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  • Fusillade à Memphis Rox : deux morts dans la salle d’escalade

    Le dimanche 29 juin 2025, une fusillade éclate à Memphis Rox, salle d’escalade associative fondée par le réalisateur Tom Shadyac au cœur du quartier défavorisé de Soulsville, à South Memphis (Tennessee). Deux hommes perdent la vie, dont Jarmond Johnson, 25 ans, figure emblématique du lieu. Un drame qui ébranle toute une communauté et remet en question l’idée même du refuge face à la violence. © Walltopia Aucune paroi, aussi solide soit-elle, n’est capable d’arrêter la violence lorsqu’elle décide de franchir le seuil. Pas même celles de Memphis Rox, née en 2018 dans un ancien supermarché abandonné, rapidement devenue un symbole national d’inclusion et de résilience sociale . Ici, chacun grimpe selon ses moyens, grâce à un modèle économique inédit : « Payez ce que vous pouvez ». Le lieu, créé pour offrir aux jeunes du quartier une alternative à la rue, incarne une promesse forte : offrir à tous, sans distinction d’origine ou de revenus, un espace d’espoir et de dignité. Pourtant, ce dimanche après-midi vers 16h, la violence s’est invitée à l’entrée de la salle. Une dispute entre deux hommes dégénère subitement en fusillade, coûtant la vie à Jarmond Johnson et une autre victime non encore identifiée. La salle ferme immédiatement, les proches encaissent, la communauté tente de comprendre. Comment ce lieu pensé comme un sanctuaire social peut-il devenir en quelques secondes le théâtre d’un drame aussi brutal ? Que révèle cette tragédie sur une société où même les espaces de solidarité ne sont plus épargnés ? Voici ce que l’on sait aujourd’hui. Bilan et identités des victimes et du suspect Parmi les deux victimes figure Jarmond « Mond » Johnson, employé historique de Memphis Rox. Grimpeur investi, apprécié pour son engagement auprès des jeunes du quartier, Jarmond allait devenir père, ce qui rend son décès encore plus douloureux pour la communauté locale. À ce stade, les autorités n’ont pas encore communiqué l’identité de la seconde victime. Sur les lieux, la police a interpellé Farris Haley, âgé de 28 ans, accusé d’avoir tenté de dissimuler une arme utilisée durant l’altercation en la cachant dans un véhicule stationné à proximité. Haley a résisté activement au moment de son arrestation et reste en détention provisoire, dans l’attente d’être présenté devant un juge. Aucune charge directe liée aux tirs mortels ne pèse contre lui actuellement. Circonstances de l’altercation et déroulement des faits Selon les premiers éléments de l’enquête, tout commence par un échange tendu à l’entrée de Memphis Rox entre deux hommes se connaissant déjà. Rapidement, la dispute dégénère, laissant place à une fusillade aussi violente que soudaine, prenant totalement par surprise grimpeurs et employés présents à l’intérieur de la salle. L’un des protagonistes est tué sur place, l’autre décède peu après son transport à l’hôpital. Dans ces instants dramatiques, plusieurs témoignages évoquent des actes héroïques : Jarmond Johnson lui-même aurait tenté de protéger les personnes présentes, sacrifiant sa vie pour les autres. Des grimpeurs et membres du personnel sont également intervenus pour mettre à l’abri les témoins, reflétant la solidarité forte qui anime ce lieu. Enquête policière et déclarations officielles L’enquête ouverte par la police de Memphis (MPD) privilégie l’hypothèse d’un conflit d’ordre privé entre les deux victimes. Les enquêteurs écartent pour l’instant toute idée d’une attaque préméditée contre la salle elle-même, considérant l’événement comme un incident isolé ayant mal tourné. Les autorités s’appuient désormais sur les analyses balistiques et les images de vidéosurveillance, si disponibles, afin de déterminer précisément les responsabilités de chacun. Un appel à témoins est lancé pour toute information pouvant faire avancer les investigations. Fermeture temporaire et mesures de sécurité Dès le lendemain du drame, Memphis Rox annonce une fermeture provisoire d’au moins une semaine. Toutes les activités sportives et communautaires sont suspendues pour permettre aux équipes et à la communauté de vivre leur deuil et de gérer le traumatisme immédiat. La direction du lieu précise toutefois que cette fermeture est uniquement temporaire, réaffirmant son engagement envers la mission sociale initiée par Tom Shadyac en 2018. La fusillade interroge cependant sur l’efficacité des mesures de sécurité dans cet espace jusqu’alors considéré comme sûr. Des témoins ont confirmé qu’un gardien de sécurité était présent lors des faits et serait intervenu courageusement. Memphis Rox n’a pour l’heure pas annoncé officiellement de changements dans ses protocoles, mais il semble évident que l’incident pousse à repenser rapidement les dispositifs de sécurité, notamment concernant les contrôles à l’entrée et la surveillance interne. Au-delà des mesures techniques, la priorité immédiate du centre reste humaine : accompagner les familles touchées, préserver l’esprit solidaire et inclusif qui a toujours caractérisé Memphis Rox, et assurer que ce lieu emblématique puisse continuer à offrir un espace de dignité, malgré les blessures profondes infligées par ce drame.

  • PEAK : des scouts en short au sommet des ventes

    Quatre éclaireurs mal équipés, une montagne qui change tous les matins et une physique aussi instable que la météo alpine. Avec PEAK, jeu indépendant sorti de l’obscurité d'une game jam, les studios Aggro Crab et Landfall viennent d’atteindre le million de ventes en moins d’une semaine sur Steam, la célèbre plateforme de jeux vidéo PC. Retour analytique et pince-sans-rire sur un phénomène vidéoludique aussi inattendu que vertigineux. © PEAK Dans l'univers saturé du jeu vidéo, rares sont les titres capables d'émerger sans un budget colossal et une campagne marketing orchestrée à grand renfort d'affichage publicitaire. Pourtant, PEAK fait partie de ces raretés qui défient les lois habituelles du marché, transformant l'essai d'un mois de programmation intensive en un phénomène culturel immédiat. D’apparence légère et humoristique, ce jeu coopératif d’escalade porte en lui quelque chose de profondément révélateur : derrière l'absurdité manifeste d’une physique délirante et d’un gameplay chaotique, PEAK questionne nos rapports au collectif, au défi absurde, et à l'échec ludique comme moteur du plaisir partagé. Une genèse aussi improbable que sa physique PEAK n’aurait jamais dû exister ailleurs que dans les archives d’une obscure game jam , ces marathons créatifs où des développeurs s’enferment plusieurs jours pour créer un jeu de toutes pièces. C’est pourtant là, en février 2025 à Séoul, que le projet voit le jour, fruit d’une collaboration inattendue entre deux studios indépendants déjà connus pour leurs expérimentations ludiques audacieuses : Aggro Crab et Landfall . Sous le nom de Landcrab , les deux équipes fusionnent leurs expertises respectives pour imaginer un jeu dont le pitch, en apparence banal, cache en réalité une métaphore ludique savoureuse : quatre scouts en short, perdus sur une île mystérieuse, doivent atteindre un sommet qui semble à la fois proche et totalement inaccessible. Le résultat, annoncé discrètement en avril via un teaser sans prétention, s’est transformé en un véritable raz-de-marée à sa sortie officielle le 16 juin 2025 sur Steam , plateforme de référence pour les jeux vidéo PC indépendants. En quelques jours seulement, les ventes dépassent toutes les prévisions, propulsant les développeurs, incrédules mais ravis, dans un scénario digne des meilleures fables du jeu indépendant. Coopération ou l’art subtil d’échouer ensemble À première vue, PEAK semble avoir pris le contre-pied du réalisme prôné par les simulateurs de montagne traditionnels. Ici, la grimpe est à la fois absurde, maladroite, et incroyablement exigeante en termes de coopération. Chaque joueur incarne un éclaireur équipé sommairement, confronté à une physique du jeu volontairement instable, transformant chaque mouvement en une succession comique de chutes, glissades et autres embarras corporels. La mécanique du jeu force l'entraide : impossible d’avancer sans poser des cordes, tendre des mains virtuelles, attendre son camarade qui glisse inévitablement sur une méduse au mauvais endroit au mauvais moment. © PEAK En sous-texte, le jeu offre une lecture philosophique de l’échec : on échoue souvent, mais toujours ensemble, de manière collective et jubilatoire. L'individualisme y est immédiatement puni par l’apparition d’une créature mystérieuse venue des brumes pour rappeler sèchement que l’ascension est collective ou ne sera pas. Cette dimension réflexive est sans doute l’un des secrets de son succès immédiat auprès d’un public saturé de productions répétitives. Autre force majeure du jeu : sa rejouabilité quasi infinie. Chaque jour, PEAK génère une nouvelle carte, modifiant complètement la topographie de l'île. Le sommet reste le même objectif inatteignable, mais le chemin pour y arriver change du tout au tout. Cette variété quotidienne pousse les joueurs à revenir régulièrement, non pour vaincre définitivement la montagne, mais pour explorer sans cesse de nouvelles manières de « presque réussir ». Ce renouvellement constant et l'aspect communautaire (les joueurs se retrouvent souvent pour comparer les stratégies du jour) explique en partie l’addiction joyeuse que PEAK provoque chez ses adeptes. Un phénomène sans marketing mais pas sans raison Vendu environ 5 euros lors de son lancement, PEAK entre de plain-pied dans cette catégorie de jeux indépendants dont la réussite tient davantage au bouche-à-oreille et au streaming qu'à des campagnes publicitaires élaborées. Ce faible coût d’entrée combiné à une viralité naturelle sur les plateformes comme Twitch et YouTube a permis au jeu de toucher un public très large, dépassant les cercles habituels de joueurs expérimentés. Le phénomène rappelle les succès imprévus de Phasmophobia  ou Lethal Company , jeux coopératifs dont le plaisir vient moins de l'excellence technique que des situations comiques ou effrayantes qu'ils produisent spontanément chez les joueurs. © PEAK Ce positionnement intelligent (mais probablement involontaire) a permis à PEAK de s’imposer comme une sorte de « must-have » ludique pour qui cherche à rire autant qu’à relever des défis absurdes entre amis. Derrière l’absurde, la rigueur discrète des correctifs Succès fulgurant oblige, PEAK a rapidement connu son lot de difficultés techniques. Très vite, l'équipe Landcrab a dû gérer un afflux massif de joueurs entraînant des bugs inattendus, notamment des crashs fréquents sur les cartes graphiques AMD dans certains environnements spécifiques du jeu. Réactifs, les développeurs ont publié dès la première semaine plusieurs patchs techniques (1.4a et 1.5a), stabilisant rapidement l'expérience tout en ajoutant des fonctionnalités réclamées par les joueurs : l'apparition d’un mode lobby privé et la possibilité d’abandonner dignement une partie mal engagée. Cette réactivité montre, au-delà de l’humour de façade, une véritable maîtrise technique et un respect attentif des retours communautaires. Le chaos apparent du jeu dissimule ainsi une gestion rigoureuse et professionnelle d'un succès aussi inattendu que mérité. Le sommet, et après ? Avec plus d'un million de ventes en quelques jours, PEAK se pose désormais en cas d'école du jeu indépendant contemporain : un produit culturel né spontanément, porté par un humour intelligent et une philosophie subtile de l’échec collectif. La question que se posent aujourd’hui Aggro Crab et Landfall est probablement la suivante : comment maintenir l’élan initial ? Comment transformer l'éphémère surprise en une ascension durable, voire en une saga vidéoludique ? Une chose est certaine : derrière ses scouts maladroits et ses chutes permanentes, PEAK a su toucher une corde sensible chez un public avide d’expériences authentiques, comiques, et en définitive profondément humaines. Reste à voir si ce coup d’éclat saura s’inscrire dans la durée ou si, comme ses joueurs, il devra recommencer sans fin l’ascension de son succès initial.

  • Qui est responsable des falaises d’escalade ?

