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Virée du Yosemite pour un drapeau trans : « Quand on essaie de t’opprimer, le mieux que tu puisses faire, c'est de te célébrer »

Dernière mise à jour : 29 avr.

Le 20 mai 2025, la ranger et biologiste Shannon « SJ » Joslin déploie un drapeau trans sur El Capitan, l'une des plus célèbres parois d'escalade au monde. Trois mois plus tard, iel est licenciée par le parc national de Yosemite. Alors que l'administration Trump intensifie son offensive contre les droits LGBTQ+ et les fonctionnaires fédéraux, l'histoire de « SJ » révèle comment le pouvoir politique redessine le quotidien des personnes qui se battent pour l'accès à l'escalade. Une histoire qui pourrait bien concerner tous·te·s les grimpeur·se·s et sur laquelle Shannon SJ revient longuement pour Vertige Media.


Shannon SJ Joslin, ranger virée du Yosemite
Shannon SJ Joslin © Ryan Moon

Vertige Media : Vous avez travaillé pour le parc de Yosemite pendant quatre ans et demi. Quel était votre rôle ?


Shannon SJ Joslin : J'avais deux missions principales. D'abord, je gérais le programme d'étude des chauves-souris en grande voie. Yosemite était cet endroit unique où on pouvait trouver des scientifiques qui étaient aussi grimpeur·se·s. Ensuite, je gérais toutes les données sur la faune terrestre du parc pour que les chercheur·se·s puissent travailler efficacement sur les espèces en danger. J'étais liée à Yosemite depuis 2008. C'est moi qui ai écrit le topo de bloc de Yosemite en 2013.

 

Vertige Media : Comment votre identité en tant que personne trans et non-binaire s'articulait-elle avec votre travail ?


Shannon SJ Joslin : J'ai été embauchée quand Biden était encore président des États-Unis. À l'époque, le service des parcs nationaux et le ministère de l'Intérieur (Department of the Interior, ndlr) nourrissaient de vraies initiatives d'inclusion et de diversité. La secrétaire à l'Intérieur était d'ailleurs une personne autochtone (Deb Haaland, la première Amérindienne à occuper un poste ministériel, ndlr), très progressiste. Dans cette atmosphère, célébrer la Pride et les droits LGBT était soutenu. Yosemite a connu l'une des plus grandes célébrations Pride du service des parcs nationaux. Mais en 2024, dès que l'hypothèse que Trump soit réélu s'est manifestée, les choses ont commencé à changer. Peu à peu, une ambiance de peur s'est installée.


« Il y a une formation naturelle en forme de cœur sur El Capitan : un monolithe de granit iconique du parc. Je me suis dit : quelle meilleure façon de célébrer notre communauté que d'accrocher ce drapeau d'acceptation et d'identité à la base de ce cœur ? »

Une fois que Trump s'est installé au pouvoir, c'est devenu très concret. Des règles ont été mises en place limitant notre soutien aux personnes de la communauté LGBT, leur recrutement, jusqu'aux mots que l'on pouvait utiliser dans nos rapports. Tout s'est arrêté.


Vertige Media : Comment l'idée de déployer un drapeau trans sur El Capitan est-elle venue ?


Shannon SJ Joslin : J'étais en route vers une manifestation dans le parc, vers ce qu'on appelle une « First Amendment Area », c'est-à-dire un endroit du parc où les manifestations sont autorisées. Les gens protestaient contre les récents licenciements fédéraux, alors que des milliers de fonctionnaires venaient d'être viré·e·s sans raison. Pour moi, quand quelqu'un essaie de t'opprimer, le mieux que tu puisses faire, c'est de te célébrer. Avec le sourire aux lèvres. Je trouve la communauté LGBT si belle. On naît dans un monde où toutes les traditions nous obligent à nous comporter de telle ou telle façon. Et il faut traverser ça pour découvrir qu'on est gay, ou que notre corps ne matche pas avec notre cerveau. C'est un très beau processus de découverte de soi.

À Yosemite, il y a une formation naturelle en forme de cœur sur El Capitan. C'est un monolithe de granit iconique du parc. Je me suis dit : quelle meilleure façon de célébrer notre communauté que d'accrocher ce drapeau d'acceptation et d'identité à la base de ce cœur ? On grimperait, on prendrait des photos comme n'importe qui d'autre dans le parc, et on les distribuerait à la communauté trans pour se célébrer, se prendre dans les bras.

 

Vertige Media : Saviez-vous que vous preniez un risque ?


