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Vote sur la suspension d'Israël, de la Russie et du Bélarus : l'histoire secrète

Le 23 juillet, les fédérations nationales d'escalade du monde entier votent sur une question sans précédent : suspendre ou non Israël, la Russie et la Biélorussie de World Climbing. Sous la pression d'une lanceuse d'alerte et d'un collectif international, le comité exécutif a dû se résoudre à organiser une AG extraordinaire. Voici pour la première fois les coulisses d'un scrutin qui pourrait déboucher sur une décision historique.


Manifestation étape de Coupe du Monde à Madrid
Lors de l'étape de Coupe du monde de mai 2026 à Madrid © Alberto Astudillo García

Comme partout sur le Vieux Continent, l'été est lourd en Espagne en cette année 2025. Mais dans la chaleur qui charge son appartement de Tarragone, Jimena Villar-de-Onis a enfin un peu de temps libre. Avocate de formation, cette grimpeuse suisse a toujours cheminé entre mille projets. Cette fois-ci, la voie semble libre : Jimena cherche des informations sur ce qui la passionne, le droit international et le sport. Et ce jour-là, en cliquant sur des sources qui traitent de la situation sur les falaises de Cisjordanie, la tête chercheuse hallucine.


Jimena Villar-de-Onis apprend d'abord que la fédération israélienne d'escalade (ILCA) promeut, et rebaptise parfois, des sites de grimpe en territoires palestiniens occupés. De lien en lien, elle lit que l'implacable colonisation de l'État d'Israël, poursuivie à un rythme effréné entamée depuis le 7 octobre 2023, s'étend aussi aux falaises d'escalade de Cisjordanie. Deux ans plus tard, en vacances en Suisse pour grimper, la jeune chercheuse à l'Université d'Oxford y pense entre chaque voie. Elle correspond alors beaucoup avec une jeune étudiante espagnole, Luisa Gieric. Et après l'effarement, elles décident d'agir ensemble. « On avait passé des centaines d'heures sur le sujet, rembobine Jimena Villar-de-Onis au bout du fil. J'ai tenté de publier un article mais personne n'en voulait alors on a tout mis à disposition sur une page web et un compte Instagram. »


Dix-huit mois plus tard, les informations des deux grimpeuses font partie des fondements de ce qui pourrait conduire à une décision historique dans le monde de l'escalade. Le 23 juillet 2026, des dizaines de fédérations nationales d'escalade voteront lors d'une assemblée générale extraordinaire de World Climbing, la fédération internationale d'escalade. Le scrutin portera sur trois votes séparés : suspendre ou non les fédérations biélorusse, russe et israélienne. Les informations recueillies par Jimena Villar-de-Onis ont nourri tout un mouvement jusqu'à cette échéance. La grimpeuse suisse s'est investie corps et âme dans Climbers for Palestine, le collectif ayant exercé le plus de pression sur World Climbing.


La guerre des motions


Mars 2022. L'armée russe envahit l'Ukraine. Deux semaines plus tard, à Salt Lake City, l'IFSC (ancien nom de la fédération internationale, ndlr) tient son assemblée générale annuelle. L'émotion est à son comble, les représentant·e·s de dizaines de fédérations font face à une question que le sport n'a pas l'habitude de trancher : que fait-on quand un pays membre déclenche une guerre ? En pleine actualité, la majorité des fédérations vote la suspension de la Russie et de la Biélorussie, et l'exclusion de leurs athlètes des compétitions internationales.