    Falaises fermées, grimpeurs inquiets. Après qu'un accident a entraîné la condamnation de la FFME à 1,6 million d'euros, le déconventionnement des sites d'escalade a bouleversé le paysage de la grimpe française. Alors depuis que la fédération s’est retirée, quel avenir se dessine concernant la responsabilité des sites naturels d’escalade ? Une avocate spécialisée montre la voie. © Guillaume Guémas Maïté Cano, avocate en droit public et grimpeuse chevronnée depuis plus de 25 ans, a développé une expertise juridique pointue sur les questions d'accès aux sites naturels et notamment des sites d'escalade.  Vertige Media : On parle de déconventionnement des falaises depuis plusieurs années. De quoi s’agit-il ? Maïté Cano :  Le déconventionnement, c'est la fin d'un système qui fonctionnait depuis des décennies. Auparavant, la Fédération Française de la Montagne et de l'Escalade (FFME), et également la FFCAM ( Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne, ndlr ), signaient des conventions avec les propriétaires de falaises - qu'ils soient privés ou publics - comme les communes, par exemple. Ces conventions permettaient à la FFME d'équiper et d'entretenir les sites d'escalade, mais surtout, elles transféraient la responsabilité juridique des propriétaires vers la fédération en cas d'accident . En 2020, la FFME a annoncé qu'elle allait mettre fin à environ 650 de ces conventions. C'est ce qu'on appelle le « déconventionnement ». Vertige Media : Qu'est-ce qui a déclenché cette décision ? Maïté Cano :  Tout part d'un accident survenu en 2010 sur le site d'escalade de Vingrau ( situé dans les Pyrénées-Orientales, ndlr ). Un guide de haute montagne et sa compagne grimpaient ensemble quand un énorme bloc de rocher - 1,40 mètre de haut sur 1 mètre de large - s'est détaché de la paroi . Lui a chuté et sa compagne a été gravement blessée au bras droit. Ils ont ensuite poursuivi la FFME, considérant qu'elle était responsable en tant que gestionnaire du site. « Cette situation menaçait directement l'accès à des centaines de sites d'escalade en France, avec des répercussions potentielles sur le tourisme sportif dans certaines régions où l'escalade représente une activité économique importante » Maité Cano Ce qui a tout changé, c'est la décision de la Cour d'appel de Toulouse en 2019. Les juges ont estimé que la FFME était responsable car elle avait « la garde de la chose » - comprendre : de la falaise - au moment de l'accident. La fédération a ainsi été condamnée à indemniser les victimes à hauteur de 1.620.000 d’euros. C'est cette condamnation, sans précédent, qui a poussé la FFME et son assureur à mettre fin au système de conventionnement. Vertige Media :  « La garde de la chose » est justement un concept juridique qui semble central dans cette affaire. Pouvez-vous nous l'expliquer ? Maïté Cano :  En droit français, il existe un régime de responsabilité appelé « responsabilité du fait des choses », inscrit dans le code civil. Il dit en substance que vous êtes responsable non seulement des dommages que vous causez directement, mais aussi de ceux causés par les choses que vous avez « sous votre garde ». Pour illustrer simplement : si une tuile tombe de votre toit et blesse un passant, vous êtes responsable en tant que propriétaire de la maison, même si vous n'avez commis aucune faute. C'est ce qu'on appelle une responsabilité « sans faute » ou « objective ». Dans le cas de Vingrau, la cour a considéré que la FFME avait « la garde » de la falaise par le biais de la convention d'usage, et donc que sa responsabilité était engagée automatiquement lorsque le rocher s'est détaché. Vertige Media : Concrètement, quelles ont été les conséquences de ce déconventionnement pour les grimpeurs ? Maïté Cano :  Passé le choc de l’annonce, cela a généré beaucoup d’inquiétudes et d’interrogations, tant de la part des grimpeurs que des propriétaires privés et publics. On a assisté à la fermeture ou à des annonces de fermeture de certains sites, parfois de manière temporaire parce que les propriétaires voulaient connaître l’état des falaises avant d’autoriser la pratique. Il y a eu beaucoup d’articles sur le sujet. Cette situation menaçait directement l'accès à des centaines de sites d'escalade en France, avec des répercussions potentielles sur le tourisme sportif dans certaines régions où l'escalade représente une activité économique importante. Vertige Media : Face à cette situation, comment les pouvoirs publics ont-ils réagi ? Maïté Cano :  Après une forte mobilisation des collectivités territoriales et des acteurs du milieu de l'escalade, le législateur est intervenu avec le vote de la loi 3DS (Différenciation, Décentralisation, Déconcentration et Simplification) en février 2022. Cette loi a introduit un nouvel article dans le code du sport qui dispose que « le gardien de l'espace naturel dans lequel s'exerce un sport de nature n'est pas responsable des dommages causés à un pratiquant [...] lorsque ceux-ci résultent de la réalisation d'un risque normal et raisonnablement prévisible inhérent à la pratique sportive considérée ». « Lorsqu'un grimpeur se rend en falaise, il accepte une part des risques inhérents à cette activité. Le propriétaire ou gestionnaire du site n'est donc plus automatiquement responsable d’un accident mettant en jeu la falaise » Maïté Cano Vertige Media : Le cas de l'accident mortel du viaduc de Vineuil et le jugement qui vient disculper la commune posent-ils une nouvelle jurisprudence en la matière ? Maïté Cano :   Le jugement rendu par le Tribunal administratif d'Orléans porte sur des faits spécifiques: il s'agit d'un accident mortel sur un viaduc et sur une partie où l'escalade était interdite. Le juge retient que l'accident est dû à l'imprudence de la victime qui n'a pas respecté l'interdiction de pratiquer l’escalade, interdiction qui était affichée. Cette décision n'est pas surprenante au regard de la jurisprudence rendue par exemple en matière d'accidents lorsque des personnes escaladent des fontaines ou des murs d'enceinte, ou plus largement des ouvrages publics. Cela dit, elle n'est, en l'état, pas transposable aux accidents qui peuvent se produire en site naturel. La jurisprudence administrative actuelle ne prévoit pas de décision qualifiant un site d'escalade en ouvrage public.  Maïté Cano Vertige Media : Qu'est-ce que cette loi change pour les grimpeurs et les propriétaires de falaises ? Maïté Cano :  C'est une avancée majeure car elle réintroduit la notion « d'acceptation du risque » par le pratiquant, qui avait été écartée par la jurisprudence. Concrètement, cela signifie que lorsqu'un grimpeur se rend en falaise, il accepte une part des risques inhérents à cette activité. Le propriétaire ou gestionnaire du site n'est donc plus automatiquement responsable d’un accident mettant en jeu la falaise . Les juges doivent désormais tenir compte du caractère « normal et raisonnablement prévisible » du risque en escalade et en tenant compte du lieu dans lequel l’activité est pratiquée. Il faut également rappeler que tous les accidents en falaise ne sont pas causés par des chutes de pierre, mais également par des erreurs des pratiquants (assurage, erreurs de sécurité, etc.)   Vertige Media : Comment définit-on ce « risque normal et raisonnablement prévisible » ? Ça semble assez subjectif... Maïté Cano :  Cette notion n'est pas précisément définie dans la loi, et c'est aux juges qu'il reviendra de l'interpréter au cas par cas. Une réponse ministérielle de janvier 2022 donne quelques indications : l'appréciation tiendra compte du comportement des pratiquants, de   l'aménagement ou non du site, des installations et de la signalétique mise en place. Cela permet de responsabiliser aussi les usagers qui auraient des pratiques dangereuses. À ce jour, aucune décision de justice n'a encore été rendue sur le fondement de ce nouveau texte. Nous sommes donc dans une période d'incertitude juridique où la jurisprudence va progressivement clarifier cette notion. Vertige Media : Dans ce contexte incertain, comment s'organise aujourd'hui la gestion des sites d'escalade ? Maïté Cano :  On assiste à l'émergence de nouveaux modèles de gestion plus collaboratifs. Plusieurs départements, comme l'Isère et la Drôme, ont déjà acté de modèles de gestion des sites d'escalade sur leur territoire . D’autres départements sont en train d’y travailler . Ces nouvelles approches reposent sur un partage de responsabilité entre différents acteurs : collectivités territoriales, associations locales, clubs d'escalade, et parfois même des entreprises privées . L'idée est de ne plus faire reposer toute la responsabilité sur un seul acteur, comme c'était le cas avec la FFME. Certains départements inscrivent également les sites d'escalade dans leur Plan Départemental des Espaces, Sites et Itinéraires (PDESI), ce qui facilite leur gestion. « Signaler aux gestionnaires du site tout problème constaté sur les équipements ou la falaise elle-même est un acte citoyen qui contribue à la sécurité collective » Maïté Cano Vertige Media : Quels conseils donneriez-vous à un·e grimpeur·se concernant sa responsabilité personnelle lorsque l’il/elle pratique en falaise ? Maïté Cano :  Je conseillerais d'abord de se tenir informé du statut des sites où l'on grimpe : sont-ils conventionnés, gérés par une collectivité, ou dans une zone où l'accès est toléré mais non officiellement encadré… Ensuite, il faut adopter une pratique responsable : acheter les topos, vérifier son matériel et porter un casque, respecter ses limites techniques, et être conscient que l'escalade en milieu naturel comporte des risques inhérents que l'on accepte en pratiquant. Il est conseillé de souscrire une assurance adaptée, comme celle proposée avec la licence FFME ou FFCAM, qui couvre non seulement les accidents dont on pourrait être victime, mais aussi la responsabilité civile si l'on cause un dommage à autrui. Enfin, signaler aux gestionnaires du site tout problème constaté sur les équipements ou la falaise elle-même est un acte citoyen qui contribue à la sécurité collective. Vertige Media : Comment voyez-vous l'avenir de l'accès aux sites naturels d'escalade en France ? Maïté Cano :  Je reste optimiste malgré les difficultés. La loi 3DS a apporté un premier cadre juridique plus équilibré, et les initiatives locales montrent que des solutions émergent. L'enjeu est considérable : l'escalade connaît un essor sans précédent, notamment depuis son entrée aux Jeux olympiques, et plus largement, tous les sports de nature attirent de plus en plus de pratiquants. De fait, les collectivités locales ont un rôle à jouer et on peut constater que beaucoup prennent ce rôle avec intérêt afin de créer un modèle de gestion plus territorialisée. La responsabilité sera davantage partagée entre tous les acteurs, y compris les pratiquants eux-mêmes.  Ce qui est certain, c'est que la préservation de l'accès aux sites naturels d'escalade nécessite une prise de conscience collective des enjeux juridiques, environnementaux et sportifs. C'est un équilibre délicat à trouver, mais essentiel pour l'avenir de notre pratique et plus largement pour la pratique des sports de nature.

  • Coupe du monde d’escalade IFSC 2025 à Chamonix : programme, horaires, streaming et prize money

    Du 11 au 13 juillet 2025, la Coupe du monde IFSC débarque à Chamonix (France) pour sa traditionnelle étape phare combinant les disciplines vitesse et difficulté. Depuis le retrait de la date briançonnaise , c’est désormais la seule étape française au calendrier, rendant ce rendez-vous chamoniard encore plus attendu et prestigieux. L'événement aura lieu sur l’emblématique Place du Mont-Blanc, offrant aux athlètes et spectateurs un décor alpin unique au pied du Mont-Blanc. Voici toutes les infos pratiques pour suivre la compétition en direct : horaires précis, programme complet, streaming et prize money © David Pillet Où regarder Chamonix 2025 en direct ? YouTube IFSC : gratuit mais restreint en France Comme toujours, les demi-finales et finales seront diffusées gratuitement sur la chaîne YouTube officielle de l’IFSC , mais en France et en Europe, les finales seront restreintes à cause des droits exclusifs détenus par Warner Bros Discovery. Discovery+ et Eurosport : diffusion officielle en France Discovery+ et Eurosport possèdent les droits exclusifs jusqu’en 2028 pour la France et l’Europe. Un abonnement est nécessaire pour suivre les finales en direct. Olympic Channel : replays gratuits dès le lendemain Les replays des finales seront disponibles gratuitement sur Olympic Channel dès le lendemain. Résultats live sur le site officiel IFSC Les qualifications ne seront pas diffusées en vidéo mais vous pourrez suivre les résultats en temps réel sur le site officiel de l’IFSC . © David Pillet Programme complet (heure française UTC+2) (heure française UTC+2, même fuseau horaire que Cracovie) Vendredi 11 juillet – Qualifications vitesse 18h45 à 20h15 :  Qualifications vitesse femmes puis hommes (résultats live uniquement) Samedi 12 juillet – Qualifications difficulté & Finales vitesse 09h00 à 17h00 :  Qualifications difficulté hommes et femmes (résultats live uniquement) 21h00 à 22h15 :  Finales vitesse femmes et hommes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) Dimanche 13 juillet – Demi-finales & Finales difficulté 10h00 à 12h30 :  Demi-finales difficulté hommes et femmes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) 20h30 à 21h25 :  Finale difficulté hommes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) 21h25 à 22h20 :  Finale difficulté femmes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) Prize money : répartition des gains Cette étape à Chamonix est classée « Basic » par l’IFSC. Voici la répartition des gains : 🥇 1er : 3 690 € 🥈 2e : 2 460 € 🥉 3e : 1 722 € 4e : 1 230 € 5e : 984 € 6e : 861 € 7e : 738 € 8e : 615 € Suivre Chamonix 2025 sur les réseaux sociaux Pour vivre pleinement l’événement, retrouvez coulisses, résultats et contenus exclusifs sur les réseaux sociaux officiels de l’IFSC : Instagram IFSC Twitter/X IFSC Facebook IFSC En résumé : tout ce qu’il faut savoir sur Chamonix 2025 Dates : du 11 au 13 juillet 2025, à Chamonix (France), disciplines vitesse et difficulté. Unique étape française au calendrier depuis le retrait de Briançon, très attendue par le public. Diffusion officielle en France sur Discovery+ et Eurosport (abonnement requis). Finales restreintes sur YouTube en France, replays gratuits dès le lendemain sur Olympic Channel. Prize money Basic : jusqu’à 3 690 € pour les vainqueurs. Résultats en direct sur https://ifsc.results.info . Mi-juillet, tous les regards seront tournés vers Chamonix pour cette étape française désormais incontournable, véritable fête de l’escalade internationale au pied du Mont-Blanc. Retrouvez le calendrier complet IFSC 2025 ici.

