top of page

« Tout le monde n'a pas le luxe de se mettre en galère en montagne » : l'outdoor, un truc de bourgeois ?

il y a 6 minutes
9 min de lecture

En une décennie, l'outdoor est devenu une sorte d'évidence culturelle : trail, escalade, bikepacking, randonnée… Mathias Riquier a fait Munich-Ljubljana à vélo, travaillé dans l'industrie et accumulé quatre vélos et des fringues à n'en plus finir. Avant de se demander ce qu'il fuyait vraiment. Dans Enfermés dehors. L'outdoor et la capture du désir d'évasion, le journaliste décortique une culture marchande, bourgeoise et excluante, et propose d'aller chercher la liberté ailleurs. Un entretien qui va sûrement vous faire tomber de votre selle.


Mathias Riquier.
Mathias Riquier © Fanny Retailleau

Vertige Media : Qu'est-ce qui t'a poussé à écrire ce livre ?


Mathias Riquier : Ce n'est pas une seule chose. Disons que j'ai commencé à entendre des proches me dire : « Il y a quand même un truc, là. C'est fou à quel point on se sent obligé de faire ça ». J'ai compris que mon propre malaise était partagé. Avant, je pouvais facilement le balayer en me disant : « Arrête, Mathias, tu te prends la tête tout seul dans ton coin ». Et puis j'ai senti que la ligne de flottaison était dépassée. J'avais assez de matière. Je travaillais encore dans l'outdoor à ce moment-là. Je ne pouvais pas laisser ce sujet devant moi : quand je commence à désenchanter quelque chose dans ma vie, j'ai besoin d'aller jusqu'au bout.


« Ce besoin d'évasion, je le trouve légitime. On sature de tous les côtés, cognitivement, politiquement. Le problème, c'est que l'outdoor se pose en solution toute faite à ce problème-là »

Il y a aussi eu un déclencheur plus concret. En 2022, je pars faire du vélo en Slovénie avec une amie, très forte. Pour rejoindre le point de départ, j'ai fait Munich-Ljubljana seul à travers les Alpes. En arrivant, j'avais déjà épuisé 90 % de mes réserves. On a fait une journée de voyage ensemble. Le soir même, j'ai vomi, j'ai pleuré, j'ai pris un bus et je suis rentré. Ce jour-là, j'étais au maximum de la fuite en avant. J'avais choisi cette destination parce qu'on savait tous les deux, sans se le dire, qu'on allait pouvoir la raconter de manière très spectaculaire sur Insta. Ce truc-là m'a vraiment interrogé : pourquoi je me mets dans des situations pareilles ? C'est quoi le sens dans tout ça ?


Vertige Media : L'outdoor se présente comme une pratique de liberté et d'authenticité. En quoi ce discours te pose-t-il problème ?


Mathias Riquier : Ce besoin d'évasion — pas au sens « Club Med », mais au sens « je sors de prison en pétant les barreaux » — je le trouve légitime. Il vient de quelque chose de très concret : on sature de tous les côtés, cognitivement, politiquement. Il y a plein de trucs qui font qu'on se sent engoncé dans la vie qu'on nous propose. Le problème, c'est que l'outdoor se pose en solution toute faite à ce problème-là. Et au final, ça rend potentiellement les gens plus malheureux qu'heureux. Plus pauvres aussi, parce que ça coûte beaucoup d'argent. Surtout, il y a des gens qui ont ce désir d'évasion et qui n'ont pas accès à cette solution. Plein, plein, plein de gens ne sont pas invités à la teuf.



Vertige Media : Comment des initiatives, nées dans une culture presque anti-système, en sont-elles devenues un rouage ?


Mathias Riquier : C'est une cuisson lente, de 150 à 200 ans. Mais plus récemment, des marques comme The North Face ou Patagonia ont remis ce discours contre-culturel au goût du jour. Pourtant, au fond, elles vendent surtout de la distinction sociale. Quand tu achètes une tente qui te dit « grâce à moi, tu vas être libre », tu convoques un imaginaire qui te distingue de la personne qui va au Club Med. Bourdieu le disait déjà depuis longtemps : on se définit davantage par ce qui nous dégoûte que par ce qu'on aime. Quand je me suis mis au voyage à vélo, j'étais exactement là-dedans. Tu cries ta singularité : « Je suis différent, regardez ce que je fais ». Sauf que tous les chiffres disent le contraire. Moi, je l'ai ressenti à fond : j'étais persuadé d'être singulier. Jusqu'à ce que je réalise que j'avais les mêmes fringues que tout le monde, mis autant de thunes que tout le monde, et que mon épargne était aussi maigre que celle de tout le monde. À l'époque, j'avais déjà acheté quatre vélos et 50 milliards de fringues. Bref, je me suis fait avoir dans cette histoire.


