François Damilano et Étienne Klein : la corde sensible
Ils publient L’Esprit de cordée, un livre sur la confiance, écrit avant que le physicien et vulgarisateur scientifique ne se voie retirer son doctorat pour plagiat. Une actualité qui a obligé les deux amis à éprouver, loin de la montagne, le récit commun qu'ils avaient imaginé.

Le titre existait avant l’affaire. Guide de haute montagne depuis les années 1980, auteur et réalisateur de nombreux récits et films d’alpinisme, François Damilano l’avait emprunté à une formule d’Étienne Klein, qui disait préférer « l’esprit de cordée » au « premier de cordée », cette vieille image de l’alpinisme devenue métaphore politique puis managériale. Le guide en avait fait le titre d’un film sur leur traversée des Grandes Jorasses. Puis celui du livre qui en est né.
L’Esprit de cordée, paru le 7 octobre dernier chez Arthaud, est construit à partir de cette traversée de trois jours. François Damilano en a reconstitué les différentes séquences, avant de demander à son compagnon d’écrire ce qui lui traversait l’esprit à chacun de ces moments, sans que celui-ci ait lu les textes du guide. « Ce n’est pas un livre écrit à quatre mains, c’est un livre avec des récits parallèles », explique le guide. Deux récits d’une même montagne, mais aussi deux positions très différentes à l’intérieur d’une même cordée. Le guide connaît le terrain, prend les décisions et engage sa responsabilité. Étienne Klein accepte de le suivre sur une course qui se situe au-dessus de ses compétences techniques.
En juin, alors que les deux hommes en terminent les corrections, l’université Paris Cité retire à Étienne Klein son doctorat de philosophie des sciences pour les plagiats relevés dans sa thèse soutenue en 1999. Le physicien et vulgarisateur scientifique conteste la sanction et a engagé un recours. Le livre, consacré à la confiance, à l’engagement et à la responsabilité, se retrouve ainsi publié avec un homme dont la probité intellectuelle est publiquement mise en cause. La confiance qui les unit en montagne doit désormais résister à une épreuve d’une tout autre nature.
La part des anges
Étienne Klein entretient un rapport particulier à la confiance. En montagne, il ne cherche précisément pas à tout contrôler. « La confiance, c’est quelque chose qui vous tombe dessus. Ce n’est pas le résultat d’un calcul ou d’une sorte d’enquête qu’on ferait sur la personne. En fait, ça irradie », explique-t-il à Vertige Media. Il grimpe depuis la fin des années 1980, mais revendique une pratique d’amateur et laisse volontiers à ses guides ce qui relève de la sécurité et de la décision. « C’est un lieu où je me repose, au sens où je me repose sur les compétences et la responsabilité du guide », complète-t-il. François Damilano fait le même constat. Il y a les client·e·s qui arrivent avec le topo, celles et ceux qui veulent comprendre chaque choix, puis il y a ce compagnon : « Il sort de son monde et il se laisse guider, c’est le cas de le dire ».
« Moi, ça m’interroge sur ma relation avec Étienne. Sachant que je suis en train d’écrire un livre qui n’a pas un titre banal, parce que ça s’appelle L’Esprit de cordée »
François Damilano, guide de haute montagne, auteur et réalisateur
Le livre repose sur cette dissymétrie. Celui qui ne sait pas assez délègue à celui qui sait davantage. Les Grandes Jorasses montrent pourtant que l’expérience ne protège pas de tout. La traversée se révèle plus difficile que prévu. La montagne a changé, les conditions sont délicates, l’orage rejoint la cordée et Étienne Klein se blesse lors d’un rappel. Dans le livre, le guide revient sur ce qu’il nomme son « biais d’habitude ». À force de connaître un terrain ou une situation, l’expérience peut elle-même devenir un filtre. Ainsi, François Damilano raconte avoir rencontré ailleurs en montagne le même mécanisme, lorsque tout un groupe reproduit un choix parce que d’autres l’ont fait avant lui. « Le fait de te conformer aux usages, ce qui est logique dans le cas d’une communauté, ça peut t’amener à des erreurs absolument considérables », théorise l'accompagnateur.

La confiance décrite dans le livre n’a donc rien à voir avec l’infaillibilité. Elle suppose précisément de confier à quelqu’un une part de ce que l’on ne maîtrise pas. Quelques mois plus tard, les deux hommes se retrouveront confrontés à la même question, mais dans une situation où leurs rôles seront inversés.
