top of page

Faire plaider le caillou : et si nos falaises avaient des droits ?

Imaginez un monde où les falaises que vous grimpez aient les mêmes droits que vous. Ce n'est pas un conte pour enfants, mais bel et bien une démarche engagée par le mouvement des droits à la nature. À travers des exemples concrets, Gaël Defins – représentant de l'une des associations les plus engagées en France sur la question, Wild Legal – nous explique comment ce monde est possible. Et comment il pourrait redéfinir le rapport avec nos milieux naturels.


Droits des falaises
(cc) Joe Wagner / Unsplash

Vertige Media : Quand on parle de donner des droits à une falaise, de quoi parle-t-on exactement ?


Gaël Defins : Aujourd'hui en France, aucune falaise, aucun rocher et toute la faune et la flore qui y vivent n'ont de droits. Pour être très clair : parmi les vivants, seuls les humains ont des droits. Après, on a aussi donné des droits aux associations, aux sociétés en tant que personnes morales. Le droit français s'est donc déjà élargi en reconnaissant une personnalité juridique à des structures. Eh bien, ce serait exactement la même chose avec la nature. On lui donnerait une protection supplémentaire à celle qui existe aujourd'hui. Actuellement, on peut protéger des biens : des bâtiments classés ou des milieux naturels par exemple. Mais c'est une protection, pas un droit. Un préfet peut facilement passer outre. Si la falaise possède un droit, ce serait beaucoup plus difficile.


Donner une personnalité juridique à une falaise, c'est aussi lui donner la capacité de s'exprimer devant les tribunaux ou devant toute autre institution administrative ou politique. Même si je n'en ai pas très envie, je dis souvent : « Je ne déjeunerai jamais avec Total mais je pourrais déjeuner avec Patrick Pouyanné » (PDG du groupe TotalEnergies, ndlr). En tant que PDG, il représente bien une entreprise qui ne parle pas. Dans la même logique, on donnerait donc aussi des visages et une voix humain·e·s à une entité naturelle.


Vertige Media : Qui parlerait concrètement au nom d'une falaise ?


Gaël Defins : Il y a plusieurs réponses qu'apportent les différents modèles existants. Si l'on prend l'exemple du fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande, une loi lui a donné des droits en 2017. Cette loi a désigné deux représentants : un pour les tribus maories et un autre pour la Couronne. Le cas néo-zélandais adopte une approche qui mêle la représentation de l'État et celle d'un peuple autochtone qui, ensemble, se retrouvent gardiens du fleuve.


« Aujourd'hui, un être vivant qu'il soit animal ou végétal et qui a des besoins vitaux possède les mêmes droits qu'un ordinateur ou une petite cuillère »

Mais un autre exemple pourrait davantage s'appliquer en France. C'est le cas de l'Espagne, qui a reconnu une personnalité juridique à la lagune Mar Menor, dans le sud du pays. Les Espagnol·e·s ont choisi un système de tutelle composé de trois comités : un comité de représentants, un comité de surveillance et un comité scientifique. Ces trois comités incluent respectivement des élus, des citoyens tirés au sort, des représentants des secteurs économiques, sociaux et de défense de l’environnement, ainsi que des scientifiques. Ces trois collèges sont les représentants de la lagune. C'est, selon moi, une vision démocratique qui pourrait bien s'appliquer à notre société occidentale.


Vertige Media : Cette reconnaissance en Espagne est une première en Europe. Comment est-ce arrivé ?


Gaël Defins : C'est là que ça devient passionnant : c'est une volonté citoyenne via une ILP (Initiative Législative Populaire). Soit un système qui permet d'amener une loi devant le Parlement espagnol. Il faut 500 000 signatures manuscrites. Les Espagnols en ont récolté 640 000. Suite à la pollution majeure de la lagune, les citoyens se sont dit : il faut faire quelque chose. Ils ont été appuyés par des juristes de l'Université de Murcie, spécialistes des droits de la nature. La loi a été votée en 2019, mais le décret d'application n'est arrivé qu'en février 2025, parce qu'il y a eu un recours du parti Vox (parti d'extrême droite, ndlr) devant le Conseil constitutionnel espagnol. Le parti a été débouté, ce qui a permis l'application de la loi.

