Orgueil, spits et préjugés : la guerre sainte de l’escalade au Yosemite
Au Yosemite, l’été dernier, une « bolt war » a éclaté autour de Snake Dike, voie mythique du Half Dome. D’un côté, un équipeur émérite qui pose seize pitons sans demander l’avis de personne. De l’autre, un jeune grimpeur qui les arrache au nom de l’éthique et des morts. Derrière la polémique technique ? Une lutte des classes à flanc de granit. Bref, préparez-vous pour la bagarre.

Le 6 juin dernier, l’équipeur et « topographe » Erik Sloan annonçait sur les forums de Mountain Project avoir commencé le rééquipement, ou retrobolting, de Snake Dike, une voie de 250 mètres ouverte en 1965 par Jim Bridwell, Chris Fredericks et Eric Beck sur le mythique Half Dome. Cotée 5.7, soit 5a/5b, et notoirement peu équipée, pour ne pas dire carrément exposée, la voie avait déjà donné lieu à plusieurs accidents dramatiques.
L’une des trois personnes à l’origine de la première ascension, Eric Beck, avait lui-même appelé au rééquipement de la voie, la trouvant démesurément engagée au regard de sa cotation. Alors pourquoi Erik Sloan a-t-il déclenché une telle polémique ? Tout tient à qui sait compter. Car si les premiers ascensionnistes n’avaient posé que deux pitons à expansion en plus des relais, et si au moins un autre spit avait été posé par Steve Roper, en plus du doublement des relais, Sloan a pris sur lui d’en poser la bagatelle de seize dans les trois premières longueurs.
« La voix de la tribu des grimpeurs est claire sur ce point. Les spits posés par Sloan sont un anathème pour l’esprit de Snake Dike en particulier et pour celui de l’escalade traditionnelle en général »
Darion Maltby, jeune grimpeur américain.
Or, il est au cœur de l’éthique yosemitique de n’utiliser des pitons à expansion qu’en cas de stricte nécessité. C’est ce qu’énonçait déjà ce même Steve Roper dans son livre Camp 4 :
« Je me situe sans hésiter du côté des “Chrétiens de la Vallée”, selon une expression de Warren Harding, qui désignait celles et ceux qui voulaient imposer une éthique et éviter la prolifération des pitons à expansion et des cordes fixes », écrit-il dans son avant-propos. Il justifie ensuite cette position ainsi : « Si des grimpeur·se·s moins entraîné·e·s placent des expansions dès que cela commence à devenir trop difficile pour eux, cela nourrit une prolifération inutile. Mais qui doit décider si ces pitons à expansion sont vraiment nécessaires ? » (Nirvana, 1960-1961). Évidemment, la réponse est toujours la même : « Les spits ne devraient être utilisés que par les meilleur·e·s grimpeur·euse·s, car eux seul·e·s savent quand ils sont indispensables » (Yvon Chouinard, dans American Alpine Journal, 1963, nda).
(Bour)Dieu reconnaîtra les siens
Il y a donc un débat ancien sur l’usage des spits, sur les personnes qui peuvent les poser et
sur les circonstances dans lesquelles elles peuvent le faire. Ce débat oppose deux camps. D’un côté, les « Chrétiens de la Vallée », que l’on pourrait aussi appeler les « aristocrates », en ceci qu’ils se prétendent non seulement plus purs, mais aussi « meilleurs » que les autres. De l’autre, les partisan·e·s d’un équipement moins aéré, et donc plus accueillant pour le commun des mortels. Parmi ces dernier·ère·s, Roper cite par exemple Gene Prater, qui proclamait que « ces “experts” arrogants, tels que Chouinard ou Roper, pouvaient tout simplement ignorer les pitons à expansion “inutiles” et les laisser en place pour les plus faibles ». Ce qu’a fait Erik Sloan serait donc en complète contradiction avec l’éthique portée par l’aristocratie yosemitique, la « fraction dominante » au sein du groupe, pour parler à la manière de Bourdieu.
La réaction ne s’est pas fait attendre. Dans le courant du mois de juin, un jeune grimpeur de trente ans, Darion Maltby, s’est chargé de couper tous les nouveaux pitons afin de rétablir la voie dans sa pureté originelle. Le tout, prétend notre justicier, « en accord avec la volonté de la communauté ». Dans un article publié le 30 juin par Climbing, il explique : « La voix de la tribu des grimpeurs est claire sur ce point. Les spits posés par Sloan sont un anathème pour l’esprit de Snake Dike en particulier et pour celui de l’escalade traditionnelle en général. »
Le recours au vocabulaire biblique de l’« anathème » n’a rien d’innocent. Il manifeste que Maltby, à la suite de Steve Roper et d’autres, s’identifie comme un « Chrétien de la Vallée », ou qu’il prétend, par son geste, rejoindre ce groupe puisqu’il en défend l’éthique puritaine.