« L'outdoor n'est globalement pas une épopée collective, et ce n'est peut-être pas un hasard »

Vertige Media : L'outdoor a-t-il changé ?


Mathias Riquier : On est entrés dans l'ère de la mise en scène de soi avec les réseaux sociaux — Strava, Instagram, TikTok. Très fortement. D'un coup, on a eu un outil hyper facile pour optimiser son image. Et l'outdoor est devenu très pratique à utiliser pour ça. Il y a aussi le réchauffement climatique : dans les milieux avec du capital culturel, randonner dans des espaces naturels est devenu bien plus désirable que de se taper 1 200 bornes en bagnole pour aller à Benidorm. Instagram n'a pas créé l'outdoor : il l'a propulsé. Les mécaniques du récit de soi et du développement personnel collent parfaitement à l'outdoor d'origine, à ce voyage intérieur censé nous transformer. L'outdoor n'est globalement pas une épopée collective, et ce n'est peut-être pas un hasard.

Mathias Riquier, en terrasse
À l'outdoor, Mathias Riquier préfère l'urbex © Fanny Retailleau

Vertige Media : Justement, en quoi l'outdoor est-il excluant ?


Mathias Riquier : Il y a d'abord ce qu'on appelle le « gatekeeping ». Dans une communauté de 100 pratiquants, il y a toujours 15 ou 20 personnes qui tiennent le truc. Ce sont souvent les organisateurs qui décident un peu de qui entre et qui sort. C'est la « scène » — ce que j'appelle moi le jaune d'œuf — qui produit les codes légitimes, récupère les contacts et les partenariats. Ça crée de la coolitude, donc j'ai envie d'en faire partie. Mais c'est dur d'entrer parce que je ne suis pas assez cool. Et une fois que j'y suis, j'ai envie de fermer la porte à ceux qui font la queue, parce qu'après, on sera 102, puis 103… J'ai bien vécu ça dans le milieu du vélo parisien : je trouvais ça toujours très dur. Et j'en ai assez discuté pour savoir que je ne suis pas le seul.


Vertige Media : Quels sont les principaux mécanismes de cette exclusion ?


Mathias Riquier : Le double frein financier et culturel. Les fringues, les chaussons, les mousquetons, les dérailleurs portent une charge symbolique et technique. Pour comprendre ce vocabulaire et ce savoir-faire, il faut d'abord avoir son matos. Et le matos coûte cher. Cette porte d'entrée, l'industrie la maintient telle quelle. Au-delà de l'argent, il y a aussi le fait de ne même pas se sentir concerné : les pubs, les récits, les médias ne s'adressent pas à tout le monde. J'ai trop hâte qu'il y ait un festival de l'outdoor à Bobigny. Mais ce n'est pas pour tout de suite.


Vertige Media : Est-ce que ce gatekeeping s'effectue sciemment ?


Mathias Riquier : Conscient ou pas, je ne veux pas trancher, parce que je n'en sais rien. Il y a peut-être des gens qui se disent dans leur lit : « Je vais leur fermer la porte, comme ça, je serai bien tout seul dans mon château de l'outdoor ». D'autres le font de manière beaucoup plus insidieuse. J'en ai fait partie, je pense. Ce sont les communautés bourgeoises de pratiquants qui ferment la porte à des gens qui n'ont pas les moyens et qui ne se sentent même pas concernés. Côté industrie, les choix sont très pragmatiques : elle cible des gens qui ont l'argent d'acheter les fringues. Ce qui n'empêche pas, parfois, un washing social — mettre des personnes racisées en pub tout en s'adressant toujours au même public. Bref, ça s'achète une bonne image.


« Quand on dit « il suffit d'aller dehors », c'est une des choses qui m'énervent le plus. Cela présuppose une disponibilité cognitive et physique que tout le monde ne possède pas »

Vertige Media : Dans le livre, tu parles de « temps cognitif ». Qu'est-ce que cela signifie ?


Mathias Riquier : Que tout le monde n'a pas le luxe de se mettre en galère en montagne. La pratique du trail, du surf ou du VTT nous renvoie à notre disponibilité — disponibilité rendue possible par une aisance matérielle et une charge émotionnelle et mentale suffisamment légère pour pouvoir en profiter. Je suis persuadé que quelqu'un qui travaille debout toute la journée, qui est crevé, n'ira pas courir autour d'Annecy, parce qu'il n'en a tout simplement pas la possibilité. Ce n'est pas une question de volonté. Quand on dit « il suffit d'aller dehors », c'est impossible à dire à quelqu'un qui n'a pas ce luxe-là. Et c'est une des choses qui m'énervent le plus dans ce discours : il présuppose une disponibilité cognitive et physique que tout le monde ne possède pas.