« C'est une erreur. Le sport ne devrait pas prendre position pour un conflit, car si tu commences pour l'un, tu dois le faire pour tous »

Marco Scolaris, président de World Climbing, sur la suspension des fédérations russes et biélorusses après la guerre en Ukraine


Marco Scolaris, président de World Climbing, l'a dit sans ambages dans un podcast de Climbing Radio : « C'est une erreur. Le sport ne devrait pas prendre position pour un conflit, car si tu commences pour l'un, tu dois le faire pour tous ». Selon lui, le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) lui a donné raison. Quand la fédération internationale de ski vote l'exclusion totale des athlètes russes en 2025, le TAS annule la décision : pas d'exclusion possible, seulement la neutralité. Sauf que pour Jimena Villar-de-Onis, ce n'est pas tout à fait juste. « Sur le principe, Marco Scolaris a raison. Cependant sur le fond, personne n'a jamais demandé l'exclusion pure et simple des athlètes israélien·ne·s, russes et biélorusses, explique-t-elle. Nous plaidons pour une suspension, c'est différent. Et si des athlètes veulent concourir, ils peuvent le faire sous bannière neutre. »


C'est d'ailleurs peu ou prou ce que la fédération fera. En 2025, World Climbing adopte une « politique de neutralité » : les athlètes russes et biélorusses participeront sans drapeaux, couleurs nationales ni hymnes. La mesure tient, jusqu'à ce qu'en février 2026, le comité exécutif de World Climbing lève la suspension des fédérations russe et biélorusse. De facto, la Russie et la Biélorussie redeviennent membres à part entière. Ipso facto, l'Ukraine proteste et présente une motion. Et c'est là que les fils s'emmêlent.



En parallèle, Jimena Villar-de-Onis et Climbers for Palestine avancent sur un terrain différent. Leur argumentaire ne se fonde pas sur la guerre menée par Israël. Leur angle est plus précis, plus technique aussi. Selon eux, ILCA viole ses propres obligations statutaires au sein de World Climbing. En fin d'année 2025, Climbers for Palestine publie un rapport de preuves documentant les activités de l'ILCA : les sites d'escalade confisqués en Cisjordanie, la requalification de falaises et de premières ascensions palestiniennes, les liens financiers et institutionnels avec l'armée israélienne et des entreprises opérant dans les colonies. Le rapport soutient que ces activités ont contribué à exclure de fait les grimpeur·se·s palestinien·ne·s de leurs propres falaises, en obstruant leur liberté de mouvement, comme la présidente de la Fédération d'escalade palestinienne (PCA) nous l'expliquait dans une interview.


Au fur et à mesure, Climbers for Palestine se structure à l'international. Le collectif compte désormais des groupes de pression dans plusieurs pays européens. C'est en Espagne et en Italie que les membres parviendront à faire adopter deux motions par leurs fédérations nationales. Avec celle de l'Ukraine, World Climbing se retrouve avec trois textes sur les bras. Trois textes qui l'obligent à ouvrir un débat sur la participation d'Israël aux compétitions d'escalade. Le sujet doit alors être traité lors de son Assemblée Générale 2026, à Riyad. Sauf qu'une autre guerre va, une nouvelle fois, tout chambouler.


Pressions, cachoteries et un diable dans les détails


En avril 2026, les États-Unis et Israël commencent à bombarder l'Iran. Le Moyen-Orient est devenu une zone de guerre. World Climbing annule son déplacement en Arabie saoudite et opte pour une AG virtuelle. La fédération décrète du même coup que les sujets sensibles ne seront pas discutés. Le sang de Jimena Villar-de-Onis ne fait qu'un tour. La chercheuse utilise le peu de temps qu'il lui reste pour remuer ciel et terre et accroître la pression sur les fédérations nationales et World Climbing. Grâce à cette mobilisation, les fédérations nationales d'escalade seront appelées à voter pour ou contre une AG extraordinaire de World Climbing « sur les questions géopolitiques ». Le 23 avril, la mesure récolte 78,69 % des voix pour. C'est une victoire pour Climbers for Palestine. Beaucoup exultent. Jimena, elle, reste calme. Car en grattant un peu, la chercheuse sait que ce ne sera pas si simple que ça.


« Toute décision prise sous [la suspension de la Biélorussie, d'Israël et de la Russie] constituera une recommandation adressée au comité exécutif en ce qui concerne la suspension d'une fédération nationale »

Mention écrite noir sur blanc dans un document officiel de World Climbing.