Son geste n’est donc pas neutre. Ce que fait Maltby parle en premier lieu de ses aspirations personnelles : obtenir la reconnaissance d’une faction à laquelle il estime devoir, en retour, quelques gages de loyauté. Maltby prétend ensuite agir « en accord avec la volonté de la communauté ». On peut alors se demander ce que ce mot signifie lorsqu’il l’emploie. Par « communauté », on ne peut entendre ici que sa fraction dominante, puisque c’est elle qui met en place « l’éthique », pour son propre intérêt.
Cette tension autour de l’équipement et de ses effets sur la domination d’un petit nombre sur l’ensemble du groupe n’est donc pas une vue de l’esprit. C’est un problème structurant pour le milieu de l’escalade.
Le 24 juin, le grimpeur de passage Kenneth Babenco a grimpé Snake Dike et a été surpris de constater que les nouveaux spits avaient disparu. Toujours dans Climbing, il raconte : « Je suis même venu de Phoenix en voiture parce que je voulais que ma femme acquière de l’expérience en tête sur un terrain modéré. Mais tous les spits avaient été arrachés, alors c’est moi qui ai finalement grimpé la voie en tête ». La version aristocratique de l’éthique, on le voit, conduit à la reproduction de la domination interne au groupe. Faute d’un équipement suffisant, l’épouse de Kenneth Babenco ne peut pas partir en tête et se trouve reconduite à son statut d’éternelle seconde, condamnée à grimper une énième fois en moulinette. Maltby, tout à son désir d’être reconnu par l’aristocratie locale, prive les débutant·e·s et les personnes les moins expérimentées de la possibilité d’apprendre et de progresser.
L’idéologie aristocratique d’une forme d’escalade
On nous rétorquera peut-être que ces personnes peuvent bien aller apprendre à grimper en tête ailleurs. Très bien. Il n’en reste pas moins que le débat sur l’équipement et ses effets sur la reproduction des hiérarchies et des dynamiques de domination à l’intérieur du champ de l’escalade ne date pas d’hier et ne concerne pas uniquement le Yosemite. On retrouve cette réflexion au cœur du travail mené, par exemple, par la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail, ndlr) lorsqu’elle équipe correctement des voies supposément faciles à Haute-Roche. L’objectif est que chacun·e devienne autonome, conformément à son mot d’ordre : « Je grimpe en tête et je conduis les courses que je fais ».
Cette tension autour de l’équipement et de ses effets sur la domination d’un petit nombre sur l’ensemble du groupe n’est donc pas une vue de l’esprit. C’est un problème structurant pour le milieu de l’escalade. C’est aussi, sans doute, l’enjeu de l’« anathème » que Maltby prétend percevoir dans le geste d’Erik Sloan. Car mieux équiper Snake Dike, c’est en ouvrir le parcours au plus grand nombre, ce qui ne peut que diluer le prestige que certain·e·s tirent de la répétition d’une voie engagée. La malédiction lancée par Sloan, c’est la démocratisation, ou du moins la massification, de la pratique et des maux qui l’accompagnent, comme Maltby l’avoue sans détour. Dans Climbing, il déclare encore : « Chaque jour, de plus en plus de personnes grimpaient la voie en utilisant les spits supplémentaires. Je ne voulais pas que l’équipement sportif de Snake Dike par Sloan se normalise. J’ai donc agi. »
Mais Maltby ne s’arrête pas là. Il ajoute encore, faisant carrément parler les morts :
« Beck n’a pas grimpé Snake Dike seul ». Maltby a fait référence à une publication Facebook d’un ami de Jim Bridwell, qui avait aidé Beck à ouvrir la voie, mais qui est mort en 2018. Selon Maltby, cet ami aurait affirmé que Bridwell se serait opposé à l’ajout de nouveaux spits. « Je serais du côté de Bridwell, car sa vision préserve à la fois le rocher, l’aventure et le défi que présente cette voie depuis soixante ans », confie-t-il. La faiblesse d’un argument qui repose sur un simple ouï-dire, le message d’un ami au sujet d’un mort, est patente.
« L’idéologie aristocratique du sport comme activité désintéressée et gratuite contribue à masquer la vérité des profits de distinction »
Pierre Bourdieu, sociologue.
On prétend donc ici agir de façon désintéressée, valeur cardinale aux yeux de l’aristocratie sportive, mais dont Bourdieu a souligné l’illusion dans Questions de sociologie : « L’idéologie aristocratique du sport comme activité désintéressée et gratuite contribue à masquer la vérité des profits de distinction » que le sport permet d’obtenir. Et l’on voit bien l’intérêt que certain·e·s peuvent trouver à maintenir Snake Dike en l’état. En privant les autres de la possibilité d’y accéder, ils maintiennent leur domination au sein du groupe et accaparent pour eux-mêmes tout le prestige lié à la répétition d’une voie engagée.