  • La gentrification de l’escalade n’aura pas lieu

    Bleausard et ouvrier, Jean-Jacques Naëls traîne cinquante ans d’escalade à grimper, créer et réparer des circuits. Face à la démocratisation d’un sport auquel il a consacré sa vie, il nous livre son regard sur l’évolution sociologique de la discipline. Persistance des clivages sociaux, escalade bichonnée, rejet de la gentrification… attention, ça risque de zipper. © Erwan Mouton / Vertige Media Je me présente, je suis Essonnien, j’ai plus de soixante-dix ans et ça fait un peu plus de cinquante ans que je pratique assidûment l’escalade. Il y a un demi-siècle, quand j’ai commencé l’escalade, c’était déjà une discipline préférentielle de la classe des « avantagés » de la société. Les grimpeurs lorsqu’ils pouvaient se  permettre d’aller à « Cham » ( Chamonix, ndlr ) par exemple, prenaient une chambre dans un hôtel plus ou moins étoilé. Et ceux qui ne pouvaient pas dormaient à la belle étoile ou dans un camping bon marché, où on se lavait à l’eau froide. Deux salles, deux ambiances : le miroir de nos fractures sociales À l’époque, seuls 3% des adultes qui s’adonnaient à l’escalade étaient ouvriers. C’est à cause de cette réalité sociologique que l’on qualifiait alors l’escalade de sport de riche ou de sport bourgeois quand bien même on pouvait le pratiquer s ans être précisément un bourgeois argenté ! Bon nombre de grimpeurs n’avaient pas de compte bien sonnant et trébuchant : les étudiants et les enseignants, les fonctionnaires et les employés ne roulaient pas sur l’or non plus.  S'il est indéniable que c’est un sport culturellement et financièrement exigeant, ce n’est pas non plus pour cela un sport réservé, en soi. Dit autrement, l’escalade ce n’est pas le polo, l’équitation, le golf ou la Formule 1, et je vois mal comment elle peut le devenir. Ces disciplines nécessitent des investissements financiers considérables, tandis que l'escalade, même onéreuse, reste plus accessible. Il est aventureux de prétendre que l’escalade se gentrifie, sous prétexte que cela devient spectaculairement évident grâce aux salles d’escalade intentionnellement fastueuses, érigées qui plus est dans les quartiers où les grands ensembles n’existent pas Ce qui signifie, qu’aujourd’hui comme hier, il y a une certaine disparité socio-professionnelle et culturelle dans le milieu de l’escalade, comme il peut y en avoir dans les sports comme le tennis, connoté bourgeois. Sauf qu’avec les salles d’escalade, cette démarcation très claire entre les milieux des grimpeurs se voit davantage. C’est un peu comme les hôtels fortement étoilés dans certains quartiers. Je m’explique. La clientèle des salles d’escalade correspond au profil culturel et socio-professionnel de la population du secteur dans lequel elles sont implantées. Vous avez donc d’un côté des salles qui font bar avec terrasse garnie de transats. De l’autre, des salles avec une machine à sous pour se servir une boisson et des toilettes minimalistes. Deux salles, deux ambiances, qui ne s’adressent pas à la même population.  Il est donc aventureux de prétendre que l’escalade se gentrifie , sous prétexte que cela devient spectaculairement évident grâce aux salles d’escalade intentionnellement fastueuses, érigées qui plus est dans les quartiers où les grands ensembles n’existent pas. Je comprends que l’on vienne à penser que l’escalade se gentrifie  dans le sens qu’il y a vingt ans, les salles d’escalade opulentes et accessibles en métro n’existaient pas. Mais c’est quand même une affirmation hâtive. Il me semble qu’il est aisé de voir que le démarquage socio-économique est prescrit depuis toujours par notre société., Aussi, je ne vois pas pourquoi il y aurait lieu de s’étonner de ce démarquage alors même que l’escalade est devenue une activité qui compte. En effet, tout le monde sait  cela : l’escalade en salle commerciale est une affaire d’entreprise et de chiffre d'affaires. Personne ne s’étonne qu’il faille s’acquitter d’un billet d’entrée pour grimper, comme personne ne se plaint qu’il faille payer pour regarder un film. En somme, tout le monde est d’accord pour payer un droit de voir, d’écouter ou de faire une activité, pourvu d’être satisfait. © Erwan Mouton / Vertige Media Les cinq étoiles de l’escalade cocooning De fait, la bonne question est sans doute celle-ci : que paye le grimpeur lorsqu’il se rend dans une salle d’escalade avec billet d’entrée ? On peut répondre qu’il paye ce qu’il est venu chercher. Bien souvent, pour les plus exigeants : il s’agit de l’escalade bichonnée, de l’escalade cocooning . En détail, le grimpeur paye pour un espace escalade cinq étoiles, car il n’y est pas rentré par hasard. Et chaque étoile possède sa spécificité. 🌟 La proximité  : on y vient en métro, à pied, en vélo, et en trottinette... Rien à voir avec les embouteillages qu’il faut se taper quand on va grimper dehors, loin de la ville, voire très loin même. 🌟La sociabilité  : on vous accueille d’entrée de jeu en ami, avec un sourire radieux, tutoiement et éventuellement une tape sur l'épaule. On fait tout pour que vous soyez à l’aise, que vous vous reconnaissiez avec les autres clients qui, en gros, vous réconfortent sur votre distinction : c’est l’effet de confrérie. 🌟 Le confort  : l’athlète dispose de tous les équipements nécessaires pour ranger ses petites affaires, se toiletter et relaxer ses muscles. Mieux qu’à la maison ! 🌟Le désengagement aventureux  : Une fois passée la porte d’entrée située juste avant l’espace bar et restauration, les aléas météorologiques du dehors n’y existent plus. Quand vous vous lancez, il y a souvent un ange gardien qui veille à vous rappeler à l’ordre si vous faites une erreur d’assurage, par exemple. Seuls ceux qui grimpent en tout terrain le savent : par rapport à l’escalade en extérieur, la prise de risque est par principe réduite. 🌟 Le cognitif simplifié  : Comme l’environnement et les lignes d’escalade sont colorés pour être parfaitement discernables, cela facilite la prise de décision dans la composition des gestes à accomplir. Du moins, « la lecture » est plus évidente que sur les matériaux naturels ce qui incite à la paresse, à refuser même de se confronter aux exigences de l’escalade d’aventure . Et je parle là de vieux camarades qui finissent par ne grimper qu’en salle, car au moins là, ils parviennent à se maintenir dans un bon niveau de difficulté. C’est tout cela que le grimpeur moderne aime : grimper dans un cadre hôtelier étoilé. Et en effet, il vaut mieux être de la caste des CSP+ si l’on veut s’approprier les soi-disant codes culturels et sociaux de l’escalade. Il me semble que si ces salles d’escalade « cocooning » fonctionnent bien, c’est aussi parce que les privilégiés de notre société retrouvent la distinction sociale et culturelle qu’ils étaient venus chercher. Et s’ils s'y sentent comme chez eux, c’est parce que ces salles sont souvent conçues par des grimpeurs qui ont les mêmes codes culturels et sociaux. Ce n’est pas un petit luxe de pouvoir venir comme ça, tranquille, au milieu de l’après-midi dans une des salles d’escalade implantées non loin de chez soi ou de son boulot. La plupart de ces clients ont cette propension inconsciente à obéir aux codes de leur classe socio- professionnelle. C’est tout cela que le grimpeur moderne aime : grimper dans un cadre hôtelier étoilé. Et en effet, il vaut mieux être de la caste des CSP+ si l’on veut s’approprier les soi-disant codes culturels et sociaux de l’escalade. Des codes que bien des grimpeurs des années 80 et 90 ont beaucoup de peine à reconnaître quels que fussent leurs milieux socioprofessionnels.  Je n’établis pas un jugement moral, je souhaite seulement dire comment mes yeux d’ouvrier voient ce beau monde dans lequel j’ai baigné, sans trop boire la tasse. Car entre nous, si seulement 3% des pratiquants réguliers sont ouvriers,   aujourd’hui comme hier,   c’est qu’il y a en cela une raison sociologique intéressante à étudier. Et surtout, une réalité qui pose que cette fameuse « gentrification » est une illusion temporaire.

  • Escalade et climat : pourquoi vos efforts individuels ne suffiront pas

    Face au réchauffement climatique, les grimpeurs multiplient les initiatives « vertueuses » : traversées de l'Atlantique en bateau, 100 blocs à Bleau à vélo, voyages en train... Mais ces efforts individuels suffisent-ils vraiment ? Loin des injonctions moralisatrices, Gilles Rotillon livre une analyse sans concession des vrais leviers d'action pour la communauté des pratiquants de montagne. Tout fout le camp © David Pillet Gilles Rotillon est professeur émérite de sciences économiques, spécialiste de l'escalade et grimpeur chevronné membre de la FSGT (Fédération Sportive et Gymnique du Travail). Les problèmes climatiques deviennent de plus en plus visibles, entraînant une multiplication des prises de conscience individuelles. Dans le même temps, les émissions mondiales de gaz à effet de serre continuent d'augmenter. Paradoxe révélateur d'une approche qui fait fausse route. Dans le milieu de l'escalade, cette tendance est particulièrement nette. On trouve aujourd'hui de nombreux articles sur le sujet, et de plus en plus d'exemples de comportements « vertueux » : traversées de l'Atlantique en bateau pour aller au Groenland ou au Yosemite , cent blocs en 7A+ à Bleau à vélo , enchaînements de voies sans voiture ... Ces initiatives, souvent le fait de grimpeurs·ses de haut niveau relayés par la presse spécialisée, témoignent d'une réelle volonté d'agir. Un système qui impose ses contraintes Mais ce diagnostic est biaisé. Non pas que le lien entre émissions et comportements n'existe pas, mais parce qu'on ne s'interroge pas assez sur les raisons qui nous font agir ainsi. Ces raisons ne relèvent pas de la responsabilité individuelle, mais du mode d'organisation général de la société. Pour le dire brutalement : tant qu'extraire un baril de pétrole, émettre une tonne de CO2 ou licencier un travailleur sera rentable, ce baril sera extrait, cette tonne sera émise et ce travailleur sera licencié. Et tant que les rares 9A blocs seront aux quatre coins du globe et que le seul 9C falaise pour l'instant confirmé est en Norvège, les meilleurs grimpeur·ses doivent aller les tenter, justement pour justifier leur statut. Pour l'instant ils/elles ne l'ont pas fait en n'utilisant que le vélo ou la marche. C'est la logique du capitalisme qui est en cause, dont la finalité est l'accumulation du capital, pas la gestion des biens communs. Dès lors, il incite les individus à se comporter selon ce but : marchandisation généralisée, réseaux sociaux exploitant nos données pour une publicité ciblée ultra-efficace, consommation travestie en besoin… Tant que nous vivrons sous ce régime, le climat se détériorera et n’encouragera aucun de nous à baisser son impact. D’autant plus que les contraintes de l'organisation sociale rendent souvent impossible de descendre en-dessous d'une certaine limite d'émissions. Selon son habitat, son travail, sa famille, changer devient un défi colossal. C'est donc le cadre de vie, l'aménagement du territoire, l'organisation du travail qui doivent être transformés. Vous l’aurez compris, nous ne nous situons plus au niveau individuel, mais politique. Dès lors, voter pour un candidat sans politique écologique devrait être une impossibilité morale. L'empreinte carbone du grimpeur : un calcul complexe Regardons néanmoins de quoi se compose concrètement le bilan carbone de l'escalade. La discipline nécessite de se déplacer, d'utiliser du matériel, de s'alimenter, de communiquer. Le transport est de loin le poste le plus important. Cela proscrit l'avion et impose de réduire drastiquement l'usage de la voiture. Le train apparaît alors comme le mode de transport le plus vertueux. Cela dit, il ne permet pas l'accès direct aux sites, impliquant un autre moyen de transport pour la jonction. Alors, posons une question cru : faut-il renoncer à grimper ? Prenons l'exemple concret des blocs de Bleau. Pour que la plupart des sites soient accessibles en train, il faudrait étendre massivement le réseau. Or la SNCF est le premier consommateur d'électricité en France et utilise des quantités phénoménales de béton et d'acier. Peut-on imaginer la planète recouverte de rails sans impacts écologiques ? De plus, dans l'état actuel, la plupart des sites deviendraient inaccessibles en une journée, obligeant à sur-fréquenter les rares sites proches des gares. Résultat de l'empreinte carbone d'une personne seule si elle devait aller grimper à 700km © Vertige Media Pour l'alimentation, le point clé reste la consommation de viande et de poisson. Pour la communication, il faut interroger nos pratiques d'échanges sur internet : poster une photo ou un film est coûteux en électricité, donc en GES ( actuellement, Internet engendre 3,7% des émissions mondiales de GES, ndlr ). Le matériel pose moins de problèmes, mais les contraintes de sécurité limitent les économies possibles. L'essentiel - chaussons, cordes, mousquetons - oblige à une production industrielle sur laquelle les grimpeurs n'ont pas de prise. On peut changer le moins souvent possible de chaussons, mais on ne peut pas garder un baudrier ou une corde trop longtemps. De Conquérants de l'inutile à Lanceurs d'alerte Alors, posons une question cru : faut-il renoncer à grimper ? La question est sans doute trop excessive, mais elle peut se poser sous une forme moins extrême. Les contraintes écologiques peuvent-elles transformer nos pratiques ? Comment et jusqu'où ? Et par quelles autres activités pourrait-on les remplacer ? Le problème, c’est que poser la question sous ces formes, c'est revenir à la responsabilité individuelle, donc être incapable de résoudre la question climatique. Il n'y a aucune raison de penser que les individus de demain seront plus vertueux que ceux d'aujourd'hui. Ce serait poser sur un plan moral une question qui relève des rapports sociaux. Que peuvent faire les grimpeurs et plus largement tous les montagnards ? Il faut élargir la focale et considérer l'ensemble de la communauté alpine. Car au-delà des changements nécessaires mais insuffisants de nos pratiques, il existe un autre axe d'action. Nous ne sommes qu'une partie de l'écosystème et il est en train d’être détruit. Il faut arrêter cette destruction, non pas pour que les fleurs et les insectes aient le droit d'exister, mais parce que sans eux, nous n'existerions pas non plus. Nous pourrions jouer un rôle de « lanceurs d'alerte ». Notre communauté se situe aux premières loges pour constater la rapidité et l'ampleur des transformations que le changement climatique cause à la montagne. Ces transformations y sont parfaitement visibles sur une échelle de temps très courte. Il existe d'autres signes - jour du dépassement, vendanges avancées, canicules, épidémies, incendies - mais ils ne suffisent pas encore pour que l'opinion publique exerce une pression sur les gouvernements. Ce n'est pas parce qu'on parle de transition énergétique qu'elle existe : on continue d'utiliser de plus en plus de chaque type d'énergie. Sans prise de conscience collective importante, la situation ne peut qu'empirer. Les montagnards ont la possibilité de témoigner de cette urgence, non pas en tant que pratiquants s'interrogeant sur leurs pratiques, mais en tant que citoyens témoignant de l'ampleur des transformations de notre écosystème. J'aime cette formule d'un ami qui suggérait de passer du statut de « conquérants de l'inutile » à « défenseurs du nécessaire ». Nous ne sommes qu'une partie de l'écosystème et il est en train d’être détruit. Il faut arrêter cette destruction, non pas pour que les fleurs et les insectes aient le droit d'exister, mais parce que sans eux, nous n'existerions pas non plus. Il n'y a que les humains qui peuvent décider de l'avenir de tous.

