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LGBTQIA+ dans l'escalade : tenir la corde

En 2026, 530 projets de loi anti-LGBTQIA+ traversent le Congrès américain, et la communauté trans est devenue la cible prioritaire d'une administration fédérale hostile. En France, une personne LGBT+ sur deux a subi des discriminations dans un milieu sportif, et une sur sept a arrêté d'en pratiquer un. Le monde de l'escalade n'est pas épargné. En ce mois des Fiertés, la question de l'allyship — le fait de se ranger activement aux côtés des personnes discriminées — traverse la communauté grimpe des deux côtés de l'Atlantique.


Rassemblement LGBTQIA+ à Salt Lake City
Un rassemblement aux États-Unis, à Salt Lake City (cc) Mike Newbry / Unsplash
Un article rédigé avec le concours de Jay Bruneau-Bongard.

Un drapeau aux couleurs trans, déployé dans le vide vertigineux d'El Capitan. C'est ce que Shannon « SJ » Joslin, ranger et biologiste au parc national de Yosemite depuis quatre ans et demi, a choisi de faire pendant son temps personnel, aux côtés de Pattie Gonia — drag queen et militante écologiste connue dans la communauté outdoor américaine et au-delà. Quelques jours plus tard, une enquête criminelle est ouverte contre elleux. Le 12 août 2025, SJ est licencié·e du jour au lendemain. Dans le règlement du parc, une nouvelle règle venait d'apparaître, antidatée au jour même de l'action. « Quand j'ai été viré·e, j'ai eu l'impression de perdre l'amour de ma vie. Je n'ai jamais connu un si grand chagrin. Je suis resté·e allongé·e par terre pendant deux jours », confie SJ dans une interview accordée à Vertige Media.


Ce licenciement n'est pas un incident isolé. Depuis la réélection de Donald Trump, 530 projets de loi anti-LGBTQIA+ sont en cours aux États-Unis selon un rapport de l'American Civil Liberties Union (ACLU), dont 55 déjà adoptés ciblant les droits trans dans 16 États. Le mouvement MAGA a fait des personnes trans — évaluées de 1 à 2 % de la population américaine, selon SJ — sa cible prioritaire.

L'illusion de l'espace libre


Une sur deux. C'est la proportion de personnes LGBTQIA+ ayant été visées personnellement par un comportement homophobe ou transphobe dans le milieu sportif français, selon l'enquête IPSOS publiée en 2022 pour la Fédération Sportive LGBT+ avec le soutien du ministère des Sports. Au-delà : 46 % des Français·es ont été témoins de tels comportements — chiffre qui monte à 73 % chez les personnes LGBTQIA+ elles-mêmes. Et une personne LGBTQIA+ sur sept a arrêté de pratiquer un sport à cause de ces expériences.


Le milieu de la montagne et de l'escalade présente des caractéristiques qui aggravent ces dynamiques. La culture du risque, les groupes souvent homogènes, les codes virilistes qui traversent certains pans de la pratique outdoor : autant de facteurs qui rendent les discriminations plus difficiles à nommer et à combattre. L'escalade se vend volontiers comme un espace libre, sans hiérarchie, ouvert à toustes. Cette image mérite d'être questionnée.


Ce que l'histoire de SJ met en lumière, au-delà du licenciement lui-même, c'est le comportement de la communauté grimpe face à l'intolérable : un silence presque général. Après l'événement, iel est devenu·e un·e paria — plus d'accès aux missions bénévoles, des ami·es qui tournent le dos par peur des représailles. Quelques grimpeur·se·s locaux·ales ont pris sa défense. Mais pas les plus connu·es. La raison est révélatrice : Yosemite sert trop souvent de décor pour décrocher des contrats de sponsoring pour que certain·es prennent le risque de se positionner.


Shannon « SJ » Joslin au Camp 4, Yosemite
 Shannon « SJ » Joslin au Camp 4 au sein du parc Yosemite aux États-Unis © Ryan Moon

Ce silence n'est pas anodin. Il dit quelque chose sur ce que la communauté grimpe protège — et ce qu'elle abandonne. Ne pas prendre position face à une discrimination, c'est la laisser opérer. De ces histoires se dégage une évidence : la lutte pour les droits LGBTQIA+ est avant tout le combat de celles et ceux qui sont concerné·es. Cela dit, cette lutte s'est aussi construite à chaque époque grâce aux personnes qui ont choisi de soutenir les plus exposé·es.


Voir, amplifier et agir


Devenir allié·e commence par une capacité à voir ce qui se passe. La LGBTphobie ne prend pas toujours la forme d'une agression frontale. Elle vit le plus souvent dans les détails : une blague glissée en fin de journée de grimpe, l'utilisation persistante du mauvais pronom/prénom pour une personne trans, le silence confortable face à un commentaire déplacé, l'absence totale de représentation LGBTQIA+ dans les magazines, les programmes des clubs, les catalogues de marques.


« Le meilleur moyen de développer la représentation, c'est l'exposition. Les gens ne savent pas ce qui est possible tant qu'ils ne voient pas quelqu'un qui leur ressemble le faire »

Marian May Perez, cofondatrice de Rise Outside dans le magazine Climbing


Voir, c'est aussi prendre le temps de s'informer. Selon un guide publié en novembre 2025 par la Born This Way Foundation — organisation cofondée par Lady Gaga et sa mère Cynthia Germanotta —, plus d'un·e jeune LGBTQIA+ sur trois a subi du harcèlement en ligne à cause de son identité dans l'année écoulée, et 60 % rapportent des sentiments chroniques de solitude. Seulement un·e sur trois a accès à des espaces qu'iel perçoit comme « vraiment bienveillants ». Ces chiffres décrivent des personnes concrètes, présentes dans nos salles, sur nos falaises, dans nos clubs. Apprendre à reconnaître les mécanismes qui produisent leur exclusion est une condition pour agir utilement plutôt qu'à côté.


