LGBT+ : la fédé australienne crée une catégorie inclusive inédite
- Pierre-Gaël Pasquiou

- il y a 2 heures
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Alors que l’olympisme pousse les instances sportives à concentrer leurs moyens sur l’élite, la fédération nationale d'escalade australienne tente d’élargir le cadre. En créant une catégorie inclusive au plus haut niveau de ses compétitions nationales, la fédération australienne veut mener ses athlètes vers les Jeux tout en ouvrant une place aux personnes trans, non binaires et queer. Une décision inédite au niveau mondial qui crée forcément un équilibre délicat. Explications.

L’entrée de l’escalade dans l’ère olympique a déplacé le centre de gravité du sport. Dans de nombreuses fédérations, les calendriers, les financements et les priorités se réorganisent autour de la haute performance. En Australie, la fédération nationale – Sport Climbing Australia – tente pourtant une réponse encore expérimentale : ne pas opposer la quête des médailles et l’élargissement de l’accès aux murs de compétition.
Même mur, même exigence
Dans beaucoup de sports, la question des catégories de genre arrive chargée de tensions, de soupçons et de lignes rouges. Elle surgit souvent par le haut, à travers les règlements internationaux, les critères d’éligibilité, les politiques olympiques, les débats sur l’équité sportive ou la protection des catégories féminines. En Australie, Sport Climbing Australia a choisi d’entrer dans le sujet par une autre porte : celle des pratiquant·e·s qui, jusque-là, ne trouvaient pas vraiment leur place dans les parcours compétitifs.
« Notre ambition, c’est simplement d’avoir davantage d’Australien·ne·s qui grimpent plus souvent, dans la forme qui les rend heureux »
Rebecca Hamilton, CEO de Sport Climbing Australia
Dans un récent article publié par ABC News, plusieurs jeunes grimpeur·ses racontaient ce décalage entre l’accueil trouvé dans les espaces de grimpe LGBTQIA+ et l’expérience, beaucoup plus rude, des compétitions. Luce, grimpeur·se non binaire, expliquait avoir eu le sentiment de devoir choisir : être « un·e grimpeur·se queer » ou « un·e grimpeur·se de compétition », mais pas les deux à la fois. Phoebe, femme trans, racontait de son côté des épisodes de mégenrage en compétition.
C’est dans ce contexte que ClimbingQTs, groupe de plaidoyer LGBTQIA+ et plus grand club social d’escalade d’Australie, a interpellé Sport Climbing Australia. L’organisation, qui réunit chaque mois des grimpeur·se·s dans des salles du pays, demandait depuis plusieurs mois une meilleure reconnaissance des personnes trans, non binaires et queer dans les parcours compétitifs. La fédération australienne y travaille désormais avec la mise en place d’une catégorie inclusive, ouverte aux grimpeur·ses qui ne souhaitent pas, ou ne peuvent pas, s’inscrire dans les catégories binaires homme/femme.

À la tête de Sport Climbing Australia depuis un an, Rebecca « Beck » Hamilton n’est pas issue du monde de l’escalade. Elle dit même n’avoir grimpé qu’une seule fois et revendique cette distance comme un atout : « J’aime presque garder une forme d’indépendance par rapport à l’escalade, parce que cela peut être une vraie force comme CEO ». Son rôle, nous explique-t-elle, n’est pas seulement de penser les athlètes capables d’aller aux Jeux. Il est aussi de comprendre « les personnes qui font vivre notre sport tous les jours ».
Sport Climbing Australia tente de tenir ensemble deux ambitions : produire de la performance internationale et structurer une pratique plus large, plus accessible, plus durable. « Notre ambition, c’est simplement d’avoir davantage d’Australien·nes qui grimpent plus souvent, dans la forme qui les rend heureux », résume Beck Hamilton.
L’enjeu, pour la fédération australienne, est d’éviter que la catégorie inclusive ne devienne un espace périphérique, une animation symbolique organisée à côté de la « vraie » compétition. Beck Hamilton insiste sur un point : la catégorie doit être structurée, lisible, compétitive.
« Je pense qu’il faut quand même des règles. Surtout à un niveau élite, nous devions définir ce que serait une catégorie 1 », explique-t-elle. Le modèle envisagé repose sur des catégories de niveau : catégorie 1 pour les athlètes capables de grimper à un niveau élite, puis éventuellement des niveaux inférieurs pour des compétitions régionales, locales ou organisées en salle. Lors des championnats nationaux, seule la catégorie 1 serait proposée. « En catégorie 1, vous grimpez essentiellement à un niveau élite. Vous grimpez sur les mêmes blocs que nos Olympien·nes lors de nos championnats nationaux. »
Pour Hamilton, c’est ce point qui change la nature du projet. Il ne s’agit pas d’adapter le mur à une catégorie jugée différente, mais d’ouvrir l’accès à la même exigence sportive. « Le message que j’ai reçu très clairement, en parlant avec l’équipe, c’est qu’ils ne veulent pas que quoi que ce soit change sur le mur. Ils veulent ces opportunités de compétition élite. »
La question reste pourtant concrète. Dans une compétition où les blocs sont généralement différenciés entre catégories hommes et femmes, sur quels blocs grimperont les athlètes de la catégorie inclusive ? Beck Hamilton ne prétend pas avoir déjà toutes les réponses : « Est-ce qu’ils grimperont sur les blocs masculins ou féminins ? Je ne sais pas encore ». L’option, dit-elle, devra être construite avec les premier·es concerné·es, à mesure que la fédération comprendra mieux les profils et les niveaux des participant·es. Elle avance même une piste : « On pourrait tirer au sort. Ne pas en faire un sujet ».

