« L'escalade comme école du corps » : la vie en transition du philosophe Hil Malatino
Dans son livre Climbing, paru cet été aux États-Unis, Hil Malatino raconte ce que quinze années d’escalade ont fait à son rapport au corps, aux autres et à lui-même. Chercheur en philosophie et en études de genre, il y mêle transition, deuil, classe sociale et culture queer pour interroger ce que la grimpe révèle de nos manières d’habiter le monde.

Hil Malatino a commencé à grimper « pour le fun ». Quinze ans plus tard, l’escalade occupe une telle place dans sa vie qu’il lui a consacré un livre entier. Derrière lui, lors de notre échange en visio, les étagères chargées de livres anciens rappellent qu’il est aussi professeur de philosophie et d’études de genre à Penn State, l’université d’État de Pennsylvanie. Pourtant, pendant près de dix ans, il n’avait jamais vraiment cherché à comprendre pourquoi il revenait sans cesse sur les murs et les falaises. Climbing, le titre qu'il a choisi pour son premier livre, devait justement lui permettre de se poser la question sans trop de gravité. Sa mère venait de mourir et le travail universitaire était devenu presque impossible. « J’avais le cerveau complètement en bouillie », explique-t-il d'entrée. Écrire sur l’escalade serait « un détour amusant ». Mais pendant que le premier manuscrit est chez son éditeur, son père développe un cancer et meurt à son tour quelques mois plus tard. Le livre change avec celui qui l’écrit. Le corps et le genre restent au centre, mais le deuil, la classe sociale, les communautés queer et la mortalité s’y invitent aussi.
Tomber ensemble
Quand Hil Malatino emmène des proches grimper pour la première fois, il remarque que certain·e·s vivent mal l’expérience. Tomber, recommencer, ne pas réussir un mouvement devant des inconnu·e·s : pour certain·e·s, cela suffit à ne pas vouloir revenir. C’est de ce malaise très concret que part le premier chapitre de Climbing, intitulé To Failure. « On échoue rarement en privé quand on grimpe, insiste Hil Malatino. Il faut accepter que les autres voient votre corps et votre volonté flancher, que vos capacités physiques ne correspondent pas à ce que vous vouliez faire. »
« Qui a l’argent pour acheter ça ? »
Ce rapport au corps ne commence évidemment pas avec l’escalade. À l’adolescence, Hil Malatino découvre qu’il est intersexe : sa puberté ne correspond pas à ce que les médecins attendent alors d’une personne assignée fille à la naissance. Une équipe médicale décide de supprimer sa principale source naturelle de testostérone et lui prescrit des œstrogènes. Dans la trentaine, il commencera au contraire à prendre de la testostérone dans le cadre de sa transition. Entre les deux, il raconte avoir surtout cherché à mettre son corps à distance, notamment à travers l’alcool et les drogues. La grimpe va peu à peu l’obliger à faire exactement l’inverse : observer ce corps, comprendre comment il bouge et devenir attentif à ce qu’il peut faire ou non. Un pied quelques centimètres trop bas, une hanche tournée trop tôt, un bassin mal placé : impossible de progresser sans apprendre à lire précisément ce qui se passe. Ni la course ni le vélo longue distance, qu’il pratique également, ne produisent chez lui cette façon « beaucoup plus obsessionnelle, beaucoup plus précise » de parler du corps.

Cette attention a aussi son envers : elle peut basculer dans un contrôle permanent du corps, notamment du poids, et nourrir les troubles alimentaires. Mais elle montre aussi qu’un même problème n’appelle jamais une seule solution. Une personne de grande taille saute le mouvement qu’une autre décompose. Là où l’une utilise la force, l’autre trouve de la souplesse ou invente une méthode différente. À force, « on réalise qu’un corps normal, ça n’existe pas ».
