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Pourquoi Vertige Media a décidé de quitter Wix

il y a 15 minutes
5 min de lecture

Wix nous a permis de naître. Mais à mesure que Vertige Media grandissait, l'écart s'est creusé entre nos ambitions éditoriales et les limites de notre plateforme de publication. Contraintes techniques, dépendance à une infrastructure propriétaire, questions éthiques : nous avons finalement décidé de construire nos propres outils.


Vertige Media quitte wix
(cc) Compagnons / Unspalsh

Il y a quelque chose d'absurde à devoir bricoler du code sur mesure juste pour afficher un encadré « Lire aussi » au milieu d'un article. C'est pourtant ce que nous avons fini par faire chez Vertige Media : un bout de HTML, un peu de CSS, une iframe (des langages et briques de base du web, ndlr) et l'espoir d'un rendu correct sur tous les écrans. Si l'exercice n'a rien d'insurmontable, il résume assez bien notre relation avec notre outil de publication : à mesure que nos besoins évoluaient, nous passions un temps précieux à chercher comment faire entrer nos idées dans un cadre que nous ne maîtrisions pas.


Les limites du confort


Rendons toutefois justice à Wix. À nos débuts, sans équipe technique ni budget dédié, la plateforme nous a offert une solution simple et abordable. C'était un choix rationnel pour démarrer. Mais un outil adapté à la naissance d'un projet ne l'est plus nécessairement à son développement. Avec l'arrivée de nouveaux formats éditoriaux, d'une version anglaise, de nos newsletters et d'outils internes pour organiser la rédaction, chaque évolution ambitieuse nous ramenait au même problème : que permet Wix, et combien de détours faut-il pour faire autrement ?


Cette difficulté dépasse le cas de Wix. Les solutions SaaS (Software as a Service), qui permettent d'utiliser des logiciels hébergés et maintenus par un prestataire, reposent sur un compromis : une grande simplicité d'utilisation contre une maîtrise plus limitée de l'infrastructure. Pour une petite rédaction, les avantages sont considérables. Mais cette facilité peut aussi créer une dépendance qui devient particulièrement visible lorsqu'on souhaite changer de fournisseur. Wix précise ainsi dans sa documentation qu'un site conçu avec sa technologie ne peut pas être transféré tel quel vers un autre hébergeur. L'entreprise indique également qu'il n'est pas possible d'exporter directement les articles vers une autre plateforme. Cela ne signifie pas que les contenus sont prisonniers de Wix. La plateforme dispose d'une API permettant de récupérer les articles, et c'est précisément la solution que nous avons utilisée.


Dans le contexte du génocide à Gaza, continuer à rémunérer ce prestataire posait aussi une question de cohérence avec les valeurs que nous défendons.

Grâce à cette interface de programmation, nous avons pu extraire près de 1 500 contenus de manière automatisée. Mais récupérer des données ne suffit pas à reconstituer un site. Il a fallu adapter la structure de nos articles, préserver les auteurs, les métadonnées, les traductions et le maillage des liens internes, sans oublier les images et les adresses de publication. Une véritable reconstruction des fondations de notre bibliothèque éditoriale, qui nous a demandé bien davantage qu'un simple changement de maquette.


La distinction est importante : être propriétaire de ses contenus, pouvoir les extraire et être réellement libre de changer de plateforme sont trois choses différentes. Pour un média, dont les articles constituent à la fois le travail quotidien, la mémoire et une grande partie du patrimoine, cette question de réversibilité n'a rien d'accessoire.


Choisir nos dépendances


Notre départ comporte également une dimension politique que nous ne souhaitons pas dissimuler derrière des motifs purement techniques. Wix est une entreprise israélienne dont le siège se trouve à Tel-Aviv. Dans le contexte du génocide à Gaza, continuer à rémunérer ce prestataire posait aussi une question de cohérence avec les valeurs que nous défendons. Cette interrogation s'est également nourrie de l'affaire Courtney Carey. En octobre 2023, Wix licenciait cette salariée de son bureau irlandais après des publications sur les réseaux sociaux exprimant son soutien aux Palestinien·ne·s. En juillet 2024, la Workplace Relations Commission (WRC) lui accordait 35 000 euros d'indemnisation pour licenciement abusif, un caractère que l'entreprise avait reconnu au cours de la procédure. L'affaire figure également dans le rapport officiel publié par la WRC en 2025.

