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El Capitan  : quand la falaise devient un étendard LGBTQ+

Dernière mise à jour : 3 juin 2025

Des activistes de Trans Is Natural ont déployé un immense drapeau sur El Capitan à Yosemite. Menée par des grimpeur·euse·s militant·e·s dont la drag-queen écologiste Pattie Gonia, cette action répond à l'effacement des personnes trans par l'administration Trump. Le drapeau n'est resté visible qu'une heure avant d'être retiré à la demande des gardien·ne·s du parc. Son image, elle, a déjà fait le tour du monde, transformant la falaise mythique en étendard de l'inclusion. Explications.


Pattie Gonia
© Pattie Gonia / Wyn Wiley

Le 20 mai 2025, à l'heure où d’ordinaire seul·e·s quelques grimpeur·euse·s insomniaques s'attaquent aux parois, Yosemite a vu surgir sur El Capitan une autre espèce de cordée. Des activistes perché·e·s à 450 mètres du sol, mi-militant·e·s, mi-poètes provocateur·ice·s, ont déroulé sans préavis un gigantesque drapeau transgenre de 17 mètres par 10, aux couleurs bleu-rose-blanc. De quoi rhabiller le granit de ce vieux géant californien, habitué à en voir passer de toutes les couleurs, mais rarement celles-ci. Le coup d'éclat n'a duré que quelques heures avant que les gardien·ne·s du temple n'exigent de remballer la bannière et les revendications. Trop tard : l'image avait déjà fait le tour des réseaux et marqué les esprits. Ce matin-là, El Capitan, falaise-star de la grimpe mondiale, a pris parti malgré lui, devenant pour un instant le plus spectaculaire étendard de l'inclusion.


Des grimpeur·euse·s qui font bouger les lignes


Derrière le coup de force d’El Capitan, il y a Trans Is Natural, un collectif d'activistes trans, grimpeur·euse·s queer et allié·e·s qui prend un malin plaisir à mélanger les cordes et les codes. Parmi ces personnalités haut perchées, Pattie Gonia (alias Wyn Wiley) est sans doute la plus connue : drag-queen écolo aux milliers d'abonné·e·s, elle écume Instagram en talons aiguilles sur des sentiers de haute montagne, rappelant à chacun·e que la nature n'appartient pas qu'aux barbus en Patagonia. Pattie incarne une écologie joyeusement provocatrice, convaincue que reconnecter les personnes trans et queer à la nature est une manière de défendre les deux.


« Le drapeau est un ancrage visuel et spirituel pour toutes les personnes qu’on a fait se sentir déplacées dans leur corps ou dans ce pays »

À ses côtés, SJ Joslin, conservationniste chevronné et cerveau discret du groupe, apporte une expertise de terrain indispensable. C’est l’intello pragmatique, celui qui rappelle qu’une action militante réussie ne s’improvise pas : il faut des mousquetons solides et des idées encore plus robustes. SJ est convaincu que protéger la nature signifie défendre tou·te·s celles et ceux qui l’habitent. Nate Vince complète ce trio militant. Grimpeur aguerri et allié fidèle de la cause LGBTQ+, Nate avait déjà fait sensation à Yosemite en février dernier, coordonnant le déploiement d’un drapeau américain inversé pour dénoncer les coupes budgétaires menaçant les parcs nationaux. Alors forcément, lorsque le collectif lui propose de récidiver pour la bannière trans, Nate remet son baudrier sans hésiter.


Leur manifeste est clair comme une voie cotée 4b un jour de grand soleil : amour de l’environnement, défense farouche des droits trans et queer, et volonté affirmée de démocratiser les grands espaces. « Le drapeau est un ancrage visuel et spirituel pour toutes les personnes qu’on a fait se sentir déplacées dans leur corps ou dans ce pays », explique le collectif. Trans Is Natural n’en est d'ailleurs pas à son premier coup : entre randonnées militantes en drag queen, actions inclusives sur les événements de grimpe, et surtout une première retentissante en 2023 – l’ascension d’El Capitan par une cordée 100 % trans (avec Natai Endo et Juniper Welles en tête de cordée, ndlr) – le collectif n’a jamais hésité à s’attaquer frontalement aux parois comme aux préjugés.