Shannon SJ Joslin : Non. Je ne pensais pas risquer quoi que ce soit parce qu'on est censé avoir toutes nos libertés pendant notre temps personnel. L'ironie, c'est qu'on venait de bénéficier d'une formation sur le Premier Amendement (qui est relatif à la liberté d'expression, ndlr) dans le parc. J'ai consulté des collègues qui m'ont dit : « Si tu le fais un jour où tu ne travailles pas, tu seras protégée par le Premier Amendement. »


Shannon SJ Joslin et le drapeau trans sur El Capitan
« SJ » sur El Capitan à côté du drapeau trans qu'elle a accroché avec des ami·e·s © courtoisie de « SJ »

C'était loin d'être la première fois qu'on accrochait un drapeau sur El Capitan. Plusieurs employé·e·s du parc l'ont fait, et c'était ok. Nous, on l'a fait un mardi matin. C'était voulu : peu de gens regardent El Cap généralement à ce moment-là. On n'avait pas envie d'en faire trop. Le drapeau est resté accroché moins de trois heures, puis on l'a enlevé.

Dans ce genre d'action, on a toujours peur que quelque chose se passe mal. Mais là, tout s'est parfaitement mis en place. À un moment, la lumière a éclairé le drapeau alors que le rocher était encore gris, et il brillait. Il ondulait silencieusement, exprimant toute sa symbolique dans une splendide nature. C'était magnifique.

 

Vertige Media : Vous l'avez dit, d'autres drapeaux ont été accrochés sur El Capitan. En 2024, des grimpeur·se·s ont hissé une grande bannière « Stop the Genocide » en référence au conflit israélo-palestinien et des drapeaux américains ont été aperçus à plusieurs endroits du parc. Pourquoi le vôtre a-t-il fait l'objet d'un traitement différent ?


Shannon SJ Joslin : C'est ironique, car ce drapeau est un drapeau d'identité, alors que les autres sont des drapeaux d'idéologie. Même si je les soutiens, ce sont des opinions. Le nôtre soulève une question d'identité. Et c'est la raison pour laquelle il a été ciblé. L'administration Trump entend éteindre cette identité. Pour le mouvement MAGA (de Make America Great Again, ndlr), nous sommes l'ennemi et il s'agit de nous diaboliser. La plupart des gens ne connaissent pas de personne trans, donc ils ne savent pas que nous sommes juste des gens qui essaient d'exister. La plupart de la communauté ne souhaite pas vraiment se faire remarquer. On veut juste vivre nos vies. Seulement, parce que nous n'avons pas les mêmes droits que les autres, on doit prendre position. Tant que nous n'aurons pas obtenu cette égalité, on devra continuer à militer pour nous-mêmes.

 

Vertige Media : Que s'est-il passé après être descendu·e ?


Shannon SJ Joslin : Le jour même, il ne s'est rien passé. En revanche, le lendemain, j'ai reçu une notification d'une nouvelle loi dans le règlement du parc, qu'on appelle le Superintendent's Compendium. C'est là que j'ai commencé à trouver ça louche, lorsque je me suis aperçu·e qu'ils essayaient d'antidater ce règlement au jour où on avait accroché le drapeau. Quelques jours plus tard, on m'a appris que j'étais placé·e sous enquête criminelle. Je pensais que c'était une posture.


« Quand j'ai été viré·e, j'ai eu l'impression de perdre l'amour de ma vie. Comme si quelqu'un l'avait assassiné et que je ne pouvais rien faire. Je n'ai jamais connu un si grand chagrin. Je suis resté·e allongé·e par terre pendant deux jours »

Et pourtant, quelques semaines après, je me retrouvais mis·e en examen. J'ai commencé à être interrogé·e — « As-tu été payée pour accrocher ce drapeau ? As-tu donné une casquette à Pattie Gonia pour qu'elle milite ? » (une drag queen devenue l'une des figures les plus visibles de l'activisme environnemental et LGBTQ+ aux États-Unis, ndlr). Des questions dingues. J'étais là genre : « Mais non, je voulais juste célébrer ! ». Un ou deux mois plus tard, on m'a convoqué·e dans le bureau de la surintendante adjointe. Elle s'est présentée, m'a serré la main et m'a tendu une lettre en me disant que j'étais viré·e. C'était le 12 août 2025.

Vertige Media : Les surintendant·e·s qui composent la direction des parcs nationaux sont choisi·e·s par Washington. Comment fonctionne ce lien politique ?


Shannon SJ Joslin : Les deux personnes au sommet de tous les parcs — les surintendant·e·s et leurs adjoint·e·s — n'ont pas été élu·e·s par des gens qui comprennent le lieu. Quand Trump est arrivé au pouvoir, notre surintendant·e et son·sa adjoint·e, tous·tes deux progressistes, ont été viré·e·s sans ménagement. À la place est arrivé Ray McPatton, un « bon vieux gars » avec un passé militaire et une terrible réputation.

 

Vertige Media : Comment ce licenciement vous a-t-il affecté·e émotionnellement ?