  • Eska Gang, ou la grimpe façon melting-potes

    L’escalade serait donc réservée aux CSP+, amateurs de quinoa bio et autres dandys urbains ? Eska Gang , collectif atypique né sur WhatsApp, dynamite ce cliché avec une énergie désarmante. À l’occasion d’une sortie sur le viaduc des Fauvettes, organisée avec la précieuse complicité du club FFME « Le 8 Assure », Vertige Media a suivi Mehdi et Jean, fondateurs de cette joyeuse bande décidée à conjuguer verticalité avec diversité. Eska Gang © Adem Tenah On aurait pu penser qu’au sommet du viaduc des Fauvettes, suspendus à leurs cordes au-dessus du vide, les membres d’ Eska Gang seraient entièrement absorbés par la gestion de leurs vertiges ou la crainte existentielle d’un plomb inopiné. « Eh, c’est bon, t’inquiète pas, j’te tiens, tu peux grimper tranquille ! », lance Jean à l’une de ses potes restée figée à mi-hauteur du viaduc, entre rires et hésitations. En bas, ils sont une dizaine, des jeunes adultes aux profils étonnamment variés, certains sans aucun matériel, d’autres déjà bien équipés. On entend parler fort, rire encore plus fort, et surtout s’encourager à tout va. Mehdi et Jean, les deux fondateurs de cette troupe informelle devenue phénomène collectif, observent leur communauté avec un œil curieux, presque scientifique. En théorie, Eska Gang est une communauté de grimpeuses et grimpeurs passionnés qui permet à chacun de découvrir et pratiquer l’escalade, principalement en salle mais aussi en extérieur, plusieurs fois par semaine. En pratique, c’est un véritable vecteur de diversité et d’inclusion par l’escalade, où se côtoient aussi bien des jeunes issus de quartiers populaires que des étudiants de grandes écoles parisiennes. Car derrière l’aspect ludique, l’escalade telle que pensée par Eska Gang interroge frontalement les barrières invisibles d’une société segmentée. Une bande de potes devenue laboratoire social À l’origine, Eska Gang n’est qu’une blague entre potes, un groupe WhatsApp où l’invitation à grimper circule aussi rapidement qu’une rumeur dans un lycée. Mehdi, 24 ans, diplômé en commerce originaire de Champigny-sur-Marne, découvre alors un sport qu'il avait longtemps évité, faute de le considérer « accessible ». Jean, Niçois installé à Paris, lui aussi âgé de 24 ans, est déjà initié, mais peine à convaincre ses proches : la grimpe porte en elle une image d’entre-soi social tenace. Pour eux, c’est clair : si leurs potes ne veulent pas venir, c’est parce qu’ils sentent, même inconsciemment, qu’ils ne cochent pas les cases du grimpeur parisien-type . Mehdi plaisante : « Jean a dû insister pendant des mois. À force, j’ai fini par céder ». « On voulait créer un collectif où tout est accessible, où on promet de venir pour pas cher » Session grimpe à Arkose Nation © Adem Tenah L’étincelle surgit à l’automne 2023, lors d’une opération marketing d’Arkose intitulée « Ramène ton pote ». Mehdi s’amuse encore de l'anecdote : « On avait des dizaines de potes à ramener, Arkose ne savait pas ce qui allait leur tomber dessus ! » Ce sera le prétexte parfait. Le 14 octobre, Eska Gang se lance officiellement, avec pour ambition de désamorcer les clichés tenaces qui cloisonnent encore l’univers vertical. Sortir des salles, casser les murs Si l’escalade indoor a permis au sport de toucher de nouveaux publics, elle n’a pas totalement fait tomber les barrières sociales qui le traversent. À force d’observer leurs pairs, Mehdi et Jean ont saisi que le frein principal reste économique et culturel. La solution imaginée par Eska Gang passe donc par la création d’une offre radicalement simplifiée. « On voulait créer un collectif où tout est accessible, où on promet de venir pour pas cher », explique Jean. « Ce qu’on veut, c’est que les gens se disent : ici c’est chez moi, quelle que soit leur origine sociale ou leur quartier  » Mehdi Mais surtout, Eska Gang comprend vite que l’expérience ne peut pas se limiter aux salles climatisées des grandes enseignes. Depuis quelques mois déjà, le collectif multiplie les initiatives pour faire découvrir à ses membres d'autres facettes de l'escalade : bloc à Fontainebleau, randonnées-grimpe ou encore le « run and climb », un concept mêlant course à pied et grimpe sur une même sortie. Dans cette logique, Eska nous avait directement contactés après avoir vu qu’on grimpait souvent dehors autour de Paris, entre nous chez Vertige Media , pour savoir si nous étions chauds pour les accompagner le temps d’une journée d’initiation en extérieur. Le Viaduc des Fauvettes s’est imposé naturellement : accessible en RER, c’était l’endroit idéal pour prouver qu’une simple carte Navigo suffit à grimper dehors. Marques, salles d'escalade : une relation gagnant-gagnant Si Eska Gang existe aujourd’hui, c’est aussi grâce à des accords concrets noués avec plusieurs salles d’escalade parisiennes. Le principe est simple : en apportant un nouveau public jeune et diversifié, Eska négocie un tarif préférentiel unique de 10 euros par séance, matériel compris, ainsi qu'une gratuité pour chaque première séance. Mehdi détaille : « Je vais voir directement les directeurs, on échange en face à face. Ils comprennent vite que ça leur amène des gens qu’ils n’auraient pas eu sinon ». Rendez-vous Eska Gang © Adem Tenah Quant aux marques, si plusieurs d'entre elles flairent l'intérêt marketing évident d'une communauté aussi diversifiée, Eska Gang reste prudent face aux sollicitations. Arc’teryx, notamment, leur propose régulièrement des collaborations ponctuelles. Jean précise sans détour : « On accepte seulement des partenariats quand ça permet de rendre les sorties gratuites ou très accessibles à nos membres ». La grimpe comme prétexte à l’amitié sociale En observant le public présent sur le viaduc ce samedi-là, une évidence émerge : la diversité tant revendiquée n’est pas artificielle, elle est évidente, palpable, vivante. Eska Gang a réussi là où beaucoup échouent : créer une dynamique naturelle d’intégration. Mehdi continue : « Ce qu’on veut, c’est que les gens se disent : ici c’est chez moi, quelle que soit leur origine sociale ou leur quartier ». Sans jamais recourir à une communication forcée, ils privilégient la convivialité et l’échange spontané. La diversité ne se décrète pas, elle se vit au quotidien, dans une forme de pragmatisme joyeux. Ainsi, le collectif opère à la façon d’un laboratoire social grandeur nature, où les relations humaines s’enrichissent au fil des rencontres et des sorties. Les témoignages des participants abondent dans ce sens : Eska Gang les a aidés à briser un isolement post-études ou post-Covid, à redécouvrir les bienfaits d'une vie collective hors des cercles habituels. L’escalade devient alors moins une discipline sportive qu’une méthode pour provoquer des rencontres authentiques. Quel avenir pour l'utopie concrète ? Structurer Eska Gang en association pour mieux pérenniser leurs actions est une question récurrente. Mais la vraie interrogation, pour Jean et Mehdi, c’est de savoir comment préserver l’équilibre fragile entre militantisme social et plaisir pur, entre engagement sérieux et esprit festif. « Le jour où on se dira : " J’ai pas envie d’aller à une session ", c’est qu’on aura perdu », affirme Jean. Mehdi, issu d’une famille immigrée et ayant grandi en banlieue, perçoit dans leur projet un enjeu symbolique fort : montrer par l’exemple que la mixité sociale et l’ouverture culturelle ne relèvent pas de l'utopie, mais d’une volonté collective. « L’escalade reste un prétexte – le meilleur prétexte – pour créer du lien social » Dans ce contexte, les Fauvettes prennent une dimension symbolique : ce lieu naturel, historique et populaire incarne la vision d’ Eska Gang – une escalade véritablement accessible, inclusive et profondément humaine. À travers ce collectif hybride, l’escalade ne se contente plus d’être un sport, elle devient une promesse d’ouverture et de vivre-ensemble. Sortie au Viaduc des Fauvettes Eska Gang <> Vertige Media © Adem Tenah Ce samedi sur le viaduc, en voyant les sourires échangés entre grimpeurs novices et confirmés, étudiants et actifs, habitants de Champigny, de Paris et de Bagnolet, on mesure combien Eska Gang réussit à proposer autre chose que du sport. Ce qu’ils offrent, c’est la possibilité concrète d’une société moins verticale, moins cloisonnée, plus ouverte à l’altérité. « L’escalade reste un prétexte – le meilleur prétexte – pour créer du lien social », conclut Mehdi. Un vertige social en somme, où les frontières habituelles disparaissent avec autant de facilité que les premiers mètres d'une voie escaladée ensemble. Cette sortie a été rendue possible grâce au soutien précieux du club FFME « Le 8 Assure », qui nous a gracieusement mis à disposition du matériel et financé un encadrement professionnel diplômé d’État afin que cette journée se déroule en toute sécurité et avec une pédagogie adaptée.

