L'escalade est politique
- Ariel-Britany Ward

- il y a 1 heure
- 4 min de lecture
Vouloir que l'escalade soit apolitique est compréhensible. La vie est lourde. Mais se retirer du débat reste une posture, qui favorise souvent le statu quo.

Je l'ai entendue mille fois. « L'escalade, c'est pas politique. Moi, je veux juste grimper. »
Je comprends l'élan derrière cette phrase. L'escalade ressemble souvent à une échappée : loin du bruit, loin des systèmes, loin de tout ce qui pèse et complique le monde. Le caillou ne discute pas. La gravité se fiche de vos convictions. Il y a quelque chose d'indéniablement pur dans le mouvement, surtout en escalade. Ça touche à un truc difficile à mettre en mots.
Pourtant, à chaque fois, la vérité inconfortable revient comme un aimant. L'escalade est profondément politique, qu'on l'admette, qu'on le reconnaisse ou non. Pas parce que les grimpeurs manifestent avec des pancartes au pied des voies. C'est écrit dans la façon même dont on accède au rocher et dont on interagit avec lui. L'escalade s'inscrit dans des systèmes : de territoire, d'accès, de pouvoir, d'histoire, d'argent, de culture. Choisir de ne pas parler de ces systèmes ne nous en extrait pas. Cela signifie juste qu'on choisit de cesser de prêter attention à qui ils avantagent et qui ils excluent.
La terre est politique, l'escalade aussi
Chaque voie se trouve quelque part. Et ce « quelque part » a une histoire.
Les politiques de gestion des espaces publics, la propriété privée, les lois de conservation, les règles d'accès, les fermetures, les permis : rien de tout ça n'est neutre. Tout ça découle de décisions politiques, souvent prises bien avant qu'on enfile son baudrier ou qu'on pose les doigts sur la première prise.
Beaucoup de sites d'escalade n'existent que parce que :
Des terres ont été saisies ou confisquées aux peuples autochtones
L'accès a été négocié (ou toléré) sous certaines conditions
L'usage est encadré par des organismes qui répondent à la pression populaire
Quand on dit « gardons la politique hors de l'escalade », on veut souvent dire : « Ne me mets pas mal à l'aise pendant que je profite de décisions déjà exécutées ». Mais la politique est déjà là : elle a déjà déterminé qui a accès, qui ne l'a pas, et quelles voix comptent quand cet accès est menacé.
Quand certains groupes sont sous-représentés en escalade, ce n'est pas parce qu'ils « n'ont pas découvert l'activité ». C'est souvent parce que les obstacles étaient plus importants, l'accueil plus discret, ou que la culture leur a signalé : « Cet espace n'est pas pour toi »
Les grimpeurs aiment voir l'escalade comme une discipline méritocratique : tu te pointes, tu donnes tout, tu progresses. Mais cette version oublie pas mal de choses et ne colle pas à la réalité. Le temps, l'argent, les moyens de transport, la proximité des sites, l'accès aux salles, le coût du matos, la sécurité culturelle : tout cela n'est pas réparti équitablement. Tout cela est façonné par des réalités sociales et économiques plus larges, que certaines personnes ne rencontrent jamais. Quand certains groupes sont sous-représentés en escalade, ce n'est pas parce qu'ils « n'ont pas découvert l'activité ». C'est souvent parce que les obstacles étaient plus importants, l'accueil plus discret, ou que la culture leur a signalé : « Cet espace n'est pas pour toi ».
C'est politique. Même si personne ne l'a voulu ainsi.
On aime présenter l'éthique de l'escalade comme du bon sens universel. Ne pas laisser de déchets. Respecter les fermetures. Rester sur les sentiers. Brosser les prises. Mais l'éthique ne tombe pas du ciel. Ce sont des valeurs qu'on décide collectivement de défendre et de faire respecter, en tant que communauté. Quand on se dispute sur l'équipement, l'ouverture de nouvelles voies, la confidentialité des spots, l'exposition sur les réseaux sociaux ou la surfréquentation, on ne parle pas que d'escalade. On débat à la fois de :
L'autorité qui décide de ce qui est acceptable
L'expérience de qui compte le plus
Si la préservation prime sur l'accès ou l'inverse
Au fond, ce sont des questions politiques. De pouvoir, de responsabilité et d'arbitrages.
« Je veux juste grimper » reste une position
Vouloir que l'escalade soit apolitique est compréhensible. La vie est lourde. Tous les espaces de la société n'ont pas besoin de porter l'ensemble des problèmes du monde. Mais se retirer du débat reste une posture qui favorise souvent le statu quo. Si l'accès se restreint, si des sites ferment, si des voix ne sont pas entendues, le silence ne protège pas l'escalade. Il signifie juste que les décisions se prennent sans un débat plus large.
L'ironie, c'est que beaucoup de libertés dont jouissent les grimpeurs aujourd'hui — accès libre, territoires protégés, éthique établie — existent parce que des gens se sont engagés politiquement. Des grimpeurs avant nous ont plaidé, organisé, négocié, et parfois combattu pour garder ces espaces accessibles à la communauté.
Reconnaître la nature politique de l'escalade ne la rend pas moins riche de sens. Au contraire, cela approfondit la pratique. Ça nous rappelle qu'être sur le rocher est un privilège.
Il ne s'agit pas de gâcher l'escalade. Dire que l'escalade est politique, ce n'est pas transformer les falaises en scène de débat. Ce n'est pas faire culpabiliser celles et ceux qui veulent juste se mouvoir sur le rocher. C'est une question d'honnêteté. C'est reconnaître que l'escalade n'existe pas en dehors du monde : elle existe en son sein. Et si on se soucie de l'avenir de l'escalade, on ne peut pas faire comme si l'accès, l'inclusion, l'usage des terres et leur préservation étaient le problème de quelqu'un d'autre.
Vous n'avez pas besoin d'être bruyant.
Vous n'avez pas besoin d'être parfait.
Vous n'avez pas besoin d'être d'accord avec tout le monde.
Mais y prêter attention, ça compte.
L'escalade nous l'enseigne, qu'on le veuille ou non. Elle nous apprend la responsabilité. Ses conséquences. La manière dont les actions individuelles s'additionnent. Reconnaître la nature politique de l'escalade ne la rend pas moins riche de sens. Au contraire, cela approfondit la pratique. Ça nous rappelle qu'être sur le rocher est un privilège, lié à des décisions prises par des gens, façonnées par l'histoire, et influencées par ce qu'on choisit de défendre maintenant.
Vous pouvez grimper pour être heureux.
Vous pouvez grimper pour vous évader. Vous pouvez grimper parce que ça ressemble à la liberté.
Simplement, ne confondez pas liberté et neutralité. Cet article, initialement publié sur The Dihedral, a été traduit de l'anglais en français.














