâce au soutien de rares mais précieux « alliés masculins », Marion obtient la reconnaissance méritée. Mais sa réussite souligne en creux l’anomalie d’un système où le simple fait d’être une femme alpiniste constitue encore une exception remarquée, voire contestée. Marion Poitevin La montagne, échappatoire ou miroir déformant ? Marion Poitevin voit dans la montagne un espace où les femmes peuvent enfin respirer librement, à l’abri du jugement permanent porté sur leur corps, leur apparence, leur attitude. Là-haut, les conventions sociales s’estompent. Pourtant, elle note avec ironie que même dans ces espaces libérateurs, les préjugés résistent mieux que la glace des séracs. Être femme en montagne, c’est encore subir des regards suspicieux sur ses capacités physiques, devoir prouver sa valeur sans cesse, et combattre des clichés tenaces qui voudraient que les femmes soient naturellement plus faibles ou plus hésitantes. Pour Marion, l’émancipation passe aujourd’hui par des stratégies radicales : créer des espaces exclusivement féminins, non pour exclure mais pour se réapproprier une énergie d’habitude gaspillée à convaincre les hommes qu’on peut être leur égale. Mais aussi assumer la discrimination positive, seul moyen selon elle de réparer l’inégalité profonde inculquée dès l’enfance. « À l'école, on apprend aux filles qu'elles feront toujours moins bien que les garçons », rappelle-t-elle, pointant une réalité dérangeante que beaucoup préfèrent ignorer. Lucy et Marion : trajectoires parallèles sur une montagne invisible Que reste-t-il du courage discret de Lucy Walker dans la trajectoire affirmée de Marion Poitevin ? Beaucoup, à commencer par ce paradoxe : plus d'un siècle sépare leurs exploits, mais leurs batailles se ressemblent encore étrangement. Toutes deux évoluent sur une montagne symbolique, une barrière invisible faite de préjugés, de clichés et d’habitudes bien ancrées. Lucy Walker, pourtant issue de la haute société britannique, dut affronter le silence et l’indifférence face à ses exploits. Marion Poitevin, elle, doit affronter le scepticisme, la condescendance ou le soupçon d’incompétence, malgré ses diplômes et ses réussites avérées. Ces deux femmes racontent, à un siècle et demi d’écart, l’histoire d’une lutte qui dépasse largement l’alpinisme : celle d’une place toujours contestée, celle d’une légitimité qu’on refuse encore trop souvent aux femmes qui dépassent les attentes sociales et osent briller par leurs exploits. Écouter ces voix pour enfin casser la glace Le podcast Learn from Altitude : alpinisme au féminin éclaire, donne corps et offre enfin une voix forte à ces trajectoires singulières. Vertige Media accompagne cette démarche en proposant d’autres voies, celles d’une réflexion plus large sur ce que ces destins révèlent de notre société, de nos résistances à l’égalité et de nos réticences à reconnaître pleinement les réussites féminines. Lucy Walker et Marion Poitevin ne demandent pas simplement à être écoutées. Elles exigent que l’on interroge les raisons profondes de leur invisibilité passée et des combats encore nécessaires aujourd’hui. Et peut-être, enfin, que l’écoute de ces voix permettra d’en finir avec ce plafond de glace, pour que demain, l’alpinisme cesse définitivement de s’écrire seulement au masculin. À découvrir dans l’épisode 3 de Learn from Altitude : alpinisme au féminin, disponible sur Globule Radio et toutes les plateformes (Spotify, Apple Podcasts, Deezer). Ce podcast est inspiré de l’ouvrage Une histoire de l’alpinisme au féminin (Éditions Glénat, 2024) de Stéphanie et Blaise Agresti, qui ont eu l'idée originale de former ces cordées éphémères entre des femmes alpinistes d’hier et d’aujourd’hui.