Ce constat ne signifie pas pour autant que l’escalade soit débarrassée de ses propres normes physiques. Lors de sa première arrivée à Miguel’s, la pizzeria-camping devenue une institution de Red River Gorge (un vaste ensemble de gorges et de falaises situé dans l'est du Kentucky, ndlr), le chercheur regarde autour de lui et se demande s’il vient d’atterrir dans une « colonie de vacances pour adultes canon ». Jamais il n’avait vu autant de corps correspondant aussi bien aux standards physiques dominants réunis au même endroit. Quinze ans plus tard, les salles et les falaises lui paraissent plus diverses, sans être débarrassées pour autant de leurs obsessions : certains espaces restent « complètement toxiques », précise-t-il.
« Si les gens dans ma vie veulent me voir, il faut souvent qu’on aille grimper ensemble »
Même réserve face à une autre idée bien installée dans le milieu : l’escalade comme thérapie. Pendant la maladie de ses parents, Hil Malatino quitte parfois leur chevet pour aller faire du bloc. Non parce qu’un bloc résout un cancer, mais parce qu’un bloc, lui, peut être résolu. Il existe une prise suivante, une méthode à trouver, un problème dont les contours sont connus. La grimpe est aussi « l’une des rares choses qui m’épuisent suffisamment pour que je n’aie plus l’énergie d'être obsédé de tout le reste », dit-il. Lorsqu’on lui demande si cette fatigue relève alors du soin ou plutôt d’une manière de fuir, quelques heures, ce qui fait mal, il ne cherche pas vraiment à trancher : « Peut-être que ce sont parfois les mêmes choses ».
Ce rapport à l’échec trouve aussi un écho très concret dans son parcours de transition. Grandir queer ou trans, explique-t-il, signifie souvent constater que l’on ne correspond pas aux modèles de masculinité ou de féminité qui nous sont proposés. Là où cet écart est généralement associé à la honte ou à l’humiliation, il peut aussi devenir, lorsqu’on cesse de vouloir le dissimuler, une source de « résilience ».
Le coût d'une vie fantasmée
Au fil de la conversation, Spinoza finit par côtoyer le prix d’un fourgon aménagé. Les deux sujets sont moins éloignés qu’il n’y paraît. L’année où Hil Malatino découvre l’escalade, il enseigne à ses étudiant·es une question formulée par le philosophe néerlandais, grand penseur du rationalisme : que peut un corps ? Il pensait trouver la réponse dans les textes. La grimpe lui fournira une partie des travaux pratiques.
Elle lui donne aussi une communauté. Ses premiers mois de pratique passent par l’apprentissage d’une langue : donner de la beta, parler d’un coincement de genou, commenter l’humidité d’une prise. Vu de l’extérieur, une conversation entre grimpeur·se·s peut être prodigieusement ennuyeuse. Mais maîtriser ce vocabulaire, c’est aussi commencer à entrer dans le groupe : comprendre les discussions, participer, puis finir par se sentir chez soi.

Au début de sa pratique, Hil Malatino rencontre Jamie Logan, grande figure de l’alpinisme américain, alors en pleine transition. C’est elle qui lui apprend à lire une voie : prendre le temps de regarder avant de partir, anticiper les séquences, comprendre comment les mouvements s’enchaînent. La rencontre compte aussi pour une autre raison. Ses premiers apprentissages de grimpeur lui sont transmis par une personne trans plus âgée, à une époque où de telles figures restent rares autour de lui. Dans Climbing, les deux histoires ne se confondent pas, mais elles avancent désormais côte à côte : apprendre à grimper, c’est aussi entrer dans un milieu où Hil Malatino va rencontrer d’autres personnes queer et trans et construire une partie de sa communauté.
Une dimension qu'il retrouvera quelques années plus tard dans Queerclimbtastic, rassemblement queer et trans de New River Gorge qu’il a contribué à organiser pendant plusieurs années. L’enjeu ne consistait pas seulement à rendre l’escalade plus accueillante pour les personnes queer et trans. Ces communautés arrivaient aussi avec leurs propres savoir-faire. Après l’épidémie de sida et une longue histoire de violences politiques, elles avaient appris à construire des formes de solidarité dans des situations où prendre soin des autres pouvait devenir vital. Dans un sport fondé sur la confiance, l’assurage et l’acceptation du risque, Hil Malatino retrouve dans l'escalade, cette culture du soin.