C'est intéressant de voir que c'est véritablement une demande populaire. Généralement, quand on parle de personnalité juridique, avec nos grands mots, ça peut questionner. Mais essayons d'être plus lisible : aujourd'hui, un être vivant qu'il soit animal ou végétal et qui a des besoins vitaux possède les mêmes droits qu'un ordinateur ou une petite cuillère.


Droits de la lagune Mar Menor en Espagne
La signature des droits de Garonne © courtoisie de Gaël Defins

Vertige Media : Pourrait-on imaginer la même initiative populaire en France ?


Gaël Defins : Très difficilement. En France, l'ILP n'existe pas. Nous avons le Référendum d'Initiative Partagé mais il faut environ 4,8 millions de signatures pour l'activer. Ça n'est jamais arrivé. Et ça montre aussi le poids que l'on donne à la démocratie dans notre pays. Cela dit, il existe des initiatives en France. La ville de Bordeaux a signé la déclaration des droits de Garonne pour reconnaître le fleuve en tant que personne juridique. La ville de Paris a organisé une convention citoyenne qui va conduire à une proposition de loi pour défendre les droits de la Seine.


Vertige Media : D'où vient le mouvement des droits à la nature ?


Gaël Defins : Contrairement à ce qu'on pourrait penser, c'est un mouvement « occidental ». Il a été théorisé par un juriste américain dans les années 1970, Christopher Stone, au moment où une forêt de séquoias se retrouvait menacée par un projet de l'entreprise Walt Disney qui voulait faire une station de sports d'hiver. Stone défendait cette forêt aux côtés d'une association, Sierra Club. Le juge a débouté leur requête au motif que l'association n'avait pas d'intérêt à agir pour défendre la forêt. Alors Christopher Stone s'est dit : si l'association n'a pas d'intérêt à agir, il faut que la forêt puisse directement aller devant les tribunaux. Et il a écrit un livre intitulé Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ?


« On dit souvent que la montagne n'appartient à personne mais c'est en vérité l'État qui gère selon des besoins et des intérêts humains, souvent économiques »

Cette théorie a ensuite été utilisée par les peuples autochtones. Face au recul de leur liberté, ils s'en sont emparés pour protéger leur propre existence. Celle-ci étant liée à leur milieu et mode de vie, protéger leur milieu, c'était se protéger eux-mêmes. Ils sont devenus les plus grands défenseurs des droits de la nature. Ça a notamment été le cas avec l'Équateur, premier pays à reconnaître en 2008 des droits à la nature dans sa Constitution, grâce à une constituante.

Vertige Media : Dans le milieu de l'escalade, des tensions peuvent apparaître entre les pratiquant·e·s en falaise et le vivant qui habite. En quoi les droits de la Nature pourraient apporter des solutions que le droit de l'environnement actuel ne permet pas ?


Gaël Defins : En donnant une voix à la falaise, on lui permet d'agir sur ses propres intérêts ainsi que sur les décisions la concernant. Aujourd'hui, ce sont plutôt des grimpeurs qui vont défendre leurs intérêts vis-à-vis d'un milieu naturel. Mais quand est-ce qu'on entend directement le milieu ? À l'heure où on parle, ça n'existe pas. On dit souvent que la montagne n'appartient à personne mais c'est en vérité l'État qui gère selon des besoins et des intérêts humains, souvent économiques. En France, nous avons créé le concept de parc naturel national, et régional (le pays en compte 11, répartis sur environ 8 % du territoire, ndlr). C'est intéressant, car ils bénéficient de protections. Ça pourrait même être une première ébauche de droits de la nature. Mais il faut aller plus loin car cela reste cantonné à des représentations d'intérêts humains qui peuvent varier et donc fragiliser l'intérêt propre du parc.


Vertige Media : C'est-à-dire ?


