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Héros sur la résine, cibles sur le bitume

il y a 35 minutes
4 min de lecture

On a tort de croire qu’un sport se résume à une dépense physique ou à un loisir. C’est aussi un petit laboratoire où une époque trahit ses obsessions : son rapport à l’autorité, à la règle, au corps, au risque, à la liberté. Ce journal assume un parti pris : regarder le monde depuis l’escalade. Pas par fétichisme de la magnésie, mais parce qu’un sport qui passe son temps à célébrer l’autonomie, l’engagement et la capacité à décider par soi-même constitue un assez bon poste d’observation de nos contradictions.


(cc) Thomas de Luze / Unspalsh
(cc) Thomas de Luze / Unspalsh

Ce qui se joue actuellement devant certains lycées en offre une démonstration spectaculaire.

Nous adorons l’audace des jeunes. Jusqu’au moment précis où elle cesse d’être un spectacle.

L’escalade cultive volontiers l’idée qu’elle forme des individus libres. Quand un·e adolescent·e de quinze ans quitte le sol, analyse une séquence, évalue un risque et décide malgré tout de se jeter sur une prise incertaine, nous trouvons ça formidable. Nous parlons de confiance, de lucidité, de responsabilité. Nous nous émerveillons de voir des jeunes apprendre à avoir peur sans pour autant obéir à leur peur. Nous avons même un mot presque sacré pour ça : l’engagement. Mais que ces mêmes adolescent·es franchissent les portes de leur lycée pour contester ce qu’on décide à leur place, et leur autonomie devient soudain suspecte. Depuis le début du mouvement, le gouvernement accuse La France insoumise d’« instrumentaliser » la mobilisation. Le 1er octobre, Matignon avance même la thèse de lycéen·ne·s manipulé·e·s par LFI et « ses proxys de l’ultragauche ». Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, estime de son côté que le mouvement a « changé de nature ». Les revendications peuvent être discutées. Les violences, condamnées. Mais le glissement est révélateur : dès que la jeunesse devient un sujet politique, il devient tentant de chercher qui parlerait à sa place.


On adore voir la jeunesse prendre de la hauteur, à condition qu’elle ne prenne pas trop la parole. La contradiction serait presque amusante si elle ne se terminait pas parfois à coups de matraque et de grenades dans les dents.


Assurage à bout portant


Évacuons immédiatement le procès en angélisme. Lancer un mortier sur des policiers, incendier une poubelle ou dégrader un établissement n’a rien d’un acte héroïque. Une mobilisation lycéenne n’abolit ni la loi ni la responsabilité individuelle. Mais c’est précisément parce qu’on peut condamner ces actes qu’il devient impossible de s’en servir comme d’un permis général de brutaliser.


Un·e individu·e qui transgresse une règle pour se dépasser devient un·e aventurier·e. Mille jeunes qui transgressent une règle pour contester une institution deviennent un problème à contenir.

Depuis la fin septembre, plusieurs mineurs ont été grièvement blessés lors d’interventions policières. À Saint-Ouen-l’Aumône, un adolescent de 14 ans a eu la mâchoire fracturée et perdu plusieurs dents après avoir reçu à bout portant un tir de lance-grenades. À Tours, un lycéen de 16 ans a perdu l’usage de son œil droit, avec des lésions jugées compatibles par la procureure avec l’impact d’un tir de LBD. À Lens, un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée après l’explosion d’une grenade policière qu’il aurait ramassée. Des enquêtes ont été confiées à l’IGPN. Le débat public adopte alors une étrange géométrie. La violence de quelques jeunes suffit volontiers à délégitimer un mouvement entier. La violence exercée par des agents de l’État, elle, est presque toujours sommée d’être considérée individuellement : un geste à examiner, une enquête à attendre, un contexte à restituer. Deux poids, deux vertiges.


C’est dans ce décor que la récente vidéo d’Alain Robert prend une dimension qu’elle n’avait probablement pas vocation à avoir. Le 27 septembre, notre « Spiderman » national escalade en solo intégral la tour TotalEnergies, à La Défense. À son arrivée au sommet, des policiers l’attendent. Sourires, poignée de main, discussion détendue. Quelques jours plus tard, le grimpeur publie la scène sur Instagram accompagnée de cette phrase : « The cops in France

are more than cool ».

Placée à côté des images tournées devant les lycées, la scène devient presque une expérience de sociologie. Un homme adulte escalade sans autorisation une tour de près de deux cents mètres, sans corde, sur le siège d’une multinationale : sympathique excentricité. Des adolescent·es bloquent la grille de leur lycée pour contester leurs conditions d’études : problème d’ordre public. Ce contraste ne dit évidemment pas que chaque policier applaudit les grimpeur·se·s et frappe les lycéen·nes. Il dit quelque chose de plus intéressant sur notre manière collective de hiérarchiser les transgressions.


Notre société aime énormément l’audace lorsqu’elle est individuelle. Elle aime celle ou celui qui prend des risques pour accomplir un exploit, battre un record, gravir un sommet ou produire une belle histoire. Cette audace-là peut même devenir une vertu cardinale du sport, de l’entreprise ou de la publicité : sortir de sa zone de confort, repousser ses limites, oser. Nous sommes beaucoup moins à l’aise lorsqu’elle devient collective et politique. Un·e individu·e qui transgresse une règle pour se dépasser devient un·e aventurier·e. Mille jeunes qui transgressent une règle pour contester une institution deviennent un problème à contenir.


La bonne autonomie


C’est peut-être cela que l’escalade permet de regarder autrement. Notre milieu répète volontiers que le sport apprend l’autonomie. Mais l’autonomie n’est pas une compétence qu’on peut enfermer dans une salle d’escalade et récupérer à la sortie.


On ne peut pas passer des années à expliquer aux adolescent·es qu’iels doivent apprendre à observer, comprendre, décider et assumer leurs choix, puis considérer leur faculté de discernement comme mystérieusement suspendue dès qu’iels deviennent des sujets politiques. Cela ne signifie pas qu’un·e lycéen·ne a toujours raison parce qu’iel est lycéen·ne, pas davantage qu’un·e grimpeur·se n’a raison parce qu’iel grimpe. Seulement qu’on ne peut pas célébrer leur autonomie quand elle nous arrange et la déclarer manipulée dès qu’elle produit quelque chose que nous n’avions pas prévu.

En falaise, personne de sérieux ne juge la solidité d’un relais à sa couleur. On regarde les points, la roche, l’installation, les forces qui s’exercent dessus. Le maintien de l’ordre mériterait au moins la même exigence : observer les faits, regarder les blessures, questionner la proportion des moyens employés. Et refuser le réflexe qui transforme toute critique de la police en défense des casseur·se·s et toute colère adolescente en manipulation politique.

 
 

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