On peut cependant braquer le projecteur de l’autre côté et éclairer la scène autrement. Car, à y regarder de près, Sloan n’est pas non plus complètement innocent. D’après les informations reprises par Climbing, il aurait « remplacé plus de 2 000 spits sur les grandes parois du Yosemite ». Il est également « l’auteur des trois topo-guides du Yosemite les plus populaires consacrés à autre chose qu’au bloc et sert de gardien officieux des records de vitesse du Yosemite ». Sloan est donc, à lui seul, une sorte d’institution. Il sait la tornade qu’il s’apprête à déclencher en agissant de son propre chef, sans consulter quiconque, et en ne réclamant à la « communauté » qu’un simple appui financier pour un projet qu’il a décidé seul, dans son appel à contribution. Il le fait, peut-on penser, parce que, du fait de sa position, il se considère en quelque sorte au-delà des lois et de l’éthique, au-delà donc de l’aristocratie locale elle-même.
L’hubris et la fureur
En cela, Sloan rappelle, avec Maltby, de vieilles figures mythologiques. Le mythe d’Antigone raconte qu’à la suite de la mort de ses deux frères, tués l’un par l’autre, le pouvoir revint à leur oncle Créon. Celui-ci décréta que le premier, Étéocle, serait honoré en héros par la cité, tandis que l’autre, Polynice, serait abandonné aux charognards. Quiconque oserait lui donner une sépulture serait exécuté. Antigone, sœur d’Étéocle et de Polynice, et nièce de Créon, se fait prendre alors qu’elle jette symboliquement un peu de terre sur le corps de son frère déchu.
En somme, l’un comme l’autre se soustrait aux limites qui s’imposent à tout être humain dans la pensée grecque. L’un comme l’autre fait preuve d’hubris.
D’après le philosophe Cornelius Castoriadis, dans Figures du pensable, Antigone et Créon forment les deux faces d’une même médaille. L’un comme l’autre prétend s’affranchir des limites inhérentes à la condition humaine sans consulter personne de ce qui est juste et bon.
Créon, en raison du pouvoir dont il est le dépositaire, prétend pouvoir légiférer sur les morts. Or les morts sont au-delà de son mandat puisque, du fait de leur condition, ils appartiennent désormais aux dieux. Antigone, de son côté, prétend s’affranchir des lois de sa cité pour parler au nom des dieux. En somme, l’un comme l’autre se soustrait aux limites qui s’imposent à tout être humain dans la pensée grecque. L’un comme l’autre fait preuve d’hubris.
Or, comment ne pas voir dans notre « bolt war » un parallèle avec cette histoire ? D’un côté, on trouve un topographe émérite, ayant quasiment rang d’institution, qui prétend, comme Créon, décider sans consulter personne, non seulement de remplacer des spits vieillissants, mais de revoir l’intégralité de l’équipement d’une voie, comme si elle lui appartenait. C’est ce que l’on peut notamment observer dans cette vidéo. De l’autre, un jeune grimpeur qui, au nom de lois supérieures et des morts eux-mêmes qu’il fait parler, s’oppose aux diktats d’un individu aux penchants autocratiques.
L’un comme l’autre manque de mesure, à la manière d’Antigone et de Créon. Surtout, comme le montre Castoriadis, l’un comme l’autre a à la fois raison et tort.
Ils ont raison de considérer qu’un rééquipement est manifestement nécessaire, mais tort d’agir seuls. Ils ont raison de refuser le diktat d’un seul individu, mais tort de se prétendre légitimes à agir au nom d’une « communauté » confondue avec sa fraction dominante.
C’est ce que l’on appelle une antinomie : ils ont raison en même temps et tort en même temps.
Mais, plus encore que l’antinomie de leurs positions, Castoriadis souligne que le véritable problème tient à la solitude de nos personnages. Dans la pensée grecque, personne, y compris celle ou celui qui a raison, ne peut avoir raison seul·e et contre tout le monde. La raison politique est et doit toujours être une raison collective. Sans cela, en conduisant les communautés humaines au déchirement et à la perte, elle se transforme en la plus terrible des erreurs.
La meilleure des raisons n’est jamais suffisante pour agir seul. Isolée, elle se transforme en
son contraire et conduit la communauté à l’anomie. Ainsi, non seulement Sloan-Créon et
Maltby-Antigone ont raison en même temps et tort en même temps, mais on peut estimer que
chacun d’eux a tort par cela même qu’il a raison tout seul, par cela même qu’il agit de son
propre chef et que sa conduite entraîne le déchirement et la « guerre ».
Voilà la leçon grecque pour l’escalade : mieux vaut avoir tort ensemble que raison tout seul.
Mieux vaut laisser une voie mal équipée plutôt que de déclencher une « bolt war ». Mieux vaut laisser les spits en place plutôt que de massacrer la voie en les arrachant n’importe comment.













