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Valentin Sansonetti : quand le sport fabrique l’ordre social

Le sport serait un terrain neutre, une école de l’effort et du dépassement de soi. Dans La loi du plus sport, Valentin Sansonetti démonte cette évidence. En s’appuyant sur son propre parcours et sur de nombreux témoignages, il montre comment le sport moderne ne se contente pas d’organiser la compétition : il fabrique une morale du mérite, banalise la violence et façonne des subjectivités adaptées à l’ordre dominant.


La loi du plus sport Valentin Sansonetti
© Vertige Media

Nous avons appris à aimer le sport sans le questionner. À applaudir la victoire, à compatir à la défaite, à admirer l’abnégation. Nous avons intégré l’idée qu’il transmet des valeurs — travail, courage, discipline — comme s’il s’agissait de biens universels, indiscutables. Valentin Sansonetti ne nie pas ces vertus. Il en déplace le centre de gravité. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas seulement la performance, mais le système qui la rend centrale. Non pas l’effort en soi, mais la manière dont il est érigé en critère moral. Son livre part d’une intuition simple : si le sport est une institution sociale majeure, alors il façonne notre rapport au monde. Et il faut regarder ce façonnage en face.


On a proposé à Valentin Sansonetti de venir à la rédaction deVertige Media pour en parler. Le bureau est au sixième, sans ascenseur — on ne l’avait pas anticipé, lui non plus. Il monte avec un sac chargé de raquettes sur l’épaule, parce qu’il doit ensuite filer entraîner un joueur. L’échange commence là-haut, puis se prolonge autour d’une pizza, à deux pas : un cadre idéal pour ce dont il est question — la discipline, les routines, la performance qui déborde du terrain. Ce rythme-là, cette logistique, ce corps en mouvement même quand il n’est plus sur un court, dit déjà quelque chose de l’endroit d’où il parle.


Sansonetti ne parle pas du sport depuis l’extérieur. Né en 1995, sociologue et historien de formation, il est aussi joueur de tennis amateur (meilleur classement -2/6), éducateur diplômé, et il a coaché sur le circuit international pendant deux ans : de quoi regarder la performance non seulement comme un résultat, mais comme un régime de vie.


Banaliser la violence


Valentin Sansonetti part d’un constat : dans le sport de compétition, une partie de la violence ne se présente pas comme une déviation, mais comme une norme. Pas la violence spectaculaire, mais celle des routines — les douleurs « qui font partie du jeu », la pression considérée comme formatrice, l’usure psychologique traitée comme un passage obligé. Lui-même situe son point de départ dans un parcours qu’il dit « assez ordinaire » : « J’ai été repéré jeune », puis il arrête « parce que c’est trop dur, que c’est trop de pression ». Il insiste sur l’effet de tri : « Cette masse de personnes écrémées par les institutions sportives » quand « elles rentrent dans un rythme hyper intensif ».


Dans La loi du plus sport, il formule ce mécanisme sans détour : « Ce qui me frappe dans la plupart des prises de parole de sportifs et sportives ou d’ancien·nes athlètes de haut niveau, c’est combien la violence est intériorisée, normalisée, acceptée. L’idée que la douleur et la brutalité font partie intégrante de l’expérience sportive, je l’ai intégrée moi aussi ». Et il décrit un basculement décisif : quand l’autorité n’a plus besoin de se manifester parce qu’elle a été incorporée. Il raconte alors une scène vécue sur un court de tennis, face à un joueur entraîné en ligue, déscolarisé pour suivre le rythme intensif. Après avoir manqué une volée relativement facile, le joueur s’inflige des pompes — sans consigne de l’entraîneur. « Il s’était attribué à lui-même une punition ». Le contrôle devient intérieur, et la « bonne conduite » se confond avec l’autodiscipline.