  • Cory Richards : le vertige bipolaire

    Il est peut-être le meilleur alpiniste américain de tous les temps et pourtant ses exploits en montagne semblent désormais des anecdotes. Depuis qu’il s’est retiré du monde des expéditions, Cory Richards a raconté sa vie en altitude et ses troubles bipolaires dans un livre monumental. Un livre sur la santé mentale d’un type qui, à 44 ans, est allé très haut mais surtout très bas. Interview tout en profondeur. Cory Richards, pas vraiment sur le divan © Vertige Media Nous avons terminé la lecture de  Les Brûlures de glace  de Cory Richards la veille de notre rencontre avec l’auteur. Traduit en français par Charlie Buffet, le livre qui s’intitule The Color of Everything en anglais est paru l’an dernier aux États-Unis. Sa traduction française quant à elle est sortie le mois dernier en France aux éditions Paulsen. Au moment d’accueillir l’ancien alpiniste de 44 ans devenu conférencier et ambassadeur de la santé mentale, une question surgit : dans quel état sera-t-il ? Cory Richards s’est tellement livré sur plus de 400 pages qu’il est difficile de savoir  par où commencer : ses internements en hôpital psychiatrique, sa tentative de suicide, ses épisodes mixtes qui le hantent encore, le deuil de ses compagnons de cordée, ses démons qui surgissent en altitude. Et voilà qu'il débarque, tout sourire, se lance dans des hugs et confie combien il est heureux de vivre une matinée ensoleillée à Paris pour la première fois de sa vie. Nous avons en face de nous le premier et le seul Américain à avoir gravi un sommet de 8000 mètres en hiver. En descendant, il échappera de très peu à une avalanche. Il en tirera un documentaire multi-récompensé, Cold , et l’autoportrait qu’il prendra juste après avoir sorti la tête de la neige fera le tour du monde. Pour autant, nous n’en parlerons pas dans l’interview, ou très peu. La conversation que nous avons eue est une réflexion profonde sur la condition humaine, la souffrance, la résilience et le sens. Cet entretien a « la couleur du tout ». Et forcément, c’est vertigineux. Vertige Media : Comment vas-tu aujourd'hui, Cory ? Comment te sens-tu dans cette période de ta vie ? Cory Richards :  Mec, je vais très bien. Vraiment. Ce nouveau chapitre, cette nouvelle façon de tourner la page… Je pense que l'écriture du livre a beaucoup aidé. J’ai la sensation de revenir à la maison. J’éprouve un sentiment d'ancrage que je n'avais jamais ressenti. Un sentiment de paix, aussi. J’ai tellement réfléchi à ma condition que j’ai désormais accepté le fait que j’ai un corps qui a le droit d’être déprimé. Si je me sens bien, je me sens bien. Si je me sens mal, je me sens mal. Vertige Media : Cette paix que tu mentionnes, est-elle continue ? Cory Richards :  Eh bien, je pense qu'il y a plusieurs façons de penser la bipolarité, qui est en quelque sorte le principal diagnostic que je porte. Je n'aime pas dire que je l'ai. Je porte la bipolarité. Je navigue avec. Je voyage à ses côtés. Quand on parvient à la gérer, c'est un superpouvoir. C'est absolument exceptionnel. La bipolarité vient évidemment avec ses complications, sa complexité. Donc est-ce que ça veut dire que je n'ai pas été déprimé par moments ? Bien sûr que si. 2025 a été hard . Ça a été très très hard . Mais ça ne veut pas dire que je ne vais pas bien. Il y a une différence entre être perturbé et ne pas aller bien. Je pense que j’ai été très perturbé cette année mais il y a toujours eu une partie de moi qui était en paix. 2025 a probablement été l'expérience la plus douloureuse de ma vie. Mais je ne suis pourtant pas descendu aussi bas que précédemment dans ma vie. J'ai été très, très bas. Je me suis retrouvé face contre terre mais je savais que j’allais « bien ». Avant, ces évènements-là m’auraient mis plus bas que terre, ils auraient complètement bousillé ma vie. Vertige Media : Pourquoi 2025 a été si dure ? Cory Richards :  Oh, mec. Ça a commencé j’étais en vacances pour les fêtes de fin d’année à Hawaï avec ma compagne. Ma mère m'a dit que mon père était en train de mourir. Je suis donc rentré en précipitation dans le Montana et finalement, il n’est pas mort. On est donc rentré à Los Angeles et le lendemain, les incendies ont ravagé la ville. Neuf de mes amis les plus proches ont perdu leurs maisons. Ensuite, je me suis séparé de ma copine. Et j’ai immédiatement rencontré quelqu’un à qui j’ai vraiment donné mon coeur. D’une certaine façon, on peut dire que c’était mon premier grand amour. Puis ça s’est terminé, hyper vite. Et finalement, mon père est décédé. J’ai dû gérer un deuil, deux ruptures et la détresse de mes amis. « Ma conviction, c'est que quand on arrête d'essayer de changer ce que sont nos émotions et ce qu’elles nous disent, alors nous ne sommes plus en lutte. Et la lutte, c'est la perturbation, le vrai conflit intérieur » Vertige Media : Comment as-tu géré toutes les émotions liées à ces évènements ? Cory Richards : En leur donnant de la place. Je pense qu’il faut accueillir les émotions telles qu’elles sont. Ne pas essayer d'ouvrir son cœur s'il ne veut pas s'ouvrir, ne pas essayer d'être heureux quand on est triste. Ma conviction, c'est que quand on arrête d'essayer de changer ce que sont nos émotions et ce qu’elles nous disent, alors nous ne sommes plus en lutte. Et la lutte, c'est la perturbation, le vrai conflit intérieur. Il faut rendre acceptable le fait d’être triste. Cela fait partie de la vie. Je pense que chaque émotion est une forme d’expression différente de l’amour. Quand on est blessé, c’est une coupure dans l’amour que l’on ressent. Quand on est frustré, c’est juste parce qu’une partie de notre amour n’a pas pu s’exprimer. Tout est question d’amour. Vertige Media : Pourquoi as-tu écrit ce livre ? Cory Richards : Parce que je n'avais rien d'autre à faire. J'ai arrêté l'escalade en 2021 sur le Dhaulagiri quand j'ai eu un « épisode mixte ». Quand on ressent cela, on peut aller très haut et très bas dans laps de temps très court. Mon travail de photographe a commencé à ne plus être en accord avec qui je voulais être et ce que je voulais donner au monde. Sauf que j’avais vraiment fondé mon identité sur ces deux activités. Quand on me demandait ce que je faisais dans la vie, je répondais : « Je suis grimpeur et photographe  ». Si j’arrête, je suis qui bordel ? © Vertige Media L'impulsion, le catalyseur, pour écrire le livre, c’était de me comprendre plus complètement. Et puis pendant que je l'écrivais, j'ai commencé à m’intéresser à la façon dont je racontais des histoires. Je me suis alors aperçu que je le faisais en position de victime. « Ceci m'est arrivé. C’est pour ça que je suis comme je suis  »… À bien des égards, c’est une attitude qui génère beaucoup de reproches envers vous-même et vous laisse très peu de libre-arbitre. Alors, quand je me suis relu, j’ai tout foutu à la poubelle. J’ai compris que je ne voulais pas être prisonnier de ma propre histoire. J’ai commencé à considérer l’écriture de ce livre comme un service. Et c’est toujours le cas aujourd’hui : je vous donne l’histoire de ma vie pour que vous puissiez peut-être vous sentir moins seul·e dans la vôtre. J’ai donc commencé à écrire pour moi et j’ai fini par écrire pour les autres. Vertige Media : As-tu douté de ta légitimité à écrire ce livre si personnel ? Cory Richards :   Avant que je commence vraiment à écrire, il y a eu des périodes où je me disais, je ne veux pas parler de moi. Je n’en pouvais plus de moi. Mais j'ai réalisé ensuite que quand je lis de bonnes mémoires, je ne pense jamais : « Oh, cette personne est tellement égocentrique, elle ne fait que parler d'elle-même ». Sans déconner. Ce sont ses mémoires ! Quand j’ai lu Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage  de Maya Angelou, ou Scar Tissue  d’Anthony Kiedis, je me suis jamais dit qu’ils étaient centré·e·s sur eux/elle-même. Ils racontent juste leur histoire. Et on se sent moins seul·e.  « La communauté d'alpinistes ressent une certaine forme d’inconfort à se regarder soi-même. Il y a aussi encore beaucoup de machisme, de bravade. Il faut rester des durs » Vertige Media : Comment le livre a-t-il été reçu par tes proches ainsi que la communauté de grimpeurs et d’alpinistes ? Cory Richards : Mes proches l'ont adoré. Le monde de l’alpinisme et de l’escalade, en revanche, ça a été différent. Je crois que cette communauté ressent une certaine forme d’inconfort à se regarder soi-même. Il y a aussi encore beaucoup de machisme, de bravade. Et le fait de dévoiler sa vulnérabilité est encore peu accepté. Il faut rester des durs. Vertige Media : Comment tu l’expliques ? Cory Richards : Je pense que c'est une peur. Encore une fois, on entre ici en conflit avec sa sensibilité. Si on essaie de masquer cette sensibilité ou de prouver qu'elle n'existe pas, c’est juste parce qu’on a peur de s’y confronter. Ce n'est pas un jugement. Il n'y a rien de mal à ça. C'est très naturel. Quand nous sommes sensibles, la première chose que nous essayons de faire, c'est de l’être un peu moins. Le monde est sauvage, la vie est dure. Montrer sa vulnérabilité peut autant être positif que destructeur. La plupart des grimpeur·ses que je connais sont des personnes profondément sensibles mais ont juste du mal à le montrer. Vertige Media : On parle beaucoup de santé mentale ces derniers temps. Quel regard portes-tu sur cette attention médiatique ? Cory Richards : C’est vrai que la conversation autour de la santé mentale explose. Et je trouve que globalement, c’est positif. En revanche, sur les réseaux sociaux, vous avez maintenant tout un tas de psychologues de salon qui se diagnostiquent eux-mêmes, diagnostiquent les autres et y trouvent des façons de raconter le monde. Je trouve ça bien que les gens apprennent des choses sur leur traumatisme mais attention. Maintenant que nous participons toutes et tous à la conversation sur la santé mentale, que nous en avons adopté le langage, nous avons l’impression que nous sommes guéris. Articuler ce langage nous rend conscient de nos traumatismes. Cela nous donne un contexte intellectuel, mais cela n’apporte pas de guérison.  Je regrette aussi l’idée que le traumatisme soit toujours lié à la victimisation. Quand quelque chose de terrible arrive à quelqu'un, cette personne devient une victime. La façon dont est traitée la santé mentale aujourd’hui fait que les gens restent bloqués dans cette position. « Regardez à quel point je suis victime de mon traumatisme. Je suis bipolaire, je suis dépressif, je suis anxieux.  » Les gens ont tendance à penser que c’est la fin du voyage mais c’est juste le début d’une possible guérison. Vertige Media : Dans Les Brûlures de glace , tu écris que les seuls endroits où tu te sens normal sont les endroits qui ne sont pas normaux du tout. Peux-tu nous expliquer cette relation paradoxale entre ton mental et les environnements extrêmes ? Cory Richards :  Tu sais, j’ai grandi dans un environnement très chaotique : j’ai lâché le lycée, j’ai été à la rue, je me suis retrouvé en hôpital psychiatrique… Il y avait de la violence partout. Je ne me sentais chez moi nulle part. Quand on est en mode survie, le système nerveux sympathique s’active. Le centre émotionnel de notre cerveau, l'amygdale, nous intime de nous battre, de fuir ou de nous figer face au danger. Si ce cortex préfrontal est trop sollicité, il peut diminuer à terme la pensée rationnelle et logique. En même temps, si vous avez connu beaucoup de chaos, il peut aussi favoriser une forme d’hypervigilance. Parce que vous avez l’habitude d’activer cet ensemble de compétences d’adaptation, votre mode survie devient ultra-performant. Dans des environnements extrêmes en montagne, ça devient vraiment, vraiment, utile. Mon système nerveux est devenu adapté à ces environnements de stress et de stimulus élevé. C'est ce que je veux dire quand j’écris que le seul endroit où je me sens normal, c’est là où rien n’est normal du tout.  « Je n’aurais jamais pu faire les voies que j’ai réalisées sans ces troubles. Je n’aurais jamais eu autant besoin de me prouver quelque chose. Quelque part, mon diagnostic a permis de casser mes barrières mentales, d’aller au-delà de mes limites » Cela dit, il faut faire attention. On ne peut pas activer le système nerveux sympathique éternellement. Sinon, c’est le burn-out . Le problème, c’est que nous vivons à haute intensité de stress tous les jours. Nous n’avons pas besoin d’être à 8000 mètres d’altitude ou face à un ours en forêt. Le monde entier nous condamne à un très haut niveau de stimuli, même quand nous sommes assis à la terrasse d’un café. Parce que nous sommes collés à nos téléphones. Parce que les médias nous disent que tout est foutu. Parce que les réseaux sociaux nous disent que tout est foutu.  Vertige Media : Ton trouble bipolaire a-t-il été un atout ou un danger en alpinisme ? Cory Richards :  Quand je regarde en arrière, je suis persuadé que ce diagnostic de bipolarité, TDAH ( Trouble déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité, ndlr ) , dépression, anxiété… Bref, toutes ces choses que j'ai vécues ont en fait été de formidables cadeaux. Ils m’ont permis de vivre une expérience plus large de l'émotion humaine. Ils ont considérablement étendu ma capacité à me connecter aux autres. Et puis considérant l’escalade, je pense que je n’aurais jamais pu faire les voies que j’ai réalisées sans ces troubles. Je n’aurais jamais eu autant besoin de me prouver quelque chose. Quelque part, mon diagnostic a permis de casser mes barrières mentales, d’aller au-delà de mes limites.  Vertige Media : Est-ce que l'escalade et l'alpinisme t’ont aidé dans la guérison ? Cory Richards :  Au début, incontestablement. Jusqu’à mes 19 ans, quand j’ai découvert la photographie, ces disciplines étaient de beaux réservoirs d’évolution et de compréhension de moi-même. C’était aussi un moyen d’expression. Après, je ne suis pas certain que « guérir » soit le bon mot. Elles m’ont plutôt permis de trouver de la stabilité. Elles ont été des moteurs de plein de choses jusqu’à ce qu’elles deviennent un plafond de verre. Je restais le même. Parce que je m’identifiais trop par l’escalade et l’alpinisme, j’ai fini par ne plus évoluer. Ce que je veux dire par là, c’est lorsqu’on trouve une source de guérison, on a tendance à trop s’en abreuver. C’est comme épuiser une fontaine. À force, la source se tarit. C’est alors le moment de changer. Mais mec… ça te laisse quand même des souvenirs incroyables. Juste à l’idée de penser à ce que ça fait de se réveiller sur le flanc de l’Everest, à 8000 mètres d’altitude ou au Gasherbrum 2… c’est ouf. Quand je ferme les yeux, je peux encore sentir le goût du métal dans l’eau. Des odeurs aussi : celle du carburant du Jetboil, du duvet, de l’humidité, de la sueur, de la moisissure. Celle de tes gants quand tu les enlèves après une longue journée… C’est tellement particulier. Et puis, quand tu ouvres ta tente et que tu vois le ciel. C’est juste… spécial. La vie en altitude est une vie amplifiée. La couverture du livre de Cory Richards © Vertige Media Vertige Media : La question qui revient tout le temps c’est pourquoi ? Pourquoi l’homme risque-t-il sa vie pour atteindre des sommets ? Cory Richards : Je pense qu'initialement, c'était une façon de chercher. Chercher une version plus complète de soi-même, de creuser et en quelque sorte de sonder les profondeurs de notre capacité, de notre compétence, de notre humanité. Qu'est-ce qui arrive quand je vais au bout de mes limites ? Quand j’accomplis certains sommets, plutôt que de ressentir de l’humilité, je remplace ça par de l’orgueil. Et parce que je l’ai fait, je vais en faire d’autres : je continue à chercher. J’ai adoré ça. Mais plus j’y réfléchis et plus je trouve qu’il y a une différence entre chercher, et être curieux. Je pensais à ça l’autre jour, et j’ai ouvert une note. Chercher, c’est sans fin. La curiosité, elle, est sans limite. Chercher c’est chercher une réponse. La curiosité quant à elle, ne demande même pas de réponse. Si vous êtes curieux par rapport à vous-même, le voyage est amusant et sans fin. Si vous cherchez simplement une réponse, le voyage sera une corvée. Vertige Media : Il y a cette réponse célèbre de George Mallory quand on lui demandait pourquoi il voulait gravir l’Everest : « Because it’s there  »… Cory Richards : La réponse est tellement simple… Si simple qu’on a envie de lui poser à nouveau la question : « Oui mais pourquoi ? Qu’est-ce qui motive ton désir : essayer d’y trouver quelque chose ou est-ce seulement un endroit qui t’intrigue ?  ». La première option est ludique. La deuxième est forcée, en quelque sorte.  Je pense que l’exploration fait partie de la nature humaine. Ça a toujours fait partie de notre histoire. Nos ancêtres pensaient que par-delà les montagnes, le monde se terminait. Dans les contes, c’est là que vivaient les dragons, les monstres voire le diable. Et un beau jour quelqu’un d’un peu fou a dû se dire : «  Et puis merde, allons-y ! ». Qu’est-ce qu’ils ont trouvé ? Des montagnes, juste des montagnes. Les dragons, les monstres, tout ça, c’était dans la tête. « Parce que lorsqu’on ne se comporte pas bien, cela peut être facile de se ranger derrière ces troubles psychologiques. En revanche, cela est très différent d’avouer que nous sommes en crise et que pour notre bien-être, nous avons besoin de partir. Ça, ce n’est pas se cacher. C’est prendre soin de soi » Vertige Media : Dans le livre, tu expliques que des compagnons de cordée t’ont reproché d’utiliser ta bipolarité comme excuse pour fuir certaines situations. Comment navigues-tu entre ta responsabilité personnelle en tant qu’ambassadeur de la santé mentale et la reconnaissance de tes vulnérabilités ? Cory Richards :  C’est une super question parce qu’elle est complexe. Je me suis beaucoup interrogé là-dessus. Parce que lorsqu’on ne se comporte pas bien, cela peut être facile de se ranger derrière ces troubles psychologiques. En revanche, cela est très différent d’avouer que nous sommes en crise et que pour notre bien-être, nous avons besoin de partir. Ça, ce n’est pas se cacher. C’est prendre soin de soi. Ce serait tout aussi facile de pointer Simon Biles du doigt quand elle a décidé de ne pas disputer les Jeux Olympiques ( la gymnaste américaine a soudainement décidé de se retirer des épreuves par équipe aux Jeux olympiques de Tokyo en 2021 en annonçant vouloir préserver sa santé mentale, ndlr ). Beaucoup de monde a dit qu’elle fuyait ses responsabilités. C’est des conneries ! Au contraire, elle a pris toutes ses responsabilités. Ce qu’il s’est passé avec Topo et Tommy, les compagnons de cordée que tu mentionnes, c’est que j’ai quitté un tournage que l’on préparait depuis des mois pour prendre soin de moi. Je ne pouvais rien faire d’autre, et j’ai assumé mes responsabilités. J’ai pris cette décision pour aussi protéger l’équipe parce que si je restais dans cet état là, ça allait être dangereux pour tout le monde. Je comprends qu’ils aient pu mal le prendre. Mais dans ces moments-là, il faut savoir développer son libre-arbitre. Vertige Media : Quand on est alpiniste de haut niveau, on est aussi confronté à la mort. Beaucoup de tes amis sont décédés en montagne. Comment as-tu géré cela ? Cory Richards :  La mort, en général, est très perturbante parce qu'elle exige une confrontation avec notre finitude. En alpinisme, une sorte d’engourdissement se produit à partir du moment où tu acceptes le fait que la mort fait partie du jeu. Face à elle, je me suis souvent dit : « Eh bien, c’est comme ça  ». Je ne me suis pas vraiment permis d’être touché par mes émotions.  Ce n’est ni bien ni mal. Encore une fois, on ne peut pas apposer un jugement de valeur. Je pense que d’une certaine manière, j’ai ignoré le truc. De manière plus générale, l’alpinisme a un coût : celui de mourir, potentiellement. Quiconque ose se tenir sur un sommet à plus de 8000 mètres doit le savoir. Vertige Media : Tu déconstruis aussi le mythe du héros d'aventure tout en reconnaissant que tes expériences extrêmes t’ont effectivement transformé. N’y vois-tu pas un paradoxe ? Cory Richards : Je vais faire une analogie photographique. À mesure que j’écrivais le livre, je dézoomais. J’ai commencé avec un objectif, puis j’ai changé. Et à chaque fois, je mettais un objectif un peu plus large. À force de prendre du recul, je me suis aperçu que des épisodes de ma vie qui me semblaient si formateurs étaient en réalité devenus des trucs pas si importants. J’ai vécu plein de trucs. Plein de trucs hard  que tu as lu : l’hôpital psychiatrique, la perte de proches, une tentative de suicide, des ruptures… L’écriture du livre a duré des années et j’ai pris le temps à la fin de choisir ce que j’allais raconter. L’histoire que je voulais écrire. Est-ce une histoire d'espoir et d’émancipation, ou est-ce une histoire de victimisation et de honte ? Le vrai truc que j’ai appris à la fin, c’est ça : j’ai la maîtrise de mon histoire. Je ne peux pas contrôler ce qui m’arrive dans la vie mais je peux contrôler mon histoire. Vertige Media : Tu es conférencier et désormais ambassadeur de la santé mentale aux États-Unis. Tu es à l’aise avec cette nouvelle vie que ce livre a provoquée ? Cory Richards :  En vrai, je vis ma meilleure vie. Parce que je pense que la plus grande chose qu'on puisse offrir, c'est le service. Et si notre histoire peut se mettre au service des autres, alors je crois que c'est notre responsabilité de la raconter. C’est d’ailleurs ce qu’on fait dans nos relations : amicale, amoureuse… On raconte un truc difficile à nos proches et soudain, ils se sentent moins seuls. Donc si mon histoire peut amplifier la sensibilisation, la curiosité, l'accès, l'excitation et la compassion autour de la santé mentale, c'est là que je dois être. À cent pour cent. Et tu sais, j’ai la sensation d’avoir réussi à renverser « ma » santé mentale. Je sens que je suis parvenu à construire un nouveau narratif, à embrasser mes troubles non pas comme des blessures mais comme des cadeaux. J’ai 44 ans et je me sens enfin comme à la maison. C’est comme si on me disait pour la première fois : « Oh bienvenue chez toi, mon pote  ». Je suis revenu. Et ça, putain, c’est génial. Retrouvez l'interview complète en vidéo : Lire : Les Brûlures de glace de Cory Richards (Editions Paulsen, 2025)

