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Rencontre avec l'inimitable Terranos : « Je propose du kiff, prends-le »

Parmi la galaxie d'internautes qui « font du contenu » sur l'escalade, il est sans aucun doute le plus original. Aujourd'hui, près de 50 000 personnes suivent ses réactions en vidéo sur un jeté de Sorato Anraku ou les talons d'Oriane Bertone. Ce qui nous a conduits à se demander pourquoi. Alors, qui es-tu, Terranos ?


Terranos grimpe
En position naturelle © Courtoisie de Terranos

Vertige Media : Bon. Comment ça a commencé cette histoire ?


Terranos : Alors, je stream sur Twitch (soit diffuser des vidéos de soi en direct, ndlr) depuis trois ou quatre ans. Il y a environ un an, je m'y suis vraiment investi. Un soir, pendant un long stream de jeux vidéo, j'avais besoin d'une pause mentale. Le genre de pause qu'on se fait en sortant son téléphone pour regarder une vidéo. Sauf que là, j'étais en stream — alors j'ai dit à mes abonné·e·s : « On va regarder une vidéo d'escalade ». Je tombe sur un championnat local, j'en regarde quinze à trente minutes. Et je commente. Je rigole, je vibre, ça me procure des émotions. J'ai décidé de monter une petite vidéo avec ça. Je publie. Et ça explose. Je faisais 1 000 vues grand maximum avec mes streams sur les jeux vidéo. Là, le truc fait 50 000 sur TikTok. Je me dis que c'est du pain béni. J'en publie une autre, ça monte à 100 000. J'ai eu des shorts (courtes vidéos, ndlr) qui ont fait entre 800 000 et 900 000 vues.


Vertige Media : Incroyable. Comment tu l'expliques ?


Terranos : Honnêtement, aucune idée. Il y a peut-être deux facteurs, allez. Le premier, c'est que j'ai une personnalité très expressive et je commente un sport qui me plaît énormément. L'alchimie des deux fait que les gens ne regardent pas vraiment ce qui se passe — ils le ressentent. Je pense que je suis plus apte à faire ressentir les choses qu'à les montrer. Et je crois que ça crée du lien. Tu as la sensation de partager un moment avec quelqu'un, de vivre quelque chose collectivement. Le deuxième facteur, après, c'est Internet [il lève les bras en signe d'ignorance 🤷🏻‍♂️]

Vertige Media : La première vidéo qui a pris, c'était quoi ?


Terranos : C'est marrant parce que la toute première, ce n'était même pas de l'escalade pure. C'était Antoine Girard (athlète de l'équipe de France d'escalade, ndlr) entre deux essais, qui se remettait de la magnésie. Il est très musclé — j'ai déconné là-dessus — « Oh là là, qu'est-ce qu'il est musclé » — j'ai fait un petit montage. Et ça a marché. Ensuite, j'en ai fait une sur le passage de Max Bertone (autre athlète de l'équipe de France, ndlr) sur un bloc : on sentait qu'il vivait le truc, qu'il avait tellement de sensations. Puis une sur Paul Jenft (idem, ndlr). Le mec se déploie de manière hyper élégante, approche sa main de la prise, c'est verrouillé. Hop, il se redéploie encore, paf. J'adore voir ça. J'adore. Et à chaque fois, ça explosait encore. Là, je me dis : ok, ça plaît.


« Je prends l'engouement que j'ai personnellement à regarder l'escalade et les gens s'y rattachent. Je propose le mouvement. Après, ils en font ce qu'ils veulent. »

Vertige Media : Comment décrirais-tu ce que tu fais ?


Terranos : C'est du kiff. Je dis souvent : « Je propose du kiff, prends-le ». Si on veut mettre d'autres mots, disons que je fais du « react » avec beaucoup d'émotions, de ressentis, d'expressions.


Vertige Media : Attends, c'est quoi le « react » ?


Terranos : C'est une pratique du web qui est née il y a une bonne dizaine d'années où des gens se filment face cam en réagissant spontanément à un contenu. Il y a des « react » sur tout : 4 mariages pour une lune de miel, Koh-Lanta, des vidéos Minecraft ou un documentaire de National Geographic sur la savane. Ce que la personne propose, c'est la manière dont elle vit les choses. C'est complètement ce que je fais. Et après, il y a mon « moi » du futur qui va en faire un montage et le publier sur les réseaux.



Ce qui m'étonne, c'est que des gens qui ne grimpent pas du tout me disent : « Punaise, j'y bite rien, mais c'est incroyable », ou « J'ai l'impression de suivre la compétition comme si je m'y connaissais ». Je prends l'engouement que j'ai personnellement à regarder l'escalade et les gens s'y rattachent. Je propose le mouvement. Après, ils en font ce qu'ils veulent.


Vertige Media : Tu fais aussi des streams de finales qui durent plus de deux heures. D’où te vient cette aisance pour analyser ce qui se passe sur le mur ?


Terranos : Je pense que c'est instinctif. Cette empathie corporelle, elle se projette sur les autres. Quand je vois un·e athlète dont le pied commence à trembler sur la dalle, je le ressens. Ça ne veut pas dire qu'il ou elle va tomber — mais ça me parle, en fonction de la position de son bassin, de sa manière d'aborder le move suivant. Le corps en mouvement me parle. C'est l'association de ça, de l'empathie et de la technique. Tu ne peux pas savoir ce qu'on ressent sur une réglette en arquée à un bout de doigt si tu ne l'as jamais fait.