La communauté escalade internationale produit depuis quelques années des récits qui déplacent le regard. Lor Sabourin, grimpeuse trans, a fait l'objet du film They/Them, portrait documentaire qui documente sa pratique et son identité sans les opposer. Campbell Harrison, grimpeur compétiteur australien ouvertement gay, a pris publiquement la parole dans un milieu où ce type de visibilité reste exceptionnellement rare. Jordan Cannon, grimpeur professionnel américain, organise l'Arc'teryx Queer Ascent, rassemblement annuel pour les grimpeur·se·s LGBTQIA+. Marian May Perez, cofondatrice de Rise Outside à New York, le résume ainsi au magazine Climbing : « Le meilleur moyen de développer la représentation, c'est l'exposition. Les gens ne savent pas ce qui est possible tant qu'ils ne voient pas quelqu'un qui leur ressemble le faire ».



Ces voix existent. Partager ces récits, les recommander — en salle, en falaise, sur les réseaux — contribue à normaliser des représentations que la presse d'escalade mainstream rend encore trop souvent invisibles. L'impact est documenté : selon la Born This Way Foundation, les jeunes LGBTQIA+ qui ont accès à des espaces réellement bienveillants ont un taux de dépression deux fois moins élevé que les autres — 28 % contre 53 %. En France, l'équivalent de ces récits est quasiment absent de la presse escalade. Ce vide n'est pas un accident : il est le produit de choix éditoriaux et de silences institutionnels qui ont trop longtemps rendu certaines expériences invisibles.


Le troisième levier est peut-être le plus efficace, parce qu'il est à la portée de chacun·e : agir là où l'on est. Une salle d'escalade peut afficher clairement qu'elle est un safe space — espace bienveillant, désignant un lieu où les personnes marginalisées peuvent se sentir en sécurité sans dissimuler leur identité. Un club peut se doter de règles explicites contre les discriminations et former ses encadrant·es à les appliquer. Toutefois, l'affichage reste incomplet. Il s'agit surtout de prendre des mesures concrètes : nommer une personne de référence dans le staff si un problème survient dans la salle, ou offrir des vestiaires non genrés à ses clients et licencié·es. Plus un espace est concrètement safe, plus un·e grimpeur·se pourra intervenir quand un commentaire LGBTphobe est tenu en sa présence.


Le combat continue


L'allyship ne se construit pas sur les grandes déclarations. Il se construit dans la répétition de prises de position concrètes, dans les espaces du quotidien. Soutenir économiquement les structures qui font ce travail en est un aspect supplémentaire. Aux États-Unis, des organisations comme Flash Foxy, Queer Crush ou All Rise Outdoors — fondée par la grimpeuse Ashima Shiraishi — organisent des rassemblements, des programmes de mentoring et des espaces de pratique inclusifs. « Nos sponsors équipementiers nous permettent de proposer des programmes à tarification progressive — sans eux, nous facturerions trois fois plus », explique Lou Bank, de Flash Foxy, au magazine Climbing.



Ces structures ont peu d'équivalent à l'échelle nationale en France. Grimpe et Glisse, association LGBT+, membre de la FFCAM (Fédération française des clubs alpins et de montagne, ndlr) qui propose des activités de pleine nature, est l'une des rares initiatives dédiées à l'intersection entre pratique outdoor et identités LGBTQIA+. Elle reste fragile, portée par des bénévoles. La Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME) n'a pas, à ce jour, de politique publiquement affichée sur l'inclusion des personnes LGBTQIA+. Les clubs, dans leur immense majorité, ne disposent d'aucun protocole de prévention et de gestion efficace des discriminations.


Des modèles existent pourtant. Project Pride, fondé en 2022 à Squamish, en Colombie-Britannique, au Canada, par la kinésiologue Michelle LeBlanc, propose des sessions de bloc ouvertes aux personnes 2SLGBTQIA+ (terme canadien incluant les personnes bispirituelles, ndlr), du mentoring et des partenariats avec des salles locales. Quatre ans après sa création, il s'est étendu à Calgary et à Canmore, dans les Rocheuses. Son fonctionnement — associations, partenariats d'équipement, tarification progressive — est transposable.


SJ Joslin, de son côté, a trouvé la force de se relever. Iel a décidé de poursuivre le gouvernement fédéral américain en justice pour défendre le droit des fonctionnaires à exercer leurs libertés garanties par le Premier Amendement — et, plus largement, pour renforcer les droits des personnes trans. Le 13 juin dernier, une juge fédérale a rejeté le recours de SJ, qui attend une décision finale de l'Office of Special Counsel en août prochain. « L'escalade se pratique sur des terres publiques que nous gérons tous·tes. Quand celles et ceux qui protègent ces terres sont réduit·e·s au silence, viré·e·s ou forcé·e·s de partir pour qui iels sont, ça affecte tout le monde », expliquait SJ dans une interview accordée à Vertige Media.


La falaise n'est pas un espace hors du monde. Elle est traversée par les mêmes rapports de pouvoir, les mêmes silences, les mêmes potentiels de résistance. Être allié·e dans la communauté escalade, ce n'est pas cocher une case militante. C'est choisir, à chaque fois que l'occasion se présente, de quel côté on se tient.

 
 

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