top of page

Kalymnos : le festival d’escalade qui n’a jamais lieu

Dernière mise à jour : 30 sept.

Petite île grecque du Dodécanèse, Kalymnos vit depuis 20 ans au rythme de ses falaises. Son festival d’escalade, disparu depuis 2019, devait revenir cet automne. Marché public attribué début septembre, 100 000 euros engagés, société organisatrice choisie… Et pourtant : aucune date, aucun programme, pas même une affiche. Un festival fantôme qui en dit long sur la dépendance relative d’un territoire à une niche touristique et sur les contradictions écologiques d’un évènement... renvoyé aux calendes grecques.

Kalymnos Climbing Festival
© The North Face / Damiano Levati

Kalymnos, c’est l’histoire d’une petite île qui a trouvé son salut dans le vide. Un rocher gris strié, des grimpeur·euses débarquant avec plus de cordes que de valises, et une réputation mondiale forgée en deux décennies. Chaque automne, quand les plages se vident et que les ferries s'évadent, l’île devient une des capitales éphémères de l’escalade sportive. Un festival de grimpe, né au tournant des années 2000, avait fini de colorier la carte postale : une grand-messe où se croisaient les pros sponsorisé·es et les amateur·rices en quête de mythes, entre tavernes bondées et workshops sur la discipline.

Songes d'une nuit d'été


À lui seul, le festival pouvait faire la pluie et le beau temps d'une année sur l'île. Kalymnos, surnommée « l'île aux éponges » en raison de son industrie jadis florissante de pêche à l'éponge a connu un déclin socio-économique violent. Des années après, l'escalade est devenue sa bouffée d'oxygène. À la fin des années 1990, des grimpeur·euses italiens et grec·ques équipent les premières voies. En vingt ans, Kalymnos devient un pèlerinage. Aujourd’hui, plus de 5000 voies réparties sur 70 sites tapissent ses falaises aux stalactites spectaculaires. Le Kalymnos Climbing Festival, quant à lui, naît en 2000. Dopé par le soutien de The North Face, il prend de l’ampleur dans les années 2010 qui y envoie grimpeur·euses starisé·es, caméras et budget marketing. Sa Grande Grotta s’illumine, Kalymnos s’affiche dans les magazines spécialisés et attire régulièrement des grimpeur·euses de renommée internationale. Au début des années 2010, on pouvait voir de grands noms de la discipline comme Alex Megos, Barbara Zangerl, Nina Caprez, Caroline Ciavaldini ou encore Jean-Baptiste Tribout crapahuter dans la douceur estivale-indienne du mercure grec. On y faisait des longueurs marathons au coucher de soleil, on admirait les pros depuis un bateau faire du deep water solo... La parenthèse semblait pouvoir durer une éternité. Car derrière une poignée de jours de fête, c'est tout un écosystème qui se hissait sur une année entière : magasin d'équipements, hôtels, restaurants... Déjà magnifié par son climat et ses rochers splendides, Kalymnos et son festival allaient alors définitivement se situer sur la carte de l'escalade mondiale.


 « Il n'y a pas une trace de la présence d'un quelconque festival sur l'île. Pas une affiche que ce soit dans les restos, les magasins de matos... Rien »

Pascal Étienne, grimpeur et alpiniste français

Il a fallu une pandémie pour que l'histoire s'arrête. Depuis le Covid, le Kalymnos Climbing Festival n'est jamais reparti. 2019 reste aujourd'hui comme la dernière édition officielle en date. En 2020, la municipalité de l'île annulait pour raisons sanitaires. En 2022, un retour « en grande pompe » fait pschitt à la dernière minute. Même chose l'année suivante. Mais cette fois, en 2025, c'est sûr. À la faveur de l'élection d'un nouveau maire, l'événement aura lieu en octobre prochain. Promesse tenue ? Rien n'est moins sûr.


Un festival « dans les airs »

Présent sur l'île depuis quelques jours, Pascal Etienne - grimpeur et alpiniste français - a décidé de s'accorder quelques jours paisibles sur les falaises de Kalymnos. Contacté par Vertige Media, il est formel : « Il n'y a pas une trace de la présence d'un quelconque festival sur l'île. Pas une affiche que ce soit dans les restos, les magasins de matos... Rien ». Étrange. Le 5 septembre dernier, la mairie a pourtant attribué à Proopsis Business Consultants S.A., société basée à Athènes, l’organisation du festival. Le montant ? 80 654 euros hors taxes. Une seule offre déposée. Le cahier des charges imposait que l’offre couvre l’ensemble du marché – de la logistique à la communication – excluant de fait les entreprises locales qui auraient pu se positionner sur des volets partiels. Kalymnos Polydrastikí S.A., l’entité qui avait organisé les précédentes éditions du festival, n’a même pas été sollicitée. Mais qu'importe, l'opération permettait à la municipalité de le dire haut et fort : le Kalymnos Climbing Festival revient.


