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Le mythe du clodo des falaises et les effets de manche médiatiques

il y a 8 minutes
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De toutes les mythologies qui gouvernent l’histoire de l’escalade américaine, celle du dirtbag climber semble tenir le haut des charts. De Lynn Hill aux Stone Masters, en passant par Yvon Chouinard, tous les récits partent d’une forme de mise en scène de la pauvreté. Mais pourquoi donc ?


Billy Westbay, Jim Bridwell, et John Long après la première ascension en une journée du Nose d'El Capitan (Yosemite) en 1975.
Billy Westbay, Jim Bridwell, et John Long après la première ascension en une journée du Nose d'El Capitan (Yosemite) en 1975 (cc) StoneMastersPress/Wikicommons

Et action ! John Long et Rick Accomazzo, deux membres des Stone Masters, racontent dans un podcast qu’au légendaire Camp 4, les gens étaient si pauvres qu’« il n’y avait aucun argent à se faire, à l’exception des cinquante cents la nuit que chacun était censé payer ». Lynn Hill, quant à elle, confie que, pour se nourrir, les membres du groupe finissaient les restes laissés dans les assiettes des touristes des autres camps. Dans le même esprit, Yvon Chouinard, fondateur de la marque Patagonia, déclare dans son autobiographie, intitulée À l’avant-garde (Glénat, 432 p., 2020, 35 euros), avoir vécu avec « cinquante cents par jour », avoir été emprisonné pendant dix-huit jours pour vagabondage à Winslow, en Arizona (p. 41), et avoir dormi dehors deux cents jours par an, sans tente ni matelas.


Les grimpeur·se·s américain·e·s se décrivent ainsi régulièrement comme des « dirtbags » (littéralement « sacs sales », ndlr), « transgressant les règles », « rebelles à la culture de consommation », « en marge de la société », pour reprendre les mots d’Yvon Chouinard, qui raconte encore : « Dieu sait que j’aurais souvent eu besoin d’un salaire. La vie de “dirtbag” […] consistait à grimper beaucoup et à dormir dans un vieil incinérateur d’un camp désaffecté du corps civil de protection de l’environnement. Un régime alimentaire essentiellement composé de flocons d’avoine, agrémentés de perdrix, de marmotte ou de porc-épic braconnés. Les jours de fête, des spaghettis avec une boîte de thon provenant d’une boutique de San Francisco soldant les conserves cabossées ».

Allô Maman Hobo


Cette image d’Épinal a quelque chose d’intrigant par sa répétition. Sans qu’il soit question de discuter la sincérité des témoignages, on peut se demander d’où provient la forme de ce mythe fondateur et pourquoi, parmi toutes les descriptions qu’auraient pu en donner les personnes qui l’ont raconté, c’est celle-ci qui s’est imposée dans l’imaginaire collectif.

Pourquoi avoir valorisé cet aspect de l’histoire parmi tout ce qui a pu caractériser, par ailleurs, leur mode de vie ? Pourquoi ce besoin de passer pour des sortes de « clochards célestes » quand, par exemple, Chouinard avoue sans barguigner que « la première fois [qu’il s’est] retrouvé debout sur des skis, c’était au début des années 1960, aux Diablerets, en Suisse » et que, durant ces mêmes années, il lui arrivait de passer l’été dans les Alpes ? Ce qui, pour un Californien, suppose des ressources difficilement compatibles avec le statut qu’il décrit.

Il semble aussi y avoir une parenté entre la façon dont les grimpeur·se·s américain·e·s des années 1950 et 1960 se perçoivent et l’œuvre de l’écrivain Jack Kerouac (auteur américain et membre de la Beat Generation, ndlr). À la même époque, on assiste à des descriptions analogues : on vit dans sa voiture ou dans les trains, on voyage d’un spot à l’autre, on vit de quelques cents, on partage avec quelques autres ce mode de vie « alternatif », fait de bouts de ficelle, de solidarité et d’entraide.


Il s’agit de mettre en avant un individu qui, à l’aide de ses seules forces et de sa seule volonté, sans l’aide de personne, s’élève au-dessus de sa condition ordinaire.