Quand El Capitan s’habille trans


Sur la face sud-ouest d’El Capitan, pile au niveau des Heart Ledges, ces célèbres vires en forme de cœur suspendues à 180 mètres du sol, les activistes de Trans Is Natural ont fait battre très fort le pouls de Yosemite ce matin-là. À l’heure où le soleil perce tout juste la vallée, un drapeau transgenre géant se déplie en quelques secondes sur la paroi, libérant ses couleurs bleu-rose-blanc dans le vide. L'image, stupéfiante, s’impose d’emblée comme l’un des moments iconiques de l’histoire militante du parc.


Minutieusement préparée dans la pénombre, l'opération débute bien avant l’aube, lorsque la cordée activiste grimpe discrètement vers ce point stratégique de la falaise. Arrivé·e·s sur la vire, les militant·e·s fixent solidement leur étendard, plié en accordéon, en attendant les premiers rayons du jour. À l’instant T, il suffit d’un geste pour qu’ils recouvrent une portion spectaculaire du granit mythique d’El Cap. En contrebas, des dizaines de curieux·ses et de sympathisant·e·s s’exclament devant cette vision surréaliste. Car personne n’avait jamais encore vu flotter à Yosemite un drapeau trans d’une telle ampleur.


Côté technique, les activistes avaient pensé à tout : cordes fixes, points d’ancrage vérifiés plusieurs fois, et aucun risque de chute d’objet sur les touristes en contrebas. Comme lors d’actions précédentes, la sécurité du rocher et des personnes ont été une priorité absolue, rappelant qu’on peut faire parler de soi sans jamais faire parler le danger. Le geste politique, certes audacieux, est resté impeccable d'un bout à l'autre de la bannière.


Le timing, soigneusement calculé pour maximiser l’impact sans fâcher trop longtemps les autorités, a permis au drapeau de rester visible environ une heure. À 10 heures, lorsque les gardien·ne·s du parc exigent poliment mais fermement que la banderole soit retirée, les militant·e·s obtempèrent sans protester. Quelques minutes plus tard, la paroi retrouve son calme habituel, les activistes rappellent discrètement, applaudi·e·s par quelques soutiens. Action éclair, efficacité maximale : le message a eu tout le temps de se diffuser sur les réseaux et dans les esprits.


« Trans people are natural »


Si le drapeau n’a tenu que le temps d’une matinée, son message, lui, continue à flotter durablement dans les consciences. En quelques mots transformés en slogan provocateur, le collectif Trans Is Natural rappelle que la transidentité appartient à l'ordre naturel autant que les forêts, les montagnes et les rivières. « Nous avons hissé le drapeau trans à Yosemite pour rappeler une évidence : les personnes trans sont naturelles et elles sont aimées », explique Pattie Gonia.


« Notre existence n’est pas négociable. Être trans fait naturellement partie de la diversité humaine, il est temps de l’embrasser plutôt que de l’effacer »

Cette bannière ne fait pas que revendiquer : elle célèbre aussi. Elle défie frontalement les discours qui voudraient réduire la transidentité à une aberration, tout en honorant la diversité humaine dans un cadre mythique. « Appelez ça manif ou fête, dans tous les cas ça élève notre libération », s’amuse Pattie Gonia, pour qui prendre de la hauteur est autant symbolique que littéral.


LGBTQ+ Yosemite

Derrière la punchline « Trans is natural », le collectif avance également un argument scientifique imparable : la nature elle-même est remplie d’exemples de fluidité du genre. Grenouilles adaptatives, poissons-clowns hermaphrodites ou plantes polymorphes… la biologie se moque ouvertement des cases binaires. La diversité naturelle démolit tranquillement l’argument conservateur de « l’ordre naturel ».


Pour SJ Joslin, la dimension sociale et solidaire du geste est essentielle : ce drapeau hissé en plein cœur d’El Capitan symbolise une communauté qui refuse d’être divisée ou réduite au silence. « Notre existence n’est pas négociable. Être trans fait naturellement partie de la diversité humaine, il est temps de l’embrasser plutôt que de l’effacer », lance-t-il.