  • Grimper à 72 ans : Ian Elliott, ou comment durer

    Dans IAN, court-métrage du réalisateur australien Matt Raimondo, on suit Ian Elliott, 72 ans, grimpeur discret et méthodique qui continue d’enchaîner des voies en 7a comme on entretient une langue oubliée. Pas pour battre un record, mais pour continuer à penser avec son corps. Le film ne cherche pas l’exploit, ni l’émotion facile : il capte autre chose, plus rare — une intelligence du geste, une persistance du lien au monde, une forme de résistance douce à l’idée que vieillir, c’est cesser. On s’attend à ce que l’escalade vieillisse mal. À ce que les corps trop expérimentés décrochent, que les plus de cinquante ans migrent vers la randonnée, les nœuds de chaise, les récits de jeunesse. L’imaginaire vertical valorise la progression, la précocité, la puissance. Ce qu’il valorise rarement, c’est la continuité. Dans IAN , c’est pourtant elle qui occupe tout l’espace : celui d’un homme qui grimpe depuis ses cinquante ans passés, sans jamais avoir été jeune prodige ni performer hors normes. Ian Elliott ne cherche ni à ralentir le temps, ni à le nier. Il l’habite. Et c’est là que réside toute la force de ce court film : dans ce qu’il dit d’un rapport au vieillissement qui ne relève ni de la nostalgie, ni de la revanche, mais d’une politique de la présence. Commencer tard, sans rattraper Ian Elliott a découvert l’escalade après 50 ans. Pas par défi, mais parce que c’était là. Un club de randonnée, des sorties canyoning, puis le besoin de continuer, même après que sa compagne ait dû lever le pied. « Je montais à six ou huit mètres du sol et je me disais : qu’est-ce que je fous là ? Remettez-moi sur la terre ferme.  » Il n’y avait pas de rêve enfoui, pas d’obsession. Seulement l’envie de rester dehors, de garder un lien avec un monde concret, minéral, exigeant. « Ce n’était pas une obsession. Juste un désir d’être dehors » , dit-il sans emphase. La grimpe n’est pas venue combler un vide, elle s’est simplement greffée à une trajectoire de vie faite d’exploration géologique et de rapport physique au terrain. Et depuis, il grimpe plusieurs fois par semaine. « Parfois je me réveille avec des douleurs. Mais une fois que je suis sur le rocher, je ne pense plus à ça. Je pense juste au mouvement suivant » Le cœur du film est ancré à Coolum Cave , une arche volcanique située sur la Sunshine Coast (Australie), à quelques centaines de mètres à peine de l’océan Pacifique. Enclavée dans le flanc sud-est du Mount Coolum  — une intrusion magmatique massive et solitaire —, la grotte est devenue en vingt ans un repaire d’acharnés, un laboratoire vertical pour grimpeurs techniques et obstinés. L’endroit est connu pour ses lignes en dévers continu, son absence de repos, sa brutalité. « Tu ne vois pas ce genre de formations ailleurs dans le monde » , commente Elliott, dans un mélange d’étonnement et d’analyse terrain. C’est là qu’il a enchaîné Screaming Insanity  (5.12a/26, soit 7a+ en cotation française), mais aussi une 28 australienne (5.12d, équivalent 7c), juste avant ses 70 ans. Ce ne sont pas des performances isolées. Elles s’inscrivent dans une routine. « Si tu veux atteindre quelque chose, faut t’y mettre. Rien ne vient tout seul ». Pas de miracle, pas de génétique hors norme. Juste du travail, une capacité à répéter, à sentir, à adapter. Vivre contre le bruit Le plus frappant chez Ian Elliott, c’est sa manière de ne pas chercher à exister pour les autres. Pas de compte Instagram, pas de sponsor. Pas même de posture. « Je n’ai jamais pensé que l’escalade, c’était pour prouver quelque chose aux autres. Je grimpe pour moi ».  Pas par défi, mais par cohérence. Parce que l’escalade, à cet âge, n’est plus un sport : c’est un cadre. Un moyen de structurer la semaine, de garder un corps disponible, de maintenir une attention. « Parfois je me réveille avec des douleurs. Mais une fois que je suis sur le rocher, je ne pense plus à ça. Je pense juste au mouvement suivant ». C’est une ascèse, au sens propre. Ni spectaculaire ni contemplative. Une manière d’habiter un corps vieillissant sans se résigner à l’abandon ni tomber dans le sur-compensatoire. « Tu ne sais pas combien de temps tu peux encore grimper à ce niveau… jusqu’à ce que tu ne puisses plus » Dans un monde saturé d’accélération, de jeunes grimpeurs en 9a+ à 15 ans, de records de vitesse brandis comme accomplissements absolus, Elliott représente une dissonance. Il ne refuse pas la modernité. Il grimpe sur des points, sur des lignes dures. Mais il le fait à sa manière : lentement, régulièrement, méthodiquement. IAN  capte cette dissonance avec finesse. Le film évite les effets. Il observe, il accompagne. Il montre une forme de rapport au rocher qui ne cherche pas à dominer, mais à s’accorder. Et ce faisant, il déplace le centre de gravité de ce qu’on appelle « la performance ». « Tu ne sais pas combien de temps tu peux encore grimper à ce niveau… jusqu’à ce que tu ne puisses plus. Et si tu continues à grimper, à t’entraîner… combien de temps tu peux encore y arriver ? »  La phrase est lancée sans pathos. Elle suspend le film sur une ouverture, pas une conclusion. IAN  c’est un moment de lucidité. Un rappel que ce qui compte, ce n’est pas d’aller plus haut. C’est d’être encore là.

