La montagne et la rivière : le récit d'une escalade rassembleuse
- Ethan Lavoillotte

- 24 mars
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 30 mars
L'escalade se déchire souvent entre puristes et nouveaