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L’escalade est-elle encore un jeu ?

À l’heure où l’escalade parle la langue de la performance, Philippe Descola offre un détour précieux pour relire la grimpe contemporaine. Non parce qu’il parlerait d’escalade, mais parce que sa question — le sport est-il encore un jeu ? — en éclaire un angle mort. Derrière l’obsession du chiffre se joue peut-être une lutte plus discrète : celle d'un jeu sérieux où l’on apprend à faire commun autour d’une conquête parfaitement inutile.


Le sport est-il un jeu ? Philippe Descola
Le sport est-il un jeu ? Philippe Descola © Vertige Media

Ce texte n’est pas une recension de l’essai Le sport est-il un jeu ?. Encore moins une tentative de faire parler Philippe Descola à propos d’une pratique qu’il n’interroge pas directement. C’est une lecture située, depuis la grimpe, d’une question qu’il formule ailleurs : le sport moderne prolonge-t-il vraiment le jeu, ou l’a-t-il transformé en machine à mesurer, classer, départager ?


C’est là que la question cesse d’être théorique. L’escalade vit aujourd’hui au cœur de cette tension. Elle est devenue un sport olympique, entraîné, mesuré, commenté, parfois monétisé jusqu’à l’absurde. Mais elle demeure aussi, obstinément, une activité étrange : monter sur des formes qui ne nous demandaient rien, chercher des solutions à des problèmes inutiles, tomber ensemble, recommencer, et trouver parfois dans cette absurdité apparente une manière très sérieuse d'habiter le monde.


La réponse réflexe serait de dire : évidemment. On joue bien au foot, au tennis, au basket. On joue même à grimper, certains jours, avant que l’escalade ne devienne cette discipline un peu raide, bardée de cotations, de séances structurées, de projets filmés et de performances à prouver. Mais si la question résiste, c’est qu’elle oblige à regarder le basculement : ce moment où le jeu cesse d’être seulement une relation, une expérience, une forme partagée, pour devenir une machine à trier, comparer, départager.



Dans notre imaginaire sportif, c’est presque sa noblesse. Deux adversaires acceptent les mêmes règles, et le score produit une inégalité légitime. Le chronomètre ou le classement sont les formes civilisées du verdict. Ils donnent à la domination l’élégance d’une procédure. Descola vient pourtant troubler la fête via son détour chez les Achuar d’Amazonie. À propos du football pratiqué dans certaines communautés achuar, il montre qu’un jeu de balle peut fonctionner autrement : le ballon circule, les corps s’affrontent, mais l’enjeu n’est pas d’abord de fabriquer des vainqueurs et des vaincus. Le jeu sert alors moins à séparer qu’à tenir ensemble.


C’est là que l’escalade devient passionnante : elle n’a jamais complètement basculé d’un côté ou de l’autre. Certes, elle aligne désormais ses champion·ne·s, ses sponsors, ses formats télévisuels et sa dramaturgie spectaculaire, pour rendre la performance lisible, vendable, consommable, parfois même par celles et ceux qui n’ont jamais posé un pied sur une réglette. Mais la pratique résiste. Elle reste, obstinément, un jeu appliqué : non pas un divertissement dominical pour adultes refusant de grandir, mais un espace où l’on prend au sérieux une activité qui, vue de loin, ne sert à rien, mais engage de près l’essentiel.


Grimper n’est jamais seulement exercer une force sur un support inerte. C’est entrer en relation avec une forme.

Il suffit d’observer un bloc en salle pour le comprendre. Le même passage ne raconte jamais la même chose selon celle ou celui qui s’y frotte : échauffement pour les uns, projet du mois pour les autres. C'est même parfois un prétexte idéal à prodiguer un conseil non sollicité. Personne ne gagne vraiment contre personne. Le bloc ne désigne pas un vainqueur unique : il fabrique de la frustration, de l’entraide, des échecs magnifiques et des réussites assez laides. Le top arrive souvent trop tard pour contenir ce qui s’est réellement joué : la méthode trouvée ensemble, la hanche qui comprend avant la tête, le mouvement devenu évident après fleurté avec l'absurde.


Ce constat devient encore plus flagrant sur le rocher. Là, Philippe Descola cesse d’être une caution intellectuelle pour devenir un guide de lecture : toute sa pensée travaille à défaire le grand partage occidental entre nature et culture, humains et non-humains, monde vivant et décor disponible. Or grimper n’est jamais seulement exercer une force sur un support inerte. C’est entrer en relation avec une forme. Une dalle ne pense pas, une fissure n’a pas d’intention, mais la matière répond : par son grain, sa pente, son adhérence ou son refus, elle oblige, corrige, et humilie parfois avec une précision pédagogique remarquable.


Ce monde-là se fait pourtant grignoter par une culture générale de l’optimisation, une taylorisation du loisir où chacun·e finit par devenir la petite entreprise de soi-même. On planifie ses charges, on entraîne ses doigts, on surveille ses poulies, on filme ses essais, on manage sa progression, comme si chaque séance devait produire un rendement. Rien de tout cela n’est condamnable en soi : l’entraînement peut être passionnant, la progression joyeuse, l’exigence féconde. Mais il arrive un moment où la pratique cesse d’être habitée pour devenir pilotée.

La cotation subit la même dérive. Elle devait aider à situer une difficulté, à choisir une ligne, à transmettre une expérience. Mais elle finit parfois par aspirer ce qu’elle prétend seulement décrire. On ne grimpe plus toujours une voie parce qu’elle appelle, parce qu’elle est belle, parce qu’on nous l’a racontée avec cette gravité que les grimpeur·se·s réservent aux bouts de caillou. On la grimpe parce qu’elle pèse dans une conversation. Parce qu’elle confirme un niveau. Parce qu’elle autorise enfin cette phrase minuscule et immense : « J’ai fait mon premier 7a ». Le chiffre devait décrire l’aventure, il finit parfois par la remplacer.


La question n’est pas de rejouer le vieux match des anciens contre les modernes. La compétition a inventé des gestes splendides, et les salles ont ouvert l’escalade à des milliers de personnes qui ne seraient peut-être jamais allées au pied d’une falaise. L’escalade n’a pas à refuser d’être un sport : elle lui doit une part de sa visibilité, de sa rigueur, de ses récits, parfois même de sa transmission. La vraie question est plus trouble : que perd-elle si elle cesse d’être un jeu ?


Elle perdrait sa part d’inutilité, et c’est peut-être ce qu’elle a de plus précieux dans un monde saturé d’objectifs. Elle perdrait cette manière singulière de faire commun autour d’un échec partagé : applaudir quelqu’un qui réussit ce que l’on vient de rater, non parce qu’il nous a dominés, mais parce qu’il vient de rendre visible une méthode, une preuve, un espoir ou une excuse de moins. Elle perdrait enfin son intelligence propre, cette intelligence lente, collective et corporelle, faite de patience, de geste, de lecture et de relation.


Descola nous invite finalement à déplacer la question : ne plus demander seulement « Qui a gagné ? », mais « Qu’est-ce qui s’est joué ? ». La première exige un score, la seconde requiert une expérience. Si l’escalade veut rester vivante, elle devra tenir cette ligne fragile : devenir un sport sans cesser d’être ce qui lui échappe. Nous avons commencé par monter sur des murs qui ne nous demandaient rien, ce serait une défaite intellectuelle que de finir par croire que ce geste n’a de valeur qu’à condition de prouver quelque chose.


À lire : Philippe Descola, Le sport est-il un jeu ?, un court essai pour penser autrement ce que le sport fait au jeu — et, peut-être, à l’escalade.

 
 

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