« Grimper dans la hiérarchie, être focalisé·e sur le résultat sont des choses qui finissent par générer des troubles psychologiques et des dépressions, a fortiori quand cela devient notre activité principale et que des enjeux de survie matérielle y sont attachés »

Mais Sansonetti ne s’arrête pas à cette violence « qui se tait ». Il rappelle aussi ce que produit un système quand la performance devient la boussole : non seulement on apprend à encaisser, mais on apprend aussi à fermer les yeux. Il s’appuie notamment sur l’enquête de Romain Molina (Le Silence d’or), qui documente un autre étage du problème : quand la performance devient une protection. Non seulement la violence est normalisée, mais elle peut aussi être neutralisée — par réflexe institutionnel, par peur du scandale, par calcul. Dit autrement : ce n’est pas seulement qu’on apprend à encaisser, c’est qu’on apprend à ne pas voir.

C’est là que, chez Sansonetti, la question cesse d’être seulement psychologique pour devenir politique : à quoi forme-t-on, exactement, quand on apprend à « tenir » coûte que coûte. Lors de notre entretien, il relie explicitement cette socialisation au monde du travail : « Les entreprises adorent ces profils-là », dit-il, parce qu’elles y voient quelqu’un « qui n’a pas peur de souffrir », mais aussi « qui obéit aux ordres, qui respecte les règles, l’autorité ». Autrement dit : la banalisation de la souffrance ne reste pas sur le terrain sportif, elle fabrique des dispositions — et, avec elles, une certaine idée du mérite.


Das Kapital


Si l’on suit Sansonetti, la banalisation de la souffrance n’est pas un simple « effet secondaire » du sport de compétition : elle a une fonction. Elle apprend à tenir, à se taire, à accepter l’évaluation permanente comme horizon normal. Autrement dit, elle fabrique des conduites — et elle le fait d’autant mieux qu’elle se présente comme naturelle : on souffre, donc on progresse, on encaisse, donc on mérite.


Ce façonnage, dit-il, ne frappe pas tout le monde de la même manière. Dans notre entretien, il insiste sur ce que les institutions sportives présupposent sans le nommer : un bagage, une familiarité avec leurs codes. Pour lui, bénéficier d’un « capital sportif familial » permet de mieux comprendre ce qu’on attend de vous, de négocier avec l’institution, de doser la pression : la compétition trie des niveaux, mais elle trie aussi des trajectoires.


« Analyse concurrentielle, stratégies marketing, flexibilité dynamique, qualité totale, voire gestion des ressources humaines, tous ces termes participent aujourd’hui du discours des présidents de fédérations quand ce n’est pas des présidents de clubs. »

C’est dans ce cadre qu’il relie la performance à la santé mentale et à la survie matérielle. Dans La loi du plus sport, il écrit : « Grimper dans la hiérarchie, être focalisé·e sur le résultat sont des choses qui finissent par générer des troubles psychologiques et des dépressions, a fortiori quand cela devient notre activité principale et que des enjeux de survie matérielle y sont attachés. » Et ce n’est pas un mot en l’air : Sansonetti insiste sur la précarisation matérielle qui accompagne la « professionnalisation » affichée. Un sport peut fabriquer des athlètes « de haut niveau » tout en laissant leur quotidien sous condition : aides intermittentes, contrats courts, dépendance aux résultats, carrière suspendue à un classement. Dans ce cadre, la performance n’est plus seulement un objectif : elle devient une assurance-vie.


Le mérite, alors, change de nature. Il ne désigne plus seulement un résultat : il devient une posture morale. « Accepter cette souffrance sur les terrains, être dans le sacrifice se transforme ainsi en une posture morale, qui permet de se considérer soi-même et d’être perçu·e par les autres comme quelqu’un de méritant·e, c’est-à-dire comme une bonne personne. » L’institution n’évalue plus seulement des performances : elle fabrique des personnes « valables » — et, symétriquement, des personnes qui se vivent comme fautives quand elles décrochent.


Just do it


À ce stade, la question n’est plus seulement ce que le sport fait aux corps, mais ce que ses institutions font à la critique. Sansonetti décrit un réflexe de défense assez classique : quand on met en cause le modèle, on vous renvoie à l’excès, à la « caricature », au « militantisme » — comme si le simple fait d’énoncer un problème relevait déjà d’une prise de parti illégitime. Ce n’est pas qu’une affaire d’ego : c’est une manière de rendre le système implacable.