Le vote du 23 juillet ne sera pas contraignant. Pour le savoir, il faut creuser sur le site officiel de World Climbing. Bien caché, le document de la future AG extraordinaire est très clair. En version originale, il est écrit : « Any decision taken under this agenda item will constitute a recommendation to the Executive Board regarding the suspension of a National Federation. » Autrement dit : les fédérations nationales peuvent voter oui à la suspension de la Biélorussie, de la Russie et d'Israël, mais le comité exécutif peut ne rien faire. Jimena Villar-de-Onis l'a découvert en épluchant les statuts et a poussé World Climbing à le reconnaître. La fédération internationale a fini par publier le document, sans l'annoncer. Selon Climbers for Palestine, le collectif a dû menacer de diffuser l'information lui-même pour l'obtenir. Dont acte : ce qui se présente comme un processus démocratique contient une clause d'exception. L'exécutif reste souverain.


Copie du document officiel de World Climbing
Copie du document officiel de World Climbing

Le 23 juillet, les fédérations voteront de manière anonyme. L'ordre du vote est déjà connu : alphabétique, Biélorussie d'abord, Israël ensuite, Russie en dernier. Pour Jimena Villar-de-Onis, ce n'est pas anodin. Cela peut influencer le résultat, tout comme la formulation du vote, très simple (« Vote to recommend to the Executive Board the suspension of [National Federation Name] », ndlr). L'avocate de formation le sait : le diable se cache dans les détails. Pour la Biélorussie et la Russie, la situation est déjà tranchée par le comité exécutif, qui a levé leur suspension en février. Un vote de recommandation de suspension serait un camouflet direct pour le comité exécutif. Mais, selon Jimena Villar-de-Onis, beaucoup de fédérations d'Europe de l'Est soutiennent cette suspension.

Ce qui crée une tension : peut-on voter non pour la Russie et oui pour Israël sans contradiction ? Et inversement ? Marco Scolaris reconnaissait lui-même dans le podcast précité que le traitement différencié « est devenu une forme de violence envers le peuple palestinien ». Pour Israël, la logique est différente de celle de 2022. Il n'est pas demandé à World Climbing de prendre position sur un conflit entre États. Il lui est demandé d'appliquer ses propres statuts à une fédération membre dont les activités documentées constituent, selon Climbers for Palestine, des violations du droit international.


« Ça peut passer »

Jimena Villar-de-Onis, membre de Climbers for Palestine.


La Coupe du monde de Chamonix perturbée


Selon nos informations, environ 60 à 70 fédérations devraient participer. Pour adopter une recommandation de suspension, il faut une majorité simple. Mais la qualité de cette majorité comptera autant que son résultat brut. Si les fédérations votent massivement pour les trois suspensions et que le comité exécutif suit, cela créera un précédent historique. Pour la première fois dans un sport olympique, une fédération serait suspendue pour des violations documentées du droit international. Les athlètes israélien·ne·s devraient alors concourir sous bannière neutre pour les qualifications de Los Angeles 2028, à moins d'un an du début du cycle. Si le vote est clair mais que le comité exécutif refuse de suivre : la crise de légitimité s'ouvre, et Marco Scolaris devra expliquer pourquoi une majorité de fédérations membres n’a aucun pouvoir réel. Si les majorités étaient courtes et les résultats fragmentés, le comité exécutif aurait tout ce dont il a besoin pour justifier l'inaction. L'été passe, la caravane aussi.

Jimena Villar-de-Onis
Jimena Villar-de-Onis et Luisa Gieric lors d'une manifestation à Madrid © courtoisie de Jimena Villar-de-Onis

Pour Jimena Villar-de-Onis, le précédent historique peut encore survenir. « Ça peut passer », affirme-t-elle, confiante, au téléphone. En attendant, Climbers for Palestine a lancé une grande campagne invitant les membres des fédérations nationales à écrire à leur fédération pour la convaincre de voter la suspension d'Israël. Demain, juste avant l'étape de Coupe du monde d'escalade à Chamonix, une manifestation est prévue en faveur du peuple palestinien. Tout le comité exécutif sera présent. Il sera difficile de détourner le regard.

 
 

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