Ce qui les lie
Étienne Klein est l’une des figures les plus connues de la vulgarisation scientifique en France. Physicien au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), auteur de nombreux essais et longtemps animateur de La Conversation scientifique sur France Culture, il a construit sa notoriété en rendant accessibles des questions complexes, notamment autour de la physique et du temps. En 2016, une enquête de L’Express, révèle que plusieurs de ses ouvrages et chroniques contiennent des passages empruntés à d’autres sans attribution. Étienne Klein reconnaît certains de ces emprunts, qu’il explique notamment par des notes de lecture dont il aurait oublié l’origine. En 2024, Arrêt sur images examine sa thèse de philosophie des sciences, soutenue en 1999. Le média y identifie de nombreux passages copiés, l’université Paris Cité ouvre alors une enquête et prononce la nullité de la soutenance et lui retire son doctorat. Une décision qu'il conteste devant le tribunal administratif.
François Damilano, lui, n’a pas attendu 2026 pour mesurer les conséquences de ces controverses. Dix ans plus tôt, les premières révélations avaient déjà eu une conséquence très concrète pour eux. Ils préparaient alors un film dans le désert d’Atacama autour du temps et d’un observatoire astronomique en altitude. Le projet s’arrête au moment où l’affaire éclate. « Au moment de signer le contrat de prod, il est sorti, on va dire, la première strate autour de la remise en cause de certains écrits d’Étienne, raconte le guide. Et ce qui m’a valu comme conséquence, c’est qu’ils n’ont pas signé. »
Les deux hommes continuent pourtant à aller en montagne ensemble. Viendront les Grandes Jorasses, le film, puis le livre. Lorsque le physicien et vulgarisateur scientifique est de nouveau mis en cause, François Damilano se renseigne et échange avec lui. Cette fois, le sujet percute directement ce qu’il est en train d’écrire. « Moi, ça m’interroge sur ma relation avec Étienne, admet-il. Sachant que je suis en train d’écrire un livre qui n’a pas un titre banal, parce que ça s’appelle L’Esprit de cordée. » Il en profite pour énumérer ce qu’il a voulu mettre dans ce texte : « la relation, la confiance, l’engagement, le partage... ». Autant de concepts télescopés par ce qui est en train de constituer une « affaire » dans le monde scientifique, voire médiatique. Autant de réflexions qui, du propre aveu du guide, l'empêcheront même de dormir « quelques nuits ».
« [Le lien avec mes guides] est presque transcendant par rapport à l’espace et n’a pas besoin d’une matérialité pour exister »
Étienne Klein, physicien et essayiste
C’est François Damilano qui ouvre la discussion avec leur éditrice. Plusieurs hypothèses sont envisagées. Repousser la parution, ajouter un texte replaçant le livre dans son contexte, voire renoncer. « Est-ce qu’on continue de faire le livre ? Est-ce qu’on le sort ? », apostrophe le guide. Dans son entourage, les avis sont opposés. Certain·e·s lui conseillent de ne plus le signer. D’autres considèrent qu’arrêter précisément à ce moment-là reviendrait à vider l’« esprit de cordée » de sa substance.
Étienne Klein ne se souvient pas exactement du même dilemme. « La question n’était pas de savoir si on publie ou si on ne publie pas. En tout cas, moi, ce n’est pas comme ça que je l’ai entendu », affirme-t-il aujourd'hui. Selon lui, les discussions ont surtout porté sur la possibilité de retarder la sortie de quelques semaines.
Pour François Damilano, la question est suffisamment sérieuse pour l’obliger à préciser la place depuis laquelle il parle. « Je ne suis ni son avocat, je ne suis pas son procureur non plus. Je suis éventuellement son guide et son compagnon de cordée », souligne-t-il. Il ne prétend pas davantage observer l’affaire depuis une position neutre : « Moi, je l’écoute avec une oreille qui est plutôt amicale que critique ». François Damilano revient alors à ce qui relie encore les deux hommes : « À partir du moment où je ne suis plus encordé avec Étienne, je ne lui dois rien. Si ce n’est que notre cordée, on a décidé de la prolonger ». D’abord par le film, ensuite par le livre. « Je continue d’être encordé avec Étienne », conclue-t-il.