Gaël Defins : En reconnaissant les droits d'un milieu naturel, on garantirait une protection juridique au-dessus de la réglementation de protection naturelle qui est soumise aux contingences politiques. Si une falaise a obtenu des droits grâce à l'action de l’État et que cet État change de couleur politique, il serait alors beaucoup plus difficile de lui retirer ses droits.


Droits de Garonne
La signature de la déclaration des droits de Garonne © courtoisie de Gaël Defins

Vertige Media : À l'échelle locale, beaucoup de grimpeur·se·s ont déjà pensé et mis en place des mesures de protection pour leurs falaises. Comment les intégrer dans un futur où elles auraient des droits ?


Gaël Defins : La piste qui a été choisie par l'Espagne le montre bien : les droits de la lagune ont été administrés démocratiquement en prenant en compte les particularités locales qui préexistaient. Je pense qu'il faudra faire la même chose quand les falaises possèderont des droits. C'est aussi une façon de redonner du pouvoir au local, aux personnes qui vivent autour et dans le milieu naturel qu'on souhaite protéger.


« Regardez le terme « environnement ». On a imposé un terme qui désigne ce qui environne l'humain avec une vision profondément anthropocentrée où l'homme reste, comme un soleil, au centre de la nature et du vivant »

Vertige Media : Le vocabulaire utilisé dans l'escalade emprunte beaucoup au champ lexical de la conquête : il s'agit de « vaincre » une voie, de « conquérir un sommet ». En quoi reconnaître des droits aux falaises permettrait de changer notre imaginaire ?


Gaël Defins : Vous me parlez de conquête mais regardez comment le monde économique parle du vivant. On parle de biens, de services, de marchandises... Des penseurs et des chercheurs comme Philippe Descola ou Bruno Latour dans Le Parlement des choses ont déjà beaucoup décrit la manière dont l'homme se considère en maîtrise et en possession de la nature. Il n'y a qu'à décortiquer le terme « environnement ». On a imposé un terme qui désigne ce qui environne l'humain avec une vision profondément anthropocentrée où l'homme reste au centre de la nature et du vivant.


Il est temps de dépasser cette vision. Et la démarche des droits de la nature invite à repenser notre rapport et nos liens avec le vivant. Nos propres droits humains – droit à l'air pur, droit à une eau de qualité – n'existeraient pas si le reste du vivant n'était pas là pour nous les offrir. Il faut retrouver cet émerveillement face à la nature et se dire que c'est en la protégeant qu'on pourra continuer à y vivre.


Vertige Media : Y a-t-il une possibilité de voir une telle démarche comme les droits à la nature d'aboutir un jour ?


Gaël Defins : De plus en plus d'élus, de personnalités politiques et de citoyens s'y intéressent. Énormément de personnes se mobilisent désormais contre des projets écocidaires. On l'a vu avec l'A69 (une autoroute de 62 km visant à relier Toulouse à Castres, ndlr) récemment. Seulement, on voit malheureusement que le droit ne suit pas. La mobilisation populaire aura beau être gigantesque, les décisions de justice peuvent balayer l'intérêt des milieux naturels et des gens qui y vivent. Bref, il manque quelque chose.

Avez-vous remarqué ?

Vous avez pu lire cet article en entier sans paywall

Chez Vertige Media, articles, vidéos et newsletter restent en accès libre. Pourquoi ? Pour permettre à tout le monde de s’informer sur le monde de la grimpe — ses enjeux sociaux, culturels, politiques — et de se forger un avis éclairé, sans laisser personne au pied de la voie.

 

Avec le Club Vertige, nous lançons notre première campagne de dons. Objectif : 500 donateur·ices fondateur·ices pour sécuriser l’équipe, enquêter plus, filmer mieux — et réduire notre dépendance aux revenus publicitaires.

 

👉 Rejoignez le Club Vertige dès aujourd’hui et prenez part à l'aventure la plus cool de la presse outdoor.

Je soutiens.png

PLUS DE GRIMPE

bottom of page