Shannon SJ Joslin : Il m'a écrasé·e. Les gens qui travaillent pour le service des parcs ne gagnent pas beaucoup d'argent. On vit dans des zones rurales, on sacrifie beaucoup pour gérer des endroits qu'on chérit. Cela devient toute notre vie. On s'entoure de nos collègues, on vit dans de petites villes. Ce qui nous motive chaque jour, c'est ce sentiment d'émerveillement d'évoluer dans un environnement magnifique. Quand j'ai été viré·e, j'ai eu l'impression de perdre l'amour de ma vie. Comme si quelqu'un l'avait assassiné et que je ne pouvais rien faire. Je n'ai jamais connu un si grand chagrin. Je suis resté·e allongé·e par terre pendant deux jours. C'était mon travail de rêve. Je suis scientifique, j'adore les chauves-souris, j'adore les données. Ce poste, c'était ce vers quoi ma vie m'avait orienté·e. Soudain, cet endroit où je voulais vivre pour le reste de mes jours m'a été enlevé. C'est comme si on m'avait déraciné·e.

 

« À Yosemite, j'ai même essayé de postuler pour des postes bénévoles. Mais à cause de ce sentiment de peur, je suis devenu·e un·e paria »
Shannon SJ Joslin en mode ranger
Shannon SJ Joslin, du temps où iel était encore employé·e par le parc Yosemite © courtoisie de « SJ »

Vertige Media : Comment vous êtes-vous reconstruit·e ?


Shannon SJ Joslin : Mes anciens collègues et mes voisin·e·s m'ont relevé·e. J'avais une amie qui débarquait, s'allongeait par terre avec moi et me disait : « Bon, on va accrocher des étagères aujourd'hui ». Mes collègues ont lancé une cagnotte pour que je puisse prendre le temps de réfléchir au lieu de devoir immédiatement trouver du boulot. À Yosemite, j'ai même essayé de postuler pour des postes bénévoles. Mais à cause de ce sentiment de peur, je suis devenu·e un·e paria. Ces personnes ont tellement peur qu'elles se voient obligées de me tourner le dos. C'est incroyablement bouleversant.

 

Vertige Media : Comment la communauté de l'escalade a-t-elle réagi ?


Shannon SJ Joslin : C'est très ambivalent. Pas mal de grimpeur·se·s locaux·ales m'ont soutenu·e. Mais les plus connu·e·s n'ont rien fait. C'est décourageant. En tant que personne qui prend soin de « la Mecque de l'escalade », on pourrait s'attendre à davantage de soutien. Ce serait bien de voir davantage de grimpeur·se·s pro s'engager. Nos emplois ont été politisés, ils et elles doivent sortir de leur neutralité. On passe tellement de temps à assurer l'accès à l'escalade que ne pas les voir nous soutenir devient exaspérant. Un·e grimpeur·se pro cisgenre hétéro blanc·he utilise Yosemite pour obtenir des sponsors. C'est très difficile de motiver cette personne à faire des déclarations publiques sur le licenciement de fonctionnaires qui sont pourtant essentiels à la poursuite de sa pratique. Ce silence commence à devenir assourdissant.


Vertige Media : Où en êtes-vous aujourd'hui ?


Shannon SJ Joslin : J'ai décidé de poursuivre le gouvernement fédéral en justice. Une partie du procès consiste à défendre les droits des fonctionnaires fédéraux à exercer leurs droits garantis par le Premier Amendement. L'objectif, c'est de les renforcer. Avec le service des parcs, on a aussi lancé un mouvement de syndicalisation. J'ai d'ailleurs été viré·e alors que nous étions en train de le construire, ce qui n'est pas censé arriver.


« Célébrer qui on est n'est pas politique. C'est humain »

Nous nous sommes engagé·e·s dans un mouvement pour les droits trans. C'est maintenant que ça se passe. On doit renforcer les droits trans dans ce pays de la même manière qu'on l'a fait avec les droits civiques et les droits gays. Et ça nécessite que les allié·e·s se montrent. Le mouvement des droits civiques ne se serait pas produit sans que certain·e·s blanc·he·s combattent aux côtés des personnes de couleur pour mettre fin à la ségrégation. Les droits trans ne seront pas garantis si davantage de personnes ne militent pas. On représente 1 ou 2 % de la population et nous sommes diabolisé·e·s. Avec un peu de chance, l'issue du procès nous donnera plus de droits. On a fait le job, on attend la défense du gouvernement. La prochaine audience a lieu le 14 mai.

 

Vertige Media : Que diriez-vous à quelqu'un qui lit ceci en pensant que cela ne le concerne pas, qu'il veut juste grimper ?


Shannon SJ Joslin : Si le gouvernement fonctionne bien pour toi, tu ne penses pas au gouvernement. Mais quand il cesse de fonctionner, quand il cible des gens, on a tous·tes une responsabilité de s'exprimer. L'escalade se pratique sur des terres publiques que nous gérons tous·tes. Quand celles et ceux qui protègent ces terres sont réduit·e·s au silence, viré·e·s ou forcé·e·s de partir pour qui iels sont, ça affecte tout le monde. Célébrer qui on est n'est pas politique. C'est humain. Et quand la célébration devient un acte de résistance, alors vient le moment où on a besoin d'allié·e·s.


 
 

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