Il ne s'agit pas de confondre une entreprise privée avec les actes d'un État, ni de lui attribuer des responsabilités qui ne sont pas établies. Mais les choix des entreprises avec lesquelles nous travaillons ne sont pas nécessairement neutres. Ils soulèvent aussi des questions de cohérence politique et éthique qu'un média indépendant peut légitimement se poser, au même titre qu'il interroge les décisions économiques et politiques des acteurs dont il couvre l'activité.


Derrière cette migration technique se trouve une interrogation plus large sur l'indépendance des médias.

Pour autant, nous ne prétendons pas atteindre une souveraineté numérique absolue avec les moyens d'une petite rédaction. Notre nouvelle infrastructure repose d'ailleurs sur un hébergement chez OVH et sur différents logiciels et services tiers. Nous continuerons donc à dépendre d'autres entreprises, de leurs infrastructures et de leurs décisions. L'enjeu n'est pas de supprimer toutes nos dépendances, mais de pouvoir les choisir, les comprendre et, si nécessaire, en changer. C'est cette volonté qui a guidé la création de notre propre système de gestion de contenus, articulé autour d'un site public distinct de notre environnement de travail interne. Cette architecture doit nous permettre de faire évoluer nos formats plus librement, de mieux gérer nos publications en français et en anglais et de conserver davantage de maîtrise sur notre bibliothèque éditoriale.


Elle a également été pensée pour faciliter la réversibilité de nos contenus. L'objectif est simple : si nous devons demain changer d'hébergeur ou d'outil de publication, ne pas avoir à reconstruire une nouvelle fois toute notre bibliothèque. Cela reste une ambition technique à éprouver dans la durée, plutôt qu'une garantie acquise par le seul fait de posséder notre propre code.


Le prix de l'autonomie


Cette liberté a évidemment un coût. Quitter une solution clé en main signifie reprendre à notre charge une partie de la maintenance, de la sécurité, des sauvegardes et de la gestion des incidents. Nous devrons désormais assumer des problèmes techniques que nous pouvions auparavant déléguer. Et cette responsabilité mobilisera du temps et des compétences que nous aurions parfois préféré consacrer au journalisme. C'est pourquoi nous ne prétendons pas que chaque rédaction devrait développer sa propre plateforme. Les outils clés en main restent pertinents pour de nombreuses structures, et Wix continuera probablement de répondre parfaitement aux besoins de médias qui ne souhaitent pas gérer leur infrastructure. Notre décision n'est pas un modèle universel, mais un arbitrage lié à notre développement et à nos ambitions.

Jusqu'où un média doit-il maîtriser ses outils pour préserver sa liberté ? Un logiciel ne dicte pas directement notre ligne éditoriale, mais les possibilités qu'il offre, les limites qu'il impose et les conditions dans lesquelles nous pouvons le quitter participent à définir ce que nous sommes capables de publier. Après avoir interrogé notre dépendance aux algorithmes qui organisent la circulation de l'information, il nous semblait important de questionner également les outils qui permettent de la produire. Car derrière cette migration technique se trouve une interrogation plus large sur l'indépendance des médias. Nous voulons pouvoir décider des histoires que nous racontons, mais aussi des formats que nous inventons, de la manière dont nous conservons notre travail et des conditions dans lesquelles nous le rendons accessible. Cette liberté ne garantit pas la qualité du journalisme. Elle peut néanmoins contribuer à créer les conditions nécessaires pour l'exercer.

Dans quelques jours, nous vous présenterons le nouveau site de Vertige Media. Il sera, nous l'espérons, plus fluide, plus agréable à consulter et mieux adapté à notre travail. Pour celles et ceux qui nous lisent, ce choix doit aussi se traduire par des contenus plus accessibles et davantage de possibilités éditoriales. Mais ce qui importe le plus se trouve en partie derrière l'écran : la capacité à faire évoluer nos outils avec nos ambitions, plutôt que de plier nos ambitions aux contraintes d'un outil.


Nous ne quittons pas Wix parce que nous avons trouvé la formule magique de l'indépendance, mais parce que nous préférons désormais choisir les contraintes avec lesquelles nous composons.


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