« L'entreprise qui organise le festival n'a rien à voir avec l'escalade. Et la municipalité ne fait rien pour la pratique. Selon moi, ils essaient de faire un truc à la dernière minute »

Aris Theodoropoulos, grimpeur grec et organisateur des premières éditions du Kalymnos Climbing Festival

Aris Theodoropoulos, est un grimpeur et alpiniste athénien. Il fait partie de ceux qui ont vu en premier le potentiel de l'île. C'est aussi lui qui a convaincu la municipalité d'investir dans l'escalade pour en faire une manne touristique. Principal instigateur de la première édition du festival, Theodoropoulos, n'est aujourd'hui plus impliqué dans son organisation. Contacté par Vertige Media, il confie : « Je n'ai plus rien à voir avec le festival. Ce que je sais, c'est qu'ils l'ont annoncé la semaine dernière et espèrent l'organiser le 17 octobre prochain ». La presse locale affirme que la signature du contrat entre la municipalité et la société organisatrice de l'événement est prévue fin septembre.  « Un festival international exige des mois de préparation, une publicité ciblée et une coordination avec la communauté mondiale des grimpeurs. Si les dates restent inconnues, comment les intéressé·es peuvent-ils s’organiser ? », alerte Kalymnos News. « Nous sommes très déçus, reprend Aris Theodoropoulos. L'entreprise qui organise le festival n'a rien à voir avec l'escalade. Et la municipalité ne fait rien pour la pratique. Selon moi, ils essaient de faire un truc à la dernière minute. Mais même cela, je ne suis pas sûr qu'ils soient capables de le faire. » Pendant ce-temps là, la presse grecque parle d'un « festival dans les airs » : attribué, budgété mais sans dates, sans programme, sans communication. Autrement dit : invisible pour le reste du monde.


Les critiques fusent : délai irréaliste, exclusion des acteurs locaux, opacité municipale. Les professionnel·les du tourisme, eux, restent suspendu·es à cette incertitude : hôtels, restos, magasins d’équipement ne peuvent rien planifier. Alors la presse s'interroge : « Pourquoi ces retards injustifiés ? Pourquoi l’absence d’une information minimale ? Va-t-il se perdre une année de plus, laissant derrière lui une chaîne d’occasions manquées ? »


Réparer Kalymnos


Kalymnos n’a ni plages glamour comme Mykonos, ni ruines antiques comme Rhodes. Elle a ses falaises. Les hôtels affichent des posters d’Adam Ondra, les tavernes rebaptisent leurs plats pour séduire les grimpeur·euses, les boutiques vendent des mousquetons et des cordes. Le festival n’était pas la clé de voûte de l’économie, mais il jouait un rôle stratégique : prolonger la saison, donner un coup de projecteur, nourrir le storytelling international. Kalymnos news souligne aussi que : « L’escalade n’est pas un produit touristique quelconque. C’est le pilier le plus solide du tourisme alternatif dont dispose l’île. » Et c’est bien là que le bât blesse : quand le festival piétine, c’est l’image globale de Kalymnos qui s’érode, au moment où d’autres spots grecs - Leonidio, Meteora - avancent leurs pions.


« Kalymnos n'a pas besoin d'un festival d'escalade. Ce dont nous avons besoin, c'est de prendre soin de nos falaises »

Aris Theodoropoulos, grimpeur grec et organisateur des premières éditions du Kalymnos Climbing Festival

Également impliqué dans le développement de l'escalade à Leonidio (situé dans le Péloponnèse, ndlr), Aris Theodoropoulos, est affirmatif : « Kalymnos n'a pas besoin d'un festival d'escalade ». « Ce dont nous avons besoin, c'est de prendre soin de nos falaises, de nos équipements et des infrastructures que nous avons », continue-t-il. Pionnier de l'escalade en Grèce, le grimpeur a vu passer toutes les éditions du Kalymnos Climbing Festival. Il voit aussi passer des centaines et des centaines de grimpeurs·ses chaque année se masser au pied des voies qu'il a quasiment toutes équipées. « Le mois d'octobre, c'est encore la haute saison pour l'escalade sur l'île, poursuit-il. Cela ne sert à rien de faire un festival qui engorgera des voies qu'on a besoin de protéger. » Depuis qu'il n'est plus impliqué dans le festival, Aris Theodoropoulos, a emprunté une voie toute différente. Fini les évènements promotionnels, il s'agit désormais de protéger un site naturel d'exception. Alors, avec des grimpeur·ses et équipeur·ses passionné·e·s, il a monté le collectif international Rebold Kalymnos. Avec une mission : ré-équiper toutes les voies de l'île. « C'est un mouvement fait par des grimpeurs·ses, juste des grimpeur·ses, indique l'intéressé. Nous faisons un travail bénévole mais nécessaire. Je pense que c'est très important pour l'île. » Ironie du sort, Pascal Étienne nous indique que des affiches aux couleurs de Rebold Kalymnos sont nombreuses sur l'île. « Pour le coup, il y en a partout, affirme-t-il. C'est très bien fait. Il y a un QR code via lequel on peut directement payer pour alimenter les fonds du collectif. » Parmi le spectre d'un festival d'escalade fantôme, se dessine peut-être une partie de ce que la discipline est devenue. D'un côté, une municipalité associée à une entreprise qui ne connaissent rien à la grimpe mais qui tentent tant bien que mal d'organiser un événement promotionnel déchu. De l'autre, des grimpeur·se passionné.e·s qui s'échinent à sauvegarder bénévolement un site d'exception. Au milieu, une petite île qui concentre beaucoup de questions. Et qui n'est pas près de trouver les réponses.

Avez-vous remarqué ?

Vous avez pu lire cet article en entier sans paywall

Chez Vertige Media, articles, vidéos et newsletter restent en accès libre. Pourquoi ? Pour permettre à tout le monde de s’informer sur le monde de la grimpe — ses enjeux sociaux, culturels, politiques — et de se forger un avis éclairé, sans laisser personne au pied de la voie.

 

Avec le Club Vertige, nous lançons notre première campagne de dons. Objectif : 500 donateur·ices fondateur·ices pour sécuriser l’équipe, enquêter plus, filmer mieux — et réduire notre dépendance aux revenus publicitaires.

 

👉 Rejoignez le Club Vertige dès aujourd’hui et prenez part à l'aventure la plus cool de la presse outdoor.

Je soutiens.png

PLUS DE GRIMPE

bottom of page