Enfin, Nate Vince apporte une voix d’allié à la fois nécessaire et exemplaire, rappelant que la solidarité dépasse les frontières des identités. « Je me mobilise quand mes ami·e·s ont besoin de soutien. Aujourd’hui, il est vital que chacun·e sorte de sa voie pour défendre les droits des personnes trans. »


LGBTQ+ aux États-Unis : le grand effacement


Cette action spectaculaire sur El Capitan surgit en plein dans une période américaine franchement hostile aux personnes transgenres. Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump début 2025, l’administration fédérale mène une véritable opération de nettoyage symbolique, effaçant méthodiquement les références aux identités trans des sites officiels. Éducation, santé, sécurité sociale… tout y passe. Sur les plateformes gouvernementales, les lettres T et Q disparaissent brutalement, comme si d'un coup de gomme administratif, les personnes trans et queer cessaient d’exister.


Les Parcs nationaux ne sont pas épargnés par cette entreprise d’invisibilisation. Dès février, le National Park Service (NPS) supprime sèchement les références aux personnes trans sur la page dédiée aux émeutes de Stonewall, pourtant emmenées en partie par des femmes trans de couleur comme Marsha P. Johnson et Sylvia Rivera. Ironie cruelle : effacer les actrices historiques du mouvement LGBTQ+ au nom duquel le monument avait justement été érigé. Devant les protestations, plutôt que de corriger le tir, le NPS retire carrément tout le contenu, préférant censurer intégralement plutôt que de rétablir les faits.


Cette politique d'effacement, digne d’une dystopie, ne s’arrête pas là. Des ressources précieuses sur la santé ou les droits des personnes trans disparaissent mystérieusement des portails fédéraux. Le département de la Défense va même jusqu’à déconseiller des termes comme « femmes », « filles » ou « minorités » dans certains documents internes. Pendant ce temps-là, une avalanche de lois anti-trans se déverse sur les États conservateurs américains, limitant l’accès aux soins, excluant les athlètes trans du sport ou bannissant jusqu’à l’évocation même des identités transgenres à l’école. « Effacer les personnes transgenres de la société est devenu l’un des piliers de l’administration Trump », dénonce la radio publique NPR.


Donald Trump
Un type qui pense que LGBTQ, c'est juste l'ordre de l'alphabet © Gage Skidmore / Flickr

Face à cette offensive massive, la résistance s’organise, spontanée et déterminée. Dès février, des foules manifestent devant le Stonewall National Monument à New York pour rappeler que le « T » n’est pas une lettre optionnelle. En interne, certain·e·s fonctionnaires résistent discrètement, profitant par exemple de la Journée de visibilité trans, le 31 mars, pour dénoncer anonymement les censures imposées. C’est précisément dans ce contexte explosif que s’inscrit le déploiement du drapeau trans à Yosemite : une riposte symbolique face à l’effacement programmé des identités trans.


En transformant la falaise emblématique d’El Capitan en tribune verticale, les militant·e·s de Trans Is Natural rappellent au monde entier que les personnes trans font partie intégrante de l’histoire américaine, et que leur présence ne pourra être effacée ni des pages d’un site web ni du paysage réel.


Applaudissements en vallée, rappel à l’ordre sur la falaise


L’action du 20 mai n’a pas laissé grand-monde de marbre, déclenchant immédiatement l’intervention polie mais ferme des autorités. Les gardien·ne·s du parc, averti·e·s de la présence d’un drapeau non autorisé, ont rapidement demandé aux militant·e·s de replier leur bannière. Aucun bras de fer, cependant : les activistes se sont exécuté·e·s sans discuter, parfaitement conscient·e·s d’avoir déjà réussi leur coup. La direction du parc, elle, a simplement rappelé les règles du jeu administratif sans condamner le message, fidèle à sa stratégie d’équilibre diplomatique déjà expérimentée lors d’actions précédentes. En coulisses, certain·e·s rangers, parfois membres de la communauté LGBTQ+, ont discrètement salué l’audace du geste tout en regrettant la censure imposée par leur hiérarchie.