Que faire du souvenir d’une personne respectée lorsque l’on découvre sur elle quelque chose qui change le regard qu’on lui portait ? « Qu’est-ce que je fais de cette relation ? Qu’est-ce que je fais de l’amitié que nous avons partagée ? Qu’est-ce que je fais de l’homme que j’ai respecté ? » demande-t-il. Et François Damilano de conclure : « Là, on ne parle plus de montagne, on parle d’humanité ».

Étienne Klein décrit le lien avec ses guides de manière plus radicale. Il parle d’un « pacte implicite » et convoque la physique pour évoquer une forme « d’intrication » qui continuerait d’exister une fois chacun rentré chez soi. « C’est un lien qui est presque transcendant par rapport à l’espace et qui n’a pas besoin d’une matérialité pour exister », philosophe-t-il. Puis il ajoute : « Moi, je n’aurai jamais de jugement moral sur François ». Une nuance apparaît ici entre les deux hommes. Étienne Klein place cette relation presque en dehors du jugement. François Damilano refuse plutôt que le jugement, à lui seul, suffise à décider de la relation.
Que vaut L'Esprit de cordée ?
Lors de notre entretien, Étienne Klein ne rechigne pas à parler de ce qui lui est reproché, il se plaint même plutôt du contraire. Depuis juin, raconte-t-il, conférences, voyages et projets ont été annulés. Certaines structures auraient justifié leur décision par la crainte de le voir soumis à des questions embarrassantes. « Comment savez-vous que les questions sont embarrassantes ? Alors qu’au contraire, je souhaite qu’on m’en pose », interpelle le physicien. Puis, plus tard, il résume son sentiment : « On n’en parle que dans mon dos ».
« Le livre, évidemment, il ne va pas marcher. Personne ne va en parler. Et ça, c’est de ma faute »
Étienne Klein, physicien et auteur.

Sur le fond, il dit avoir « reconnu certaines fautes » et parle de « plagiat inconscient ». Il décrit des carnets de notes constitués à la fin des années 1990, dans lesquels des formulations auraient pu être conservées sans leur attribution, puis reprises plusieurs années plus tard. Il conteste en revanche l’ampleur qui serait donnée à ces emprunts et juge disproportionné l’écho de l’affaire. Lorsqu’on l’interroge sur la confiance, il formule lui-même ce qui continue de lui échapper : « Moi, je suis accusé d’avoir oublié les guillemets. Très bien. Mais je ne comprends pas pourquoi on associe cette faute à une perte de confiance dès lors qu’on ne m’a jamais reproché d’avoir dit une chose fausse ». Puis : « Pour un scientifique, la faute, c’est de dire un truc faux. Et moi, je n’ai jamais dit de truc faux ».
Sa préoccupation se déplace ensuite vers François Damilano. Il est persuadé que le livre souffrira de son affaire et que la presse préférera l’ignorer. « Ça me gêne vis-à-vis de François », plaque-t-il. Il insiste sur la place du guide dans l’ouvrage, sur ses réflexions autour du métier, du choix et de la responsabilité. Puis tranche : « Le livre, évidemment, il ne va pas marcher. Personne ne va en parler. Et ça, c’est de ma faute ».
François Damilano avait formulé son inquiétude autrement. Au plus fort de ses hésitations, deux questions lui revenaient : « Que vaut notre livre ? Que vaut le titre de ce livre ? ». Avec l’éditrice, les deux auteurs ont même envisagé d’ajouter un avertissement pour raconter ce qui s’était produit entre l’écriture et la publication. Ils y ont renoncé. Un tel texte aurait placé dès la première page l’ensemble du livre sous le seul éclairage de « l’affaire Étienne Klein ».
Cet éclairage existe malgré eux. Il ne suffit pas à résumer L’Esprit de cordée. Le livre parle aussi de la transformation des Alpes, de ce que le changement climatique fait au savoir des guides, du renoncement, de la décision et de cette relation singulière qui consiste à attacher son sort à quelqu’un qui n’a ni les mêmes compétences ni les mêmes responsabilités que soi.
Mais l’actualité a déplacé l’une de ses questions centrales. François Damilano et Étienne Klein voulaient raconter pourquoi une cordée tient. Ils doivent désormais expliquer ce qu’il advient du lien lorsqu’il est éprouvé ailleurs qu’en montagne.