Vertige Media : Quand tu t'es lancé, tu grimpais depuis longtemps ?


Terranos : Pas vraiment, non. J'ai commencé il y a trois ans parce qu'une amie qui grimpait dans un club à Lorient m'a proposé d'essayer. J'avais un petit contexte familial aussi : mon grand-père a ouvert de toutes petites voies au Pont du Petit Bonhomme. C'est un pont breton que tu ne peux plus grimper aujourd'hui, mais bon. Quand j'ai testé avec mon amie, ça a été une explosion de sensations. Le lendemain, j'en parlais à tout le monde au boulot.


« Quand je me baladais avec mes parents, je me posais accroupi sur des rochers au-dessus d'un ruisseau — les petites éclaboussures sur la cheville, le vent sur la tête, regarder au loin — j'étais bien. Tu te reconnectes à des sensations vraiment primaires. L'escalade, c'est ça »

Vertige Media : Quels types de sensations ?


Terranos : La proprioception ! Sentir mon corps dans l'espace, c'est quelque chose que j'adore depuis tout gamin. Je voyais un arbre, je grimpais dessus. Je sautais de pierre en pierre. Quand je me baladais avec mes parents, je me posais accroupi sur des rochers au-dessus d'un ruisseau — les petites éclaboussures sur la cheville, le vent sur la tête, regarder au loin — j'étais bien. Tu te reconnectes à des sensations vraiment primaires. L'escalade, c'est ça. Je l'ai découvert à 24 ans. La question que je me suis posée, c'est : comment je n'ai pas trouvé ça plus tôt ?


Vertige Media : T'as jamais eu de souci de légitimité à commenter des finales de compétition d'escalade ?


Terranos : Non, je fais juste mon truc. Avant les JO, je ne regardais pas les compétitions d'escalade. Et depuis, j'ai réalisé que c'était vraiment trop bien. Quand on me dit que je suis commentateur ou « caster », je dis oui… Mais je ne prétends pas faire du commentaire sportif avec des fiches, en bossant mes trucs avant, etc. Je fais du spontané. Après, il y a des notions techniques à avoir. Il faut savoir ce qu'est une contre-pointe, il faut savoir reconnaître un bloc en dalle ou un bloc physique, une réglette, tout ça… Je grimpe beaucoup, donc ça va, même s'il y a des fois où je me réécoute et je pense que je dis un peu de la merde. Ça, c'est le truc qui m'importe : ne pas dire d'énormes conneries, parce que ça fausse la transmission d'émotions.


Terranos
Terranos est clairement en train de percer © Guillaume Bouju

Vertige Media : Il y a aussi cet avatar zinzin qui accompagne tes commentaires et qui imprime beaucoup ton style. D'où vient-il ?


Terranos : Au départ, je voulais me préserver avec l'anonymat. Mais il te faut quand même une tête, quelque chose qui te représente sur les différents réseaux. J'ai demandé à une amie de me faire un dessin — avec des critères volontairement très différents de moi. Blond, un peu bedonnant, joues rondes, qui tient un pain au chocolat. La genèse de l'idée vient directement de Wankil Studio (un duo de créateur·rice·s de contenu français·es spécialisé·e·s dans le gaming, ndlr), qui a popularisé ce format d'avatar sur YouTube. Je consomme énormément leur contenu. Je suis directement influencé.


« Je trouve que le bloc, c'est la gamification de l'escalade. Tu as des couleurs, des niveaux, différents types de blocs — la dalle, le dévers, la coordination. On ne dit même plus « j'ai réussi une voie », mais "J'ai sorti une bleue" ou "J'ai sorti une rouge" »

Vertige Media : Tu viens du jeu vidéo. Quels croisements tu fais avec la grimpe ?


Terranos : Je trouve que le bloc, c'est la gamification de l'escalade. Tu as des couleurs, des niveaux, différents types de blocs — la dalle, le dévers, la coordination. On ne dit même plus « j'ai réussi une voie », mais « j'ai sorti une bleue » ou « j'ai sorti une rouge ». C'est beaucoup plus parlant. Ce truc de capter l'attention, de maintenir l'engagement, de faire sentir une progression — c'est exactement ce que font les jeux vidéo. Et plus largement, les jeux vidéo apprennent des choses sur la vie : la persévérance, la gestion, la capacité à apprendre à se relever. C'est du jeu. Et le jeu, c'est ce que la vie nous donne pour apprendre. Sur un écran ou sur un mur.


Vertige Media : Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour la suite, Terranos ?


Terranos : Que ça ne me saoule pas — et que le monde de l'escalade se porte mieux. J'ai essayé de développer le projet avec des salles, mais quand j'ai appris qu'elles ne pouvaient même pas défrayer ma venue sur leur contest, je me suis dit que ce serait difficile d'en vivre un jour. Je pense que ça va rester un projet sur le côté. Et tant mieux, quelque part. Je ne fonctionne pas bien quand je dois construire quelque chose avec des contraintes du type « tu dois faire ça ». Je ne vais pas arrêter parce que j'aime ça — mais je ne vais pas non plus forcer le truc.

 
 

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