La corde rapproche ainsi des personnes qui auraient eu peu de raisons de se rencontrer ailleurs. Sans la grimpe, Hil Malatino aurait probablement « beaucoup moins de personnes hétéros » et moins d’hommes non trans dans son entourage. Cela ne signifie pas pour autant que la communauté efface toutes les barrières. Celles liées à l’argent et à la classe sociale restent beaucoup plus difficiles à franchir.
L’escalade américaine continue pourtant de chérir la figure du dirtbag : vivre avec presque rien, travailler juste assez pour repartir grimper, refuser les carrières et la consommation ordinaires. Lui aussi a grandi avec ce récit, fasciné notamment par Lynn Hill, Steph Davis et leurs grandes ascensions. Aujourd’hui, même la précarité fantasmée coûte cher. Hil Malatino et son conjoint sont tous deux professeurs. Ils ont récemment envisagé d’acheter un van pour grimper davantage. « On s’est dit que maintenant, peut-être, on pouvait enfin se le permettre », raconte-t-il. Puis ils regardent le prix d’un Sprinter ou d’un ProMaster : « Absolument pas. Qui a l’argent pour acheter ça ? »
Plus que le van, ce sont les arbitrages cachés derrière le mythe qui l’intéressent désormais. Parmi ses proches installés à Lander, Squamish ou ailleurs pour vivre au plus près des falaises, certain·e·s ont accepté des emplois mal payés ou à temps partiel, renoncé à certaines carrières, parfois décidé de ne pas avoir d’enfants. Derrière l’image d’une vie débarrassée des contraintes ordinaires, il voit au contraire une succession de choix très concrets. Lui-même a longtemps essayé de « servir deux maîtres », sa carrière universitaire et l’escalade. Au point que « si les gens dans ma vie veulent me voir, il faut souvent qu’on aille grimper ensemble ».
Trump, la salle et le temps profond
Hil Malatino avait une vingtaine d’années lorsqu’il a commencé à grimper. Comme beaucoup, il s’était constitué son panthéon : longues ascensions, styles à imiter, grimpeur·se·s dont les vies semblaient plus grandes que les autres. À plus de quarante ans, ce sont surtout ses ami·e·s qui l’impressionnent. Celles et ceux qui continuent à faire une place à l’escalade parmi le travail, les relations, le vieillissement et les contraintes ordinaires. Son rapport au sport est devenu « beaucoup moins grandiose et beaucoup plus terre à terre », nous résume-t-il. Aujourd'hui, pour lui, la pratique quotidienne compte davantage que la performance.
Ce regard plus proche des vies ordinaires nourrit aussi sa lecture politique de l’escalade. Dans l’Amérique de la seconde présidence Trump, le chercheur ne retrouve pas dans les salles qu’il fréquente la même banalisation des discours d’extrême droite que dans d’autres espaces. Des années de travail autour de l’inclusion et une forte sensibilité environnementale ont laissé des traces. Ces opinions existent, mais les afficher ouvertement y reste moins acceptable. « C’est un soulagement », souffle-t-il.
Après avoir parlé de genre, de classe, de communautés queer, de Trump et de vans hors de prix, Hil Malatino revient pourtant de lui-même à autre chose : la roche. Dans les dernières pages de Climbing, il évoque le « temps profond », ces durées presque impossibles à concevoir pendant lesquelles l’eau, le vent et les mouvements de la Terre ont façonné les parois sur lesquelles nous posons quelques heures nos mains. Depuis la mort de ses parents, cette échelle a pris une place particulière dans sa manière de grimper.
Pour lui, s’il existe quelque chose de vraiment réparateur dans l’escalade, c’est peut-être cette capacité à changer d’échelle et à replacer une vie humaine dans un temps beaucoup plus vaste. « Cela permet de replacer nos propres existences sur Terre », conclut-il.