Vertige Media : L'outdoor se présente comme une contre-culture. Pourquoi ce n'est pas le cas selon toi ?


Mathias Riquier : Dans l'outdoor, tout le monde est d'accord. Or, une vraie contre-culture a besoin de trois choses : une direction explicitement politique, des espaces propres de production de discours, et une conflictualité interne assumée. Ça fait très longtemps que je n'ai pas vu de fanzine de l'outdoor qui dise vraiment : « On fait de l'outdoor, mais on est antifa, on est politisés ». C'est hyper dépolitisé, hyper lisse. On maintient juste l'esthétique de la marginalité. Comme le dit Bourdieu : un système culturel qui s'auto-préserve en maintenant les ferments d'une révolution à l'écart dans une optique de distanciation sociale est un système culturel bourgeois. Cette phrase résume presque tout le livre.

Enfermés Dehors
Le vrai livre est à gauche, hein © Fanny Retailleau

Vertige Media : Et pourtant, l'outdoor semble plus désirable que jamais. Pourquoi ?


Mathias Riquier : Parce qu'il nous est proposé comme une réponse à notre besoin de nous positionner dans l'arène. Il convoque des valeurs positives dans un monde perçu comme anxiogène. Et il offre un très fort sentiment d'agentivité. Autrement dit, c'est moi qui décide : je peux aller à droite, à gauche, tout droit, je fais ce que je veux. Moi-même j'y ai vraiment trouvé ça, et je ne dis pas que c'est artificiel. Mais ces codes, on les endosse : mêmes fringues, même langage, mêmes récits d'épopées personnelles. On devient de petits colporteurs d'une vision qui n'est pas la nôtre. Et en agissant ainsi, on aide le complexe récréationnel à se maintenir à un très haut niveau.


S'éloigner de l'outdoor, ça permet de regarder l'environnement extérieur non plus comme un terrain de jeu vierge, mais comme un espace politique, disputé

Vertige Media : Est-ce que le livre est sous-tendu par une idéologie ? Tes notes renvoient beaucoup à une pensée de gauche, voire anarchiste.


Mathias Riquier : Je me suis demandé à quel point j'allais le verbaliser pendant la promo du livre, ou laisser ça se diffuser naturellement. Mais oui. Les gens les plus progressistes dans l'outdoor raisonnent de manière très social-démocrate : le système n'est pas génial, donc on essaie de l'adoucir. On crée des dispositifs de location, des accès facilités. Moi, j'ai tendance à penser les choses de manière plus anarchiste, plus révolutionnaire. Enfin, révolutionnaire... le mot est fort. Est-ce que j'ai envie de foutre le feu à des usines de matos ? Non. Mais ma pensée est mi-marxiste, mi-bourdieusienne, grosso modo. Je considère que toutes les idées et tous les discours viennent de structures matérielles très précises. Quand on n'est pas bourgeois au départ, on ne peut pas dire « quand on veut, on peut » ou « il suffit d'aller dehors ». Ça ne tient pas.

Vertige Media : Quelles sont les solutions pour s'émanciper de ce que tu appelles « la capture de notre désir d'évasion » ?


Mathias Riquier : La réponse n'est pas dans l'outdoor. Elle est un cran au-dessus. Je pense qu'il faut se poser des questions comme : qu'est-ce qu'on cherche à combler en nous quand on le pratique ? Et que peut-on faire d'autre pour y répondre de manière plus politique, plus collective ? Parfois, je m'interroge sur un truc spécifique : on traverse des contrées monumentales où il y a des enjeux, des luttes, des conflits d'usage. Et nous, on prend un TGV, on rentre, et on se dit : « Putain, c'était beau ». Ce truc me laisse pantois. S'éloigner de l'outdoor, ça permet de regarder l'environnement extérieur non plus comme un terrain de jeu vierge, mais comme un espace politique, disputé. Là où l'outdoor dominant transforme le temps libre en temps utile, mesurable, valorisable, l'errance réintroduit de l'improduction et du hasard. Elle fabrique d'autres conditions de sens. Le graal de notre émancipation ne se situe pas au loin dans des terres fantasmées. Il se situe directement en nous et autour de nous, quelle que soit la qualité de notre terrain de jeu.

Lire : Enfermés dehors. L'outdoor et la capture du désir d'évasion (Éditions Divergences, 2026, 200 p., 17 euros)
 
 

PLUS DE GRIMPE

bottom of page