Pour le montrer, Sansonetti s’appuie aussi sur des paroles captées ailleurs que dans son propre parcours. Il cite une phrase du documentaire d’Emma Odiou (ancienne athlète de 3000m steeple, devenue intervenante spécialisée dans la lutte contre les violences dans le sport, ndlr) en qui résume ce verrouillage à voix haute : « Le culte de la performance, ça va bien à tout le monde. Aller à l’encontre de ça contre des grosses institutions, contre la fédé, je pense que c’est pas dans leur intérêt. S’ils commençaient à déconstruire ça, ils déconstruisent tout dans le sport ». Ce qui se dit là n’a rien d’un détail : la performance n’est pas seulement un objectif, c’est un socle — autour duquel se sont organisés financements, réputations, hiérarchies, et le récit public du sport.


« Soit c’était des propos extrêmement problématiques, violents, soit c’était un aveu de vote à l’extrême droite »

Cette solidité s’observe aussi dans la langue, et dans la manière dont les clubs se pensent comme des organisations à « gérer ». Sansonetti note à quel point l’imaginaire managérial s’est imbriqué dans l’imaginaire sportif : « Analyse concurrentielle, stratégies marketing, flexibilité dynamique, qualité totale, voire gestion des ressources humaines, tous ces termes participent aujourd’hui du discours des présidents de fédérations quand ce n’est pas des présidents de clubs ». Et il raconte, dans sa propre formation d’éducateur, un parallèle poussé jusqu’au bout : un encadrant y présentait le club comme une entreprise, l’entraîneur comme l’équivalent d’un directeur exécutif, les adhérent·es comme des client·es, et les « projets » comme des produits à rendre compétitifs.


À droite toute


C’est aussi là que Sansonetti glisse vers un constat plus politique — au sens brut, presque embarrassant du terme. Il raconte qu’au sein des clubs, des ligues et des sports-études, « l’actualité non sportive » apparaissait peu, et quand elle surgissait « ce n’était pas toujours une bonne surprise ». Dans le livre, il écrit avoir découvert, à l’occasion d’un épisode politique récent, « que de nombreux joueurs et entraîneurs français avec qui je passais du temps sur le circuit international offraient leur voix au Rassemblement national ».


Dans notre entretien, il prolonge ce qu’il décrit : quand la politique arrivait dans les discussions, « neuf fois sur dix, c’était le drame » — « soit c’était des propos extrêmement problématiques, violents, soit c’était un aveu de vote à l’extrême droite ». Et il relie cette tonalité à la socialisation sportive elle-même, qui « génère des prises de position, des idéologies, des rapports au monde, des rapports aux autres, qui sont un piédestal pour l’extrême droite » : compétition permanente, dureté, affrontement, valorisation de soi.


Le point important, chez lui, n’est pas de faire du sport un « producteur automatique » d’adhésion politique, encore moins de fabriquer une sociologie à l’emporte-pièce. C’est plutôt d’insister sur une mécanique : un univers qui se dit neutre, apolitique, « au-dessus de la mêlée », peut aussi fabriquer des dispositions très compatibles avec un certain ordre social — et, en creux, rendre illégitimes celles et ceux qui le contestent. Autrement dit : la dépolitisation n’est pas l’absence de politique, c’est une façon de déplacer les problèmes, des structures vers les individus, de l’organisation vers la « mentalité », des institutions vers la responsabilité personnelle.


Ce que Sansonetti met sur la table n’est pas un réquisitoire contre « le sport » en général. C’est une tentative de le reprendre au sérieux comme institution : avec ses normes, ses hiérarchies, ses intérêts, ses récits. Autrement dit : un fait social complet, qui ne s’arrête pas au bord du terrain. La question, au fond, n’est pas de savoir s’il faut aimer le sport. C’est de comprendre ce qu’il nous apprend quand on l’aime — et ce qu’il nous fait accepter comme allant de soi : la douleur valorisée, la performance comme morale, et le discours « inspirant » comme manière élégante de ne pas parler de ce qui contraint.

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