  • Mémoire musculaire : votre cerveau grimpe mieux que vous

    La fatigue musculaire n'est pas qu'une simple sensation de lourdeur - c'est un fascinant ballet neurochimique orchestré par votre système nerveux central. Entre signaux d'alarme et mécanismes de protection, notre corps possède une intelligence remarquable pour gérer l'effort. Prêt·e·s pour un plongeon délicieusement cérébral dans les coulisses neurologiques de vos avant-bras congestionnés ? Suivez le guide. C'est votre cerveau qui créé votre avant-bras, pas votre climbing ring. On le connaît, tous : ce grimpeur vétéran, le genre qui enchaîne tranquillement du 7a en sifflotant, et qui vous lâche, mi-condescendant mi-paternel : « T’inquiète, l’escalade c’est comme le vélo, ça s’oublie pas ». Une réplique énervante à souhait, surtout après trois mois d’abstinence forcée pour cause de cheville malmenée. Mais si, derrière ce petit sourire narquois, notre ami avait raison ? Car figurez-vous que dans l’ombre de votre cerveau encombré par les codes de votre carte bleue et le prénom oublié de votre voisin, vos muscles enregistrent discrètement chaque placement, chaque impulsion, chaque subtil déséquilibre maîtrisé . Oui, vos muscles ont une mémoire, et la mauvaise nouvelle, c’est qu’elle est probablement meilleure que la vôtre. Vos muscles sont-ils plus intelligents que vous ? Spoiler immédiat pour éviter toute déception existentielle : vos biceps ne philosophent pas, vos quadriceps n’ont jamais eu de crise identitaire, et non, vos avant-bras ne gardent pas secrètement en mémoire vos playlists favorites. Soyons précis : ce que vous appelez naïvement « mémoire musculaire » relève en réalité d’une chorégraphie neuronale finement orchestrée par votre cerveau. À force d’acharnement méthodique (voire obsessionnel) sur les mêmes mouvements, vos gestes migrent subtilement de votre cortex préfrontal – le QG de votre conscience stressée – vers des régions cérébrales plus efficaces, comme le cervelet, ce chef d’orchestre silencieux des mouvements millimétrés . Résultat ? Vous voilà soudainement capable d’exécuter des enchaînements fluides et gracieux, presque sans y penser, comme si vous étiez piloté par une intelligence invisible. Votre cerveau bosse discrètement en arrière-plan, vos muscles exécutent sans broncher, et vous, tranquille au milieu, vous donnez l’impression d’avoir du talent sans même savoir comment vous faites. Bref : vous grimpez mieux que votre cerveau conscient ne vous en croyait capable.  Avouez que c’est flatteur. Plus vous grimpez, plus votre cerveau gagne en volume, ce qui reste objectivement classe pour impressionner (ou ennuyer) vos amis en soirée. Le chantier neuronal : quand votre cerveau devient accro Chaque fois que vous répétez obstinément le même mouvement de grimpe, vous ne faites pas seulement gonfler vos avant-bras comme des ballons de baudruche : vous restructurez littéralement votre cerveau. Ce n’est pas une image poétique, mais une vérité neuroscientifique pure et dure. Selon une étude intrigante (Di Paola, 2013) , les cervelets des grimpeurs experts se trouvent même hypertrophiés , gonflés par l’exigence constante d’une coordination millimétrée. Autrement dit : plus vous grimpez, plus votre cerveau gagne en volume, ce qui reste objectivement classe pour impressionner (ou ennuyer) vos amis en soirée. Mais attention, l’opération présente un revers délicat : votre cerveau, ce génie adaptatif, est aussi parfaitement capable d’apprendre n’importe quoi, y compris vos mauvaises habitudes. Chaque répétition mal réalisée est aussi mémorisée, gravée avec une précision presque vexante dans vos circuits neuronaux. Vous avez tendance à négliger le placement de vos pieds dès que vous êtes sous pression ? Attention à ne pas inscrire définitivement cette fâcheuse manie dans votre répertoire neuronal . Moralité : apprenez proprement dès le départ, ou préparez-vous à passer le reste de votre carrière de grimpeur à tenter de déloger vos mauvaises habitudes. Encore plus fou que votre cerveau musclé : vos muscles eux-mêmes possèdent une forme d'immortalité. Quand vous vous entraînez dur, enchaînant séries et répétitions jusqu'à frôler l’écœurement lactique, vos fibres musculaires se dotent de noyaux supplémentaires. Et la bonne blague de l’évolution, c’est que ces noyaux restent tranquillement installés, même après une longue période d’inaction (merci Netflix, Uber Eats et les pauses prolongées sur canapé). Une étude savoureuse (Bruusgaard, 2010) a même prouvé que ces précieux noyaux musculaires persistent pendant plusieurs mois, voire années, d’arrêt total . Conséquence directe ? Lorsque vous reprenez timidement l’escalade après votre pause sabbatique, votre musculature revient étonnamment vite à son état passé. Vous pensez naïvement repartir de zéro, mais vos muscles – ces fourbes silencieux – se souviennent parfaitement de leur splendeur antérieure. Vous retrouvez miraculeusement votre niveau après trois séances seulement, tout en faisant semblant d’être surpris, histoire de rester humble devant vos potes.  Sacré privilège, non ? Basic Instinct À force d’automatiser vos mouvements, vous atteignez l’état de grâce ultime du grimpeur : vos gestes deviennent instinctifs, naturels, quasiment animaux.   Selon les recherches de Zampagni (2011) , les grimpeurs expérimentés sont des maîtres incontestés dans l’art subtil de répartir harmonieusement leur poids sur l’ensemble des quatre membres. À l’opposé, les débutants, prisonniers de leur cerveau trop conscient, s’épuisent en misant tout sur leurs bras, avant de gémir après deux mouvements. L’autre bénéfice direct ? Votre cerveau conscient se trouve soudain libéré des contraintes bassement techniques. Il peut enfin dédier sa puissance cérébrale à ce qui importe vraiment : anticiper sereinement la prochaine prise, dompter cette angoisse sournoise de la chute, ou même philosopher tranquillement sur le sens profond de l’existence en plein crux. Bref, vos automatismes moteurs libèrent votre esprit, vous permettant d’enchaîner les performances avec une aisance insultante pour vos partenaires de grimpe.  Il y a pas de quoi. La mémoire musculaire, c’est comme votre ex : ça vous hantera toute votre vie Vous pensiez sincèrement avoir tout perdu après cette coupure de six mois loin des prises ? Erreur dramatique, presque touchante de naïveté. Car la mémoire motrice est terriblement résistante, limite obsessionnelle. Un mouvement précisément appris peut être reproduit fidèlement jusqu’à huit ans après l’avoir pratiqué pour la dernière fois . Oui, vous avez bien lu : huit années entières sans la moindre répétition, et vos pieds savent toujours exactement où aller, tel un fantôme des placements passés revenu vous hanter avec une précision presque inquiétante. Un peu comme cette vieille playlist emo-rock de votre adolescence que vous n’avez jamais totalement oubliée. Évidemment, votre force et votre endurance auront pris un coup, mais rassurez-vous : votre technique ressurgira bien plus vite que prévu. Et soyons honnêtes, vous en tirerez un plaisir sournois mais jubilatoire, en savourant discrètement cette supériorité presque injuste . Après tout, vous n'y êtes pour rien : c’est juste votre mémoire musculaire qui fait du zèle. Trois conseils pour muscler votre cerveau Votre corps vous offre un superpouvoir neurologique : une mémoire musculaire solide, fiable, limite arrogante. Ce serait franchement dommage de ne pas en profiter. Voici trois astuces scientifiquement validées (mais cool à appliquer) pour transformer définitivement cette mémoire en performances verticales. 1. Variez les plaisirs (et les galères) Votre cerveau déteste s’ennuyer. Alors, pour éviter que vos neurones ne s’endorment devant une répétition monotone des mêmes mouvements, changez sans cesse de style d’escalade  : dalle en finesse, dévers sauvage, blocs vicieux, grandes voies interminables… Plus vous diversifiez les stimuli, plus vous enrichissez votre répertoire moteur. Votre corps devient une encyclopédie vivante de la verticalité, prête à s’adapter à n’importe quelle situation avec un naturel énervant. 2. Visualisez vos mouvements (et grimpez sans quitter le canapé) Voilà une astuce qui devrait ravir les adeptes de la procrastination active. Il se trouve que le simple fait d’imaginer précisément un mouvement de grimpe active les mêmes zones cérébrales que si vous réalisiez réellement ce geste  ( Filgueiras, 2018 ). Baptisée élégamment « imagerie motrice » par les scientifiques pour impressionner dans les congrès, cette technique est parfaite pour progresser tranquillement depuis votre canapé les jours de pluie, ou quand votre salle favorite est envahie par une colonie scolaire surexcitée. 3. Dormez comme si votre vie (verticale) en dépendait D’après une étude imparable (Fogel, 2017) , la véritable consolidation des gestes techniques appris pendant votre séance ne se produit ni au pied du mur, ni devant un smoothie protéiné, mais durant votre sommeil. Traduction pratique : bien dormir après l’entraînement garantit une inscription durable des mouvements dans votre mémoire motrice . Vous êtes tenté par une nuit blanche avant une séance ? Autant grimper pieds nus sur une dalle de verre pilé. À vous de choisir. Attention au côté obscur de la force musculaire Si cette fascinante mémoire musculaire fait de vous une machine à grimper efficace et élégante, elle a pourtant une limite subtile et sournoise : elle peut vous enfermer dans une zone de confort gestuelle particulièrement vicieuse.  À force de répéter les mêmes voies, les mêmes mouvements, votre corps devient comme ce collègue ennuyeux qui commande toujours exactement le même sandwich au déjeuner : prévisible, monotone et incapable de s’adapter à l’imprévu. Le risque ? Vous transformer lentement mais sûrement en automate vertical, capable certes d’enchaîner les mêmes séquences avec une fluidité parfaite, mais complètement perdu dès que la voie vous sort de vos habitudes confortables. Moralité : apprenez aussi à régulièrement perturber votre routine motrice , provoquez volontairement des situations inconnues, poussez votre mémoire musculaire à rester agile et inventive. Sinon, vous risquez de grimper à vie sur la même partition, avec autant de spontanéité qu'un ascenseur bloqué entre deux étages. Votre meilleur allié : vous-même À l’arrivée de ce voyage neurologique un brin irrévérencieux mais scientifiquement rigoureux, retenez une vérité aussi rassurante qu’inquiétante : votre corps se souvient mieux de vos placements préférés que vous du prénom de votre dernier partenaire de grimpe.  Car votre mémoire musculaire, associée à la prodigieuse plasticité de votre cerveau – comme expliqué dans notre précédent épisode «  Plasticité cérébrale : grimper, c’est surtout dans la tête  » –, fait de vous une machine à grimper remarquablement optimisée. Concrètement, en combinant ces deux phénomènes neurologiques, vous obtenez le superpouvoir ultime du grimpeur : grimper mieux, grimper fluide, grimper sans (trop) réfléchir. Votre cerveau câblé pour s’adapter, vos muscles programmés pour mémoriser : vous êtes désormais l’heureux propriétaire d’une véritable intelligence motrice intégrée. Alors la prochaine fois qu’un ami un peu simpliste vous dira que l’escalade, c’est juste une affaire de bras costauds et de force brute, esquissez un sourire narquois mais bienveillant et répondez tranquillement : « Désolé, mais grimper, c’est avant tout une histoire de cerveau bien connecté à ses muscles. Et chez moi, tout est parfaitement câblé ».

  • Rando Bivouac dans les Alpes : deux femmes prennent la tangente (et vous y emmènent)

