De l'espace à l'urgence climatique : une photo de Rébuffat comme « témoin du recul des glaciers »
- Pierre-Gaël Pasquiou

- 20 juil.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 juil.
Près de soixante-dix ans après le célèbre cliché de Gaston Rébuffat, Noa Barrau et Jean Rouaux ont retrouvé son lieu de prise de vue dans le massif du Mont-Blanc. En tentant d’en reproduire précisément le cadrage, ils ont découvert que plusieurs de leurs repères avaient disparu.

Les yeux rivés sur son téléphone, Noa Barrau compare le paysage à la photographie originale. Il pense avoir retrouvé l’endroit où Georges Tairraz s’était placé pour immortaliser Gaston Rébuffat, debout sur une pointe rocheuse. Pourtant, le cadre ne coïncide pas. Plusieurs des repères choisis par le jeune photographe — des zones de glacier et des séracs suspendus — ne sont plus visibles. Pour reconstruire l’image, il doit imaginer quelle place occupait la glace près de soixante-dix ans auparavant.
Retrouver la pointe
Sur le cliché original, Gaston Rébuffat se tient au sommet d’un gendarme rocheux effilé, des anneaux de corde dans la main droite, avec pour toile de fond les glaciers et les sommets du massif du Mont-Blanc. Réalisée par Georges Tairraz, la photographie a été choisie par la NASA en 1977 pour figurer parmi un ensemble d'images censées présenter la Terre à une éventuelle civilisation extraterrestre.
Noa Barrau, photographe et réalisateur de 23 ans, pense depuis plus d’un an à reproduire cette image. Il embarque dans le projet Jean Rouaux, alpiniste de 24 ans également originaire de la vallée de Chamonix. Le premier est d’abord attiré par l’esthétique du cliché, son cadrage et les techniques photographiques de l’époque. Le second regarde surtout l’homme placé au centre de l’image. « C’est le personnage que je vois sur la photo qui m’a toujours inspiré, nous explique Jean Rouaux. Il m’a donné envie de monter là-haut à mon tour et de pousser l’idée jusqu’à carrément habiter la photo. »
« Les gens peuvent penser qu’on s’est arrêtés sur une course classique, qu’on a rapidement fait la photo et que c’était terminé. En réalité, on n’était même pas sûrs que le gendarme existe encore »
Noa Barrau
Au mois de mai, alors que l’enneigement empêche encore d’envisager l’ascension, les deux hommes commencent à préparer leur projet. Ils constituent un dossier, étudient les accès et cherchent les vêtements et les équipements nécessaires à la reconstitution. La première difficulté consiste à localiser précisément la scène. Si la photographie est souvent associée à l’Aiguille de Roc, elle a en réalité été réalisée sur une antécime située en contrebas, au Pic du Roc. L’emplacement est peu documenté et les deux Chamoniards ignorent même si la pointe a résisté aux écroulements qui transforment régulièrement le massif.

Ils survolent donc le secteur à deux reprises en parapente afin d’identifier la structure rocheuse. Deux autres rotations leur permettent ensuite d’atterrir au pied de l’itinéraire, d’acheminer une partie du matériel jusqu’au bivouac de la Tour Rouge et de constituer des dépôts. La dernière approche se fait à pied depuis le Montenvers, avec des sacs de 45 à 50 litres. Cette logistique est, pour Noa Barrau, la partie la moins visible du projet. « Les gens peuvent penser qu’on s’est arrêtés sur une course classique, qu’on a rapidement fait la photo et que c’était terminé, observe-t-il. En réalité, on n’était même pas sûrs que le gendarme existe encore. »
Depuis le bivouac, les deux hommes mettent environ quatre heures à atteindre la pointe. Une progression rapide, rendue possible par leur expérience respective : Jean Rouaux grimpe depuis l’enfance et évolue dans le huitième degré, tandis que Noa Barrau passe une grande partie de son temps en montagne et maîtrise aussi bien le parapente que la photographie en altitude. Cette efficacité ne dit toutefois rien de la préparation nécessaire. Le projet est reporté à plusieurs reprises en raison de l’humidité, des nuages ou de créneaux météo trop incertains. La photographie ne peut être reproduite que sous un ciel suffisamment dégagé pour retrouver les lignes et les couleurs de l’image originale.
Le jour choisi, le ciel est bleu, mais des rafales d’environ 30 kilomètres par heure balayent l’arête. Pour obtenir la bonne position, Jean Rouaux doit répéter le dernier passage à six ou sept reprises. L’espace est étroit et l’alpiniste ne peut rester longtemps debout sur la pointe. Entre deux tentatives, il se recouche sur le rocher en attendant que le vent faiblisse. Noa Barrau doit, de son côté, maintenir son appareil à la main, faute d’avoir emporté un trépied. Il lui faut attendre « que [son] cadrage soit parfaitement figé, que Jean ait les quatre anneaux de corde dans la main, qu’il regarde au bon endroit et qu’il n’y ait pas de rafale. »