La mythologie américaine, du moins une certaine partie d’entre elle, a pris le hobo pour modèle, véhicule contre-culturel et libertaire pétri d’indépendance et d’aventure. Kerouac en est le prophète et les grimpeur·se·s américain·e·s en proposent une réactualisation sous la forme du dirtbag. Mais si la forme emprunte à Kerouac, la question de fond reste posée : pourquoi, parmi toutes les façons dont les grimpeur·se·s pouvaient se raconter, est-ce cette forme-là qui a été retenue ? Pourquoi est-ce sous les traits de cette figure qu’iels souhaitent se présenter, alors qu’iels auraient sans doute pu en choisir d’autres, tant nos identités sont, à toutes et tous, kaléidoscopiques ? Et surtout, qu’est-ce que ce choix véhicule inconsciemment comme valeurs ?


Garage band


Dans Le mythe de l’entrepreneur, Anthony Galluzzo déconstruit la légende de Steve Jobs. On connaît l’histoire officielle : « À l’été 1976, à Los Altos, en Californie, deux jeunes amis [Steve Jobs et Steve Wozniak, nda] font équipe pour produire un ordinateur de leur invention, l’Apple I. […] Sans argent, les deux amis sont contraints de vendre leurs maigres possessions pour se constituer le capital nécessaire à l’achat des pièces. […] Sans local, les deux Steve improvisent une chaîne de montage dans la maison des parents de Jobs. […] Rapidement, le petit pavillon se retrouve noyé sous les composants électroniques et les circuits imprimés, si bien que Paul Jobs [le père de Steve] débarrasse son garage pour y installer l’entreprise ».


Pourtant, montre Anthony Galluzzo, on pourrait raconter la même histoire de façons bien différentes. En insistant, par exemple, davantage sur le rôle de Wozniak qui, ingénieur chez HP, est le véritable inventeur de l’Apple I. Dans cette version, « Steve Jobs n’existe plus, Steve Wozniak est le seul génie à bord, et Apple n’apparaît finalement plus que comme une excroissance de Hewlett-Packard ». On pourrait aussi faire débuter l’histoire un peu plus tôt, dans les cercles de hackers dont les connaissances vont alimenter le travail de Wozniak et permettre ensuite la création de l’Apple I. « La figure de l’entrepreneur génial et solitaire […] se fond alors dans le collectif hacker », écrit l'auteur.

Steve Jobs et Steve Wozniak
Steve Jobs et Seve Wozniak. Deux salles, deux ambiances. À votre avis, qui a réussi ? (cc) Bernard Gotfryd et Alan Light / Wikicommons

On pourrait enfin la faire commencer plus tard, avec l’intervention de Mike Markkula qui contribuera à la structuration et à la croissance de ce qui n’est encore qu’une start-up, grâce à ses relations dans le milieu de la finance. « La dernière version du récit […] fait apparaître l’entreprise non comme l’œuvre de deux démunis géniaux, mais comme la création d’un collectif de financiers californiens », souligne Anthony Galluzzo. Bref, l’histoire d’Apple ne se réduit pas au génie solitaire d’un ou deux jeunes gens « sans argent » qui « improvisent » dans leur coin et finissent par révolutionner tout un champ de l’économie. Il n’y a donc aucune raison, en soi, d’insister particulièrement sur « la version du garage ». C’est un choix, une mise en scène qui, en jetant en pleine lumière un aspect de l’histoire, permet d’occulter les autres, plus collectifs et plus terre-à-terre aussi. Il y a bien des façons de raconter la même histoire.


Ces individus forment une classe de self-made climbers, des grimpeur·se·s qui auraient, par l’effet de leurs propres forces, de leur ténacité et de leur génie, surmonté tous les obstacles, ouvert la voie et révolutionné l’escalade, aguerri·e·s par les dures conditions d’une vie au grand air.

Mais alors, pourquoi choisir la version du garage et insister sur la solitude et la marginalité du génie ? D’après Anthony Galluzzo, il s’agit ici de souligner le caractère individuel de la réussite et du mérite. Il s’agit de mettre en avant un individu qui, à l’aide de ses seules forces et de sa seule volonté, sans l’aide de personne, s’élève au-dessus de sa condition ordinaire.

C’est, au fond, le mythe du self-made man à l’américaine. C’est une histoire maintes fois racontée. Le travail du chercheur et maître de conférences français montre cependant qu’elle n’est qu’une construction marketing destinée à attirer à soi tout le mérite et à rejeter dans l’ombre ce que la réussite peut avoir de collectif.


Le syndrome de l’imposture ?