« Je n’en croyais pas mes yeux… Voir ces couleurs surgir sur la paroi, c’était incroyablement émouvant »

Côté public, l’action a plutôt déclenché des cris d’enthousiasme. Dans la vallée, ce matin-là, on se passait jumelles et téléobjectifs pour immortaliser l’apparition surréaliste des couleurs trans sur le granit d’El Capitan. « Je n’en croyais pas mes yeux… Voir ces couleurs surgir sur la paroi, c’était incroyablement émouvant », rapporte un grimpeur présent sur place. Sur les réseaux, même emballement : « La plus grande bannière trans jamais vue dans un parc national, quelle fierté ! », lit-on dans un commentaire typique de l’euphorie partagée par la communauté LGBTQ+. Le compte Instagram de Pattie Gonia a même été submergé de messages de soutien et d’amour.


Dans les cercles de la grimpe, où le respect de la nature se double souvent d’une réticence à mêler escalade et politique, l’action a globalement remporté les suffrages. Certes, quelques puristes ont rappelé avec prudence que « la montagne doit rester neutre », mais beaucoup d’autres ont salué la créativité et l’audace du geste. Des figures emblématiques comme Tommy Caldwell ou Alex Honnold ont discrètement affiché leur soutien. Sur les forums spécialisés, El Capitan est devenu, le temps d’une journée, « le plus spectaculaire tableau d’affichage militant du monde vertical ».


Escalade engagée : les parois américaines comme tribunes militantes


Le drapeau trans déployé sur El Capitan n’est pas sorti de nulle part : ces dernières années, la mythique falaise californienne est devenue une sorte de panneau géant à revendications. Le 22 février 2025 déjà, profitant du célèbre firefall qui attire photographes et touristes hypnotisé·e·s par une cascade illuminée par le soleil couchant, des employé·e·s du parc avaient suspendu un drapeau américain retourné à 300 mètres du sol. Objectif : alerter sur les coupes budgétaires fédérales menaçant directement l’avenir des parcs. « Si retourner ce drapeau, c’est défendre Yosemite, alors je suis pour ! » lançait alors un touriste enthousiaste, résumant parfaitement l’impact symbolique du geste.


Quelques mois plus tôt, en juin 2024, la face d’El Capitan s’était déjà retrouvée au cœur d’une autre bataille politique. Quatre grimpeur·euse·s du collectif Climbers With Palestine avaient escaladé la voie mythique de la Nose pour y fixer une immense banderole proclamant « Stop the Genocide », un message dénonçant la violence au Moyen-Orient. Emily Weinstein, cofondatrice du collectif, avait justifié l’action avec une malice subtile : « Martin Luther a placardé ses thèses sur une église, nous, on les cloue sur la paroi la plus célèbre du monde vertical. » L’action avait immédiatement fait le tour des médias, dépassant largement le cadre habituel du petit monde de l’escalade.


D’autres initiatives similaires émergent ailleurs aux États-Unis. En mars 2025, dans les Rocky Mountains du Colorado, des alpinistes femmes avaient accroché plusieurs drapeaux américains inversés pour dénoncer les politiques fédérales oppressives. Des parcs nationaux ont aussi vu surgir des die-in, des flash-mobs ou encore des drapeaux arc-en-ciel plantés symboliquement au sommet de pics emblématiques lors de journées de visibilité LGBTQ+. Ces actions dessinent les contours d’un militantisme nouveau : celui d’une « escalade engagée », où les cordées portent désormais autant leurs convictions politiques que leur matériel.


Dans ce contexte déjà bouillonnant, l’action de Trans Is Natural du 20 mai 2025 pourrait bien devenir un jalon historique. C’est en effet la première fois qu’une cause LGBTQ+, et a fortiori transgenre, s’offre une telle visibilité dans un lieu naturel aussi emblématique. L’image du drapeau bleu-rose-blanc flottant à plusieurs centaines de mètres du sol frappe les esprits bien au-delà des frontières américaines. Ce jour-là, El Capitan est devenu, l’espace d’un instant, l’étendard d’une communauté bien décidée à conquérir tous les sommets – ceux de la montagne, mais aussi ceux de l’égalité.

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