Les vêtements ont été réunis avec l’aide de Jean-Franck Charlet, guide de haute montagne et cristallier chamoniard. Le pantalon, les chaussettes et les chaussures sont anciens. Le pull est une réédition récente d’un modèle similaire à celui porté par Rébuffat. Les chaussures réservent même une surprise à Jean Rouaux, qui les imaginait surtout lourdes et rigides. « Je ne m’attendais pas à un grip aussi sécurisant, nous raconte-t-il. Tu poses le pied sur un graton et ça tient. Quand je suis repassé sur mes chaussures d’alpinisme modernes, j’étais presque un peu déçu. »
« Les points de repère que je m’étais fixés étaient des zones de glacier et des séracs suspendus. Certains avaient disparu »
Noa Barrau
La fidélité historique s’arrête toutefois là où la sécurité l’impose. Pour atteindre l’arête, les deux hommes utilisent une corde d’alpinisme moderne, des coinceurs et des dégaines. Sous son pantalon, Jean Rouaux dissimule également un baudrier auquel il est relié. Un second nœud entoure sa taille, reproduisant l’encordement visible sur le cliché original. Une corde en chanvre n’aurait été, selon lui, « pas très prudent », notamment pour effectuer les rappels. L’objectif était plutôt de « respecter l’esthétique de l’époque tout en la conciliant avec des notions modernes de sécurité ».
Sur le dernier passage, la protection reste néanmoins limitée. Jean Rouaux a reconnu les mouvements lors d’une première tentative, avant de les répéter jusqu’à les connaître précisément. Une fois la photographie obtenue, les deux hommes doivent encore redescendre par des voies non équipées, dépourvues de relais et de points fixes. La descente leur prend presque autant de temps que l’ascension.
Ce que l’image révèle
Pour retrouver le cadrage de Georges Tairraz, Noa Barrau divise la photographie originale en quatre zones. Dans chaque coin, il cherche un repère : une arête, un sommet, une zone glaciaire ou un sérac suspendu. L’emplacement du photographe est assez rapidement identifié. La focale aussi : un objectif de 35 millimètres, courant à l’époque et que Noa Barrau transporte habituellement en montagne.

Il lui suffit alors, en théorie, de s’avancer ou de reculer de quelques dizaines de centimètres. Pourtant, pendant une trentaine de minutes, la superposition reste impossible. « Les points de repère que je m’étais fixés étaient des zones de glacier et des séracs suspendus, explique-t-il. Certains avaient disparu. J’ai dû en trouver d’autres et imaginer que tel rocher correspondait à un endroit qui se trouvait sous la glace il y a soixante-dix ans. » En reconstruisant le cadre, il réalise qu’« il y avait beaucoup de choses qui avaient disparu ».
« Nous avons un devoir de protéger cette montagne que nous aimons tant »
Jean Rouaux
Comparer les deux photographies présente nécessairement des limites. La date exacte de la prise de vue originale, l’enneigement, la lumière, les conditions météorologiques et le traitement des couleurs modifient la perception du paysage. Les images ne constituent donc pas, à elles seules, une mesure scientifique du recul de chacun des glaciers visibles. Certaines transformations restent néanmoins perceptibles. Sur la photographie récente, la surface glaciaire semble moins continue et plusieurs séracs reconnaissables sur l’image ancienne ne sont plus visibles. Pour Jean Rouaux, la différence saute aux yeux : sur le cliché de Rébuffat, « le glacier forme presque un manteau neigeux qui s’étend tout le long ». Sur celui réalisé en juin, le décor apparaît « beaucoup plus gris, avec davantage de moraine, un glacier plus fragmenté et plusieurs masses de glace disparues ».
Au cours de ses recherches, Jean Rouaux dit également avoir découvert l’attention que Gaston Rébuffat portait à la préservation de la montagne et des espaces naturels. Il imagine que l’alpiniste aurait été heureux de voir l’une de ses photographies devenir « un témoin du recul des glaciers », au-delà du seul hommage historique. Une manière, ajoute-t-il, de rappeler « que nous avons un devoir de protéger cette montagne que nous aimons tant ».