Or, me semble-t-il, on retrouve le même schéma narratif chez les grimpeur·se·s du Yosemite. Yvon Chouinard propose ainsi sa propre « version du garage » lorsqu’il raconte que son « premier atelier de forgeron se trouvait dans le poulailler du jardin de [ses] parents, à Burbank ». Avec les Stone Masters, sous les oripeaux du hobo, c’est encore de cela qu’il s’agit : des individus vivant en marge, excessifs mais attachants, affranchis des lois communes, et qui réussissent, pour cette raison même, les exploits les plus extraordinaires contre l’avis de la majorité.


Lorsqu’elle se prête à cette petite mythologie réchauffée, l'escalade apparaît comme le véhicule le plus efficace et, au fond, le plus classique de l’axiologie libérale, puisqu’elle en répète tous les poncifs.

Ces individus forment une classe de self-made climbers, des grimpeur·se·s qui auraient, par l’effet de leurs propres forces, de leur ténacité et de leur génie, surmonté tous les obstacles, ouvert la voie et révolutionné l’escalade, aguerri·e·s par les dures conditions d’une vie au grand air. Or, si l’on peut raconter l’histoire d’Apple tout autrement que ce que la légende a propagé, il n’y a aucune raison de penser qu’il en va autrement de nos grimpeur·se·s. On pourrait, de la même manière, imaginer leur histoire en insistant sur d’autres aspects que la bohème. On pourrait, par exemple, commencer par rappeler leurs conditions d’origine, leur milieu social et familial, ainsi que le capital social, économique et culturel dont ces personnes ont pu hériter. On pourrait aussi insister sur la spécificité de la Californie du début des années 1960, qui constituait un terreau particulièrement fertile. En cela, du moins pour cette partie de l’histoire, l’escalade n’a paradoxalement rien d’une « contre-culture ». Lorsqu’elle se prête à cette petite mythologie réchauffée, elle apparaît au contraire comme le véhicule le plus efficace et, au fond, le plus classique de l’axiologie libérale, puisqu’elle en répète tous les poncifs.

Le dirtbag devient la mascarade de l’« esprit du capitalisme » le plus pur. Sous couvert d’une frugalité qui le place en marge de la société de consommation, cette figure individualisée devient porteuse d’un idéal hostile à l’État, tout ce qu’il y a de plus conformiste. Car il n’y a rien de révolutionnaire à soutenir, comme le fait Yvon Chouinard dans À l’avant-garde, que « les agences gouvernementales sont engluées dans la bureaucratie » et que chacun devrait pouvoir « décider où va son argent ». Vous entendrez ce discours dans n’importe quelle réunion patronale. La diffusion de cette petite musique, simplement adaptée à nos goûts et incarnée par la figure du dirtbag, fait du sport le véhicule de l’acceptation des normes sociales dominantes, sous couvert de leur renversement.

Yvon Chouinard
Yvon, Yvon, petit patapon (cc) Tom Frost / Wikicommons

L’escalade devient ainsi le vecteur d’une légitimation du mérite individuel et de la réussite solitaire, laquelle ne devrait rien à personne et pourrait donc s’affranchir de la règle commune. Mais elle risque insidieusement de nous faire oublier que ce qui nous arrive provient, pour une large part, des conditions matérielles dans lesquelles nous sommes placé·e·s. On voit bien ce que cela peut avoir d’arrangeant pour les membres des classes sociales supérieures, puisque cela légitime leur domination : s’iels ont réussi, c’est parce que, parti·e·s de rien, iels s’en sont donné les moyens, et non parce qu’iels ont rencontré, dès le départ ou en chemin, Les Bonnes Conditions (du nom d’un documentaire de Julie Gavras qui brosse le portrait des futures élites en France, ndlr). Si vous avez échoué, c’est entièrement de votre faute.


La figure du dirtbag n’est donc ni anodine ni inoffensive. C’est un instrument politique, manié sans doute de façon sincère et inconsciente par celles et ceux qui l’utilisent. Une autre histoire de l’escalade, collective et réellement démocratique, est possible. Il suffit pour cela de changer de focale : cesser d’admirer en contre-plongée quelques « grands hommes » et autres « génies de la discipline », et mettre en lumière l’activisme de certains collectifs, comme le fait Guillaume Goutte dans Alpinisme et anarchisme.


Lire : Le mythe de l'entrepreneur d'Anthony Galluzzo (Éd. La Découverte, 2023, 240p., 20,50 euros)
 
 

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