Un pragmatisme qui traverse tout son discours. La fédération australienne a déjà lancé une catégorie ouverte pour les personnes en situation de handicap qui ne correspondent pas aux classifications paralympiques existantes. Lors d’une récente compétition nationale, deux athlètes y ont participé. « Et deux athlètes, c’est suffisant. Ce sont deux athlètes de plus que ce que nous avions avant. »
Ne pas choisir entre l’élite et la base
L’autre particularité du modèle australien tient à la manière dont le pays pense et finance la mission de ses fédérations sportives. « La plupart des fédérations d’escalade, aujourd’hui, semblent avoir pour mission principale de produire des Olympien·ne·s et des Paralympien·ne·s. Nous ne sommes pas différents de ce point de vue. Mais en Australie, nous avons deux sources de financement bien séparées », explique-t-elle. D’un côté, une partie dédiée à la performance, c'est le Win Well. De l’autre, le Play Well pour ce qui touche à l'accès au sport, et « c’est là que la catégorie inclusive prend vraiment tout son sens ».
« La stratégie Play Well en Australie dit que chacun a une place dans le sport »
Rebecca Hamilton, CEO de Sport Climbing Australia
Cette articulation permet à Sport Climbing Australia de ne pas opposer l’élite et la base. La fédération veut accompagner les salles commerciales, qui jouent un rôle central dans le développement de l’escalade australienne, mais aussi intervenir sur la formation des coachs, l’escalade adaptée, l’équipement, la sécurité, les parcours pour les jeunes et les catégories seniors.
Dans cette logique, la catégorie inclusive n’est pas pensée comme un geste isolé, mais comme une pièce d’un ensemble plus large. « La stratégie Play Well en Australie dit que chacun a une place dans le sport. J’adore cette idée. Vous n’êtes peut-être pas compétiteur. Vous venez peut-être grimper une fois par semaine pour le lien social. Vous êtes peut-être officiel, bénévole, coach. Mais chacun a une place dans le sport. »
Pari local, règles globales
Reste une limite centrale : Sport Climbing Australia n’évolue pas dans un vide réglementaire. Les compétitions nationales peuvent aussi servir de sélections pour les équipes australiennes, elles-mêmes engagées dans les circuits internationaux, olympiques et paralympiques. Sur ces parcours-là, la fédération devra appliquer les règles internationales.
« Nous voulons être un laboratoire »
Rebecca Hamilton, CEO de Sport Climbing Australia
Beck Hamilton le dit clairement : certaines compétitions permettront à des personnes trans de s’inscrire dans la catégorie correspondant à leur genre. Mais dès lors qu’un événement devient une porte d’entrée vers les équipes nationales et les Jeux, une ligne réglementaire s’impose. « Je ne fixe pas ces règles, je les applique », résume-t-elle.
C’est aussi pour cette raison que la catégorie inclusive ne règle pas tout. Pour certaines femmes trans, elle peut même laisser intacte la question principale : pouvoir concourir dans la catégorie féminine. ABC News cite notamment le cas d'une grimpeuse, heureuse de voir émerger une catégorie inclusive, mais qui préférerait participer à une compétition féminine. Le projet australien ouvre donc une voie supplémentaire, sans rouvrir à lui seul les portes du parcours olympique féminin.
L’objectif australien n’est donc pas de remplacer le modèle olympique par un autre, mais plutôt de ne pas laisser ce modèle occuper tout l’espace. Aux catégories olympiques hommes et femmes, aux catégories paralympiques fondées sur les classifications, Sport Climbing Australia veut ajouter une voie inclusive, structurée, compétitive, assumée. À terme, Beck Hamilton imagine même qu’un championnat du monde inclusif puisse être organisé dans la continuité d’un championnat du monde classique, « sur les mêmes murs ».
La CEO sait que cette expérimentation sera observée. « Absolument, nous voulons être un laboratoire », affirme-t-elle. Elle dit avoir déjà reçu des retours d’autres sports australiens confrontés aux mêmes questions, mais sans savoir comment les aborder. Pour elle, la méthode tient en peu de mots : aller chercher les personnes concernées, les écouter, construire avec elles, puis tester.
Sport Climbing Australia n’a pas encore toutes les réponses. Mais sa proposition tient dans une phrase que Beck Hamilton répète comme une ligne de conduite : « Les murs ne discriminent pas. Les murs sont les murs : quand vous entrez dans une salle d’escalade et que vous allez sur le mur, peu importe qui vous êtes, d’où vous venez ou tout ce qu’il y a entre les deux. »