    Dans un paysage éditorial saturé de guides formatés, Rando Bivouac dans les Alpes détonne par son mélange rafraîchissant de poésie pratique et d’audace tranquille. Aux manettes, deux femmes décidées à secouer les habitudes : Clara Ferrand à l’écriture, Clémence Polge aux crayons. Résultat ? Un livre qu’on prête volontiers... et qu’on ne revoit jamais. © Vertige Media Dormir dehors a toujours été plus qu’une simple affaire de duvet ou de sardines bien plantées. C’est avant tout un état d’esprit, une invitation permanente à lâcher prise , à s’autoriser des micro-aventures loin des contraintes d’un quotidien trop sagement cadré. Mais pour franchir le pas sans encombres, encore faut-il savoir comment s’y prendre. Clara Ferrand et Clémence Polge, rencontrées pour l’occasion, nous livrent justement avec leur guide une méthode lumineuse et élégamment décalée pour que bivouaquer devienne (presque) un jeu d'enfant. Les coulisses d’une aventure à quatre mains À la base du projet, il y a Clara Ferrand, randonneuse expérimentée, habituée à bivouaquer aux quatre coins des Alpes. L’idée d'un livre germe longtemps dans son esprit avant de rencontrer des imprévus éditoriaux , comme elle nous l’a confié : « J’avais commencé avec une autre maison d’édition mais arrêté parce que c’était un moment compliqué. Puis Glénat est arrivé pile au bon moment avec exactement le projet dont je rêvais ». Parfois, l’alignement des planètes n’est donc pas qu’une expression galvaudée. Clara sait dès le départ qu’elle souhaite travailler avec une illustratrice, et son choix se porte naturellement sur Clémence Polge, avec qui elle échange depuis quelques années. Clémence, elle-même auteure d’un livre sur la vie en van , se souvient précisément de leur rencontre : « On se suivait sur les réseaux, Clara est venue à une de mes dédicaces à Paris, et puis tout s’est accéléré quand on a organisé un week-end improvisé en Camargue avec une autre amie. Là, le courant est passé immédiatement ». Dessiner pour éviter les galères Quand Clémence, ancienne architecte et illustratrice voyageuse, reçoit la liste très précise des éléments techniques à illustrer, elle jubile. Avec son trait précis et élégant, elle se charge de transformer des détails en apparence insignifiants en véritables clés pratiques . « Clara m’a envoyé tout ce qu’elle voulait expliquer de façon claire : planter une tente, réparer un arceau, répartir le poids du sac pour éviter de se faire mal au dos... C’était exactement mon truc, structurer visuellement ces explications ». Le résultat donne au guide une lisibilité limpide qui fait mouche immédiatement. Une méthode rigoureuse qui apporte au guide sa lisibilité limpide. « La force des choses fait que ce livre parlera particulièrement aux femmes, même si je ne voulais pas spécialement en faire un ouvrage féministe au sens revendicatif » En échangeant avec Clara, on comprend pourtant que l'aventure du bivouac réserve toujours quelques imprévus qui, eux, n’ont pas forcément trouvé leur place dans le livre. Elle nous raconte en riant : « Les galères les plus mémorables, bizarrement, n’étaient pas dans les Alpes mais plutôt en Norvège ou en Écosse. Et puis il y a eu ce renard particulièrement tenace qui m’a attaquée en solo dans le Mercantour ! ». On aurait volontiers lu ce chapitre bonus, mais l'anecdote reste finalement un plaisir réservé à ceux qui ont la chance d’échanger avec Clara elle-même. Féministe sans le vouloir vraiment ? Quand on interroge Clara sur le caractère féminin de son livre, elle répond en souriant : « La force des choses fait que ce livre parlera particulièrement aux femmes, même si je ne voulais pas spécialement en faire un ouvrage féministe au sens revendicatif ». Et pourtant, la démarche est évidente : autour d’elle, Clara a réuni exclusivement des femmes, de l’éditrice à l’illustratrice en passant par la correctrice – « ma voisine, une ancienne prof de français ». Une équipe 100 % féminine pour un résultat où la clarté du propos se double d'une invitation implicite aux femmes à franchir le pas. De son côté, Clémence, particulièrement émue au moment de recevoir le livre fini, ajoute avec sincérité : « Quand je l’ai reçu ce matin, j’ai versé ma petite larme. Pas seulement parce que je l’ai illustré, mais parce que nos deux noms étaient associés à ce projet qui tenait vraiment à cœur à Clara ». Le livre que vous ne reverrez jamais (et c’est tant mieux) Ce qui frappe enfin avec Rando Bivouac dans les Alpes , c’est cette manière unique d’être à la fois très précis techniquement et incroyablement stimulant . Le bouquin est tellement agréable à parcourir qu’on le prête volontiers, certain de faire plaisir. Mais ne vous faites aucune illusion, vous ne le reverrez pas. Croyez-en l’expérience de votre serviteur, à qui une amie ne l’a jamais rendu. Un rapt éditorial qui vaut toutes les critiques littéraires du monde. Clara Ferrand et Clémence Polge ont réussi un petit miracle : créer un guide intelligent et pratique, tout en incitant subtilement les lecteurs à oser l’aventure. Preuve qu’en littérature comme en bivouac, prendre la tangente est toujours une bonne idée. Disponible en libraire ou juste ici .

  • Le FOMO vertical : sociologie d’une anxiété sociale en salle d’escalade

    Longtemps, grimper c’était affronter le vertige. Aujourd’hui, c’est plutôt une peur du plein qui saisit les grimpeurs et grimpeuses à Paris : trop de salles, trop de blocs, trop d’événements. Décryptage malicieux et joueur d’une anxiété urbaine devenue étrangement verticale. « Tu as vu les nouvelles ouvertures à Nation ? », « T’étais à la soirée Climbing District hier soir ? », « Pourquoi t’as raté ça ? ». Ces questions, anodines en apparence, sont devenues de véritables piqûres d’angoisse dans le quotidien du grimpeur ou de la grimpeuse parisienne. Si autrefois le vertige du grimpeur était celui du vide, aujourd’hui sa hantise semble plutôt celle d’être précisément ailleurs, là où ça ne grimpe pas. Soyons francs : nous aussi, nous ressentons parfois cette anxiété qui pousse à vérifier Instagram juste « au cas où ». Ce vertige urbain porte un nom précis : le FOMO ( Fear of Missing Out ), cette peur étrange de manquer quelque chose tout en ignorant précisément quoi. Le FOMO, fruit de l’accélération sociale Cette anxiété sociale contemporaine a été finement décortiquée par le sociologue allemand Hartmut Rosa dans son ouvrage désormais incontournable, Accélération : une critique sociale du temps  (2010) . Rosa y décrit comment la modernité est caractérisée par une triple accélération : celle du rythme de vie, celle des transformations sociales, et enfin celle des expériences disponibles pour chacun·e. Plus le monde s'accélère, plus nous disposons d'opportunités nouvelles, mais paradoxalement, plus nous ressentons l’angoisse profonde de passer à côté d’une vie qui semble toujours plus riche ailleurs. Cette frénésie temporelle crée un étrange vertige, un sentiment de manque permanent que Rosa formulait ainsi, au Monde , en 2016 : « Plus on économise le temps, plus on a la sensation d’en manquer ». En somme, la modernité accélérée nous place face à un piège subtil : chaque instant gagné augmente notre peur d’en gaspiller un autre, de perdre ce que nous n’avons même pas encore vécu. Appliquée à l’escalade urbaine parisienne, cette réflexion sociologique est limpide : la prolifération exponentielle des salles, la fréquence effrénée des nouvelles ouvertures, et l’intensification des événements ponctuels transforment l’expérience sportive en un tourbillon anxiogène où il devient vital de grimper partout, tout le temps. Le simple fait de grimper pour soi devient presque insuffisant. Il faudrait désormais saisir chaque bloc, chaque événement, chaque ouverture, pour ne pas disparaître socialement ou être marginalisé·e. « Lorsqu’un individu paraît devant autrui, il projette volontairement ou involontairement une définition de la situation dont une conception de lui-même constitue un élément essentiel » Ainsi, le FOMO vertical devient l’expression urbaine et sportive d’un phénomène beaucoup plus large identifié par Rosa : celui d’une société où la saturation d'expériences possibles se paie par une anxiété latente, celle de manquer irrémédiablement quelque chose d’indéfinissable, et de toujours grimper en sachant secrètement qu’on ne grimpe jamais assez. La salle d’escalade comme scène sociale Pourquoi ressent-on si intensément cette pression sociale ? Parce que grimper à Paris ne consiste plus seulement à résoudre des mouvements techniques ou à accumuler des croix dans son carnet d’ascensions. Aujourd’hui, c’est aussi (et peut-être surtout) interpréter un rôle social précis devant les autres grimpeurs et grimpeuses. La salle devient une scène où l’on soigne chaque geste, chaque expression, chaque réussite, afin de projeter une image cohérente et flatteuse de soi-même. Cette subtile mise en scène du quotidien a été parfaitement analysée dès 1959 par le sociologue canadien Erving Goffman dans son ouvrage culte La Mise en scène de la vie quotidienne . Goffman y explique que nos interactions ordinaires sont semblables à une pièce de théâtre permanente, où chacun·e doit maintenir une façade sociale cohérente. Il résume ainsi cette dramaturgie subtile : « Lorsqu’un individu paraît devant autrui, il projette volontairement ou involontairement une définition de la situation dont une conception de lui-même constitue un élément essentiel ». Autrement dit, chacun·e cherche à contrôler subtilement l’impression laissée aux autres afin de préserver son statut et son appartenance au groupe. Sur les tapis des salles parisiennes, cette « impression » se traduit très concrètement. Chaque grimpeur ou grimpeuse doit être perçu·e non seulement comme sportif·ve et performant·e, mais aussi comme un·e membre à part entière d’une communauté qui valorise autant la performance technique que l’engagement social et symbolique. Chaque séance devient une petite représentation publique, où réussir un bloc ne suffit plus : encore faut-il que cette réussite soit visible, partagée et reconnue par les autres. « Sur Internet, pour exister, il faut apparaître. L’identité numérique n’est pas seulement une extériorisation du soi, elle en devient la condition même d’existence sociale » Ainsi, la pire chute n’est plus vraiment celle que l’on fait sur le tapis, mais celle, plus subtile et cruelle, de l’oubli social. Le vertige moderne, c’est alors de devenir invisible sur une scène où, paradoxalement, tout le monde grimpe pour être vu·e. L’injonction numérique à l’apparence Le phénomène prend une autre dimension quand on comprend que les grimpeurs et grimpeuses n’en sont pas les seuls acteurs. En réalité, ils et elles participent – volontairement ou non – à une logique subtilement orchestrée par les salles elles-mêmes. Celles-ci sont de plus en plus nombreuses à mettre régulièrement à disposition des pieds pour smartphones , à aménager des zones explicitement pensées pour faciliter les prises de vues, et à concevoir des murs reconnaissables en un clin d'œil sur les photos et vidéos postées en ligne. Évidemment, elles s’empressent ensuite de « liker », partager ou commenter ces contenus publiés par leurs client·es, dans une stratégie marketing assumée, où la visibilité individuelle nourrit directement la communication collective. Pour saisir les racines sociologiques de cette logique numérique, on peut s’appuyer sur les travaux de Dominique Cardon, sociologue français spécialiste des identités numériques. Dans La démocratie Internet  (2010) , Cardon analyse avec précision comment les réseaux sociaux transforment notre rapport à la reconnaissance sociale : « Sur Internet, pour exister, il faut apparaître. L’identité numérique n’est pas seulement une extériorisation du soi, elle en devient la condition même d’existence sociale ». Transposée à l’univers vertical parisien, cette injonction numérique signifie simplement qu’une séance d’escalade non filmée, non publiée, non partagée, semble désormais perdre en intensité sociale. Chaque grimpeur ou grimpeuse doit non seulement prouver qu’il ou elle grimpe, mais aussi que cette grimpe est vue, validée, reconnue par les autres. « Face aux impératifs de vitesse, de rendement, d’efficacité, le corps devient l’espace d’une résistance subtile. Il permet de retrouver un ancrage intime dans une temporalité différente, une lenteur réparatrice contre l’accélération sociale permanente » Dès lors, la performance sportive devient inextricablement liée à la performance numérique : la satisfaction d’avoir résolu un bloc n’est complète que lorsqu’elle s’affiche sur l’écran des autres. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si certaines startups commencent à se positionner clairement sur ce créneau, avec l’ambition affichée de devenir le « Strava » de l’escalade indoor , en proposant des applications dédiées qui mêlent performance sportive, tracking numérique et validation communautaire. Le corps comme résistance douce à l’hypermodernité Mais tout n’est pas perdu dans ce ballet social accéléré, où chacun·e semble contraint·e à une performance permanente, verticale autant que numérique. Face à cette pression incessante, le sociologue français David Le Breton, spécialiste reconnu de l’anthropologie du corps, propose une réflexion profondément éclairante sur le corps comme espace privilégié de résistance à la modernité. Dans son ouvrage Anthropologie du corps et modernité  (2005) , Le Breton montre précisément comment le corps peut devenir un refuge essentiel face aux injonctions sociales d’accélération, de visibilité et de performance constante. Selon lui, la réappropriation du corps permet aux individus de ralentir consciemment le rythme effréné imposé par la modernité, retrouvant ainsi une temporalité intérieure plus lente, plus sereine, plus authentique. Il écrit ainsi : « Face aux impératifs de vitesse, de rendement, d’efficacité, le corps devient l’espace d’une résistance subtile. Il permet de retrouver un ancrage intime dans une temporalité différente, une lenteur réparatrice contre l’accélération sociale permanente ». Pour les grimpeurs et grimpeuses, cette perspective offre une piste très concrète : choisir volontairement une pratique plus lente, moins anxieuse, libérée de l’obsession constante d’être partout à la fois. En acceptant délibérément de manquer certains événements, certaines ouvertures, certaines opportunités, ils et elles affirment une liberté précieuse : celle de grimper d’abord pour soi, en résistant joyeusement à la frénésie numérique et sociale. La grimpe peut ainsi redevenir une expérience profondément corporelle et personnelle, une forme subtile et apaisée de résistance face à l’injonction moderne à être constamment connecté·e, visible et performant·e. En somme, une escalade consciente, plus calme et pourtant paradoxalement plus intense, qui permet de retrouver la pleine saveur d’un mouvement réalisé pour soi, loin des regards et des écrans. Vers une escalade consciente ? Finalement, analyser le phénomène du FOMO en salle d’escalade à travers les regards croisés de Rosa, Goffman, Cardon et Le Breton n’a rien d’un jugement facile ou condescendant. Au contraire, cela permet simplement de mieux comprendre ce que signifie grimper aujourd’hui dans une métropole saturée d’opportunités. Si cette anxiété sociale est profondément humaine et contemporaine, elle n’est ni ridicule ni méprisable. Elle invite simplement à réfléchir plus consciemment à nos choix de pratique, à accepter parfois de manquer ce qui semble incontournable pour privilégier une grimpe plus lente, plus calme, et peut-être finalement plus intense. En somme, la grimpe pourrait redevenir ce qu’elle a toujours été, au fond : une manière élégante et joyeusement malicieuse de jouer avec le vide, qu’il soit physique, social ou existentiel. Peut-être que la véritable liberté verticale consiste simplement à accepter ce vertige moderne : grimper en sachant que, parfois, la meilleure façon de ne rien manquer, c’est précisément d’accepter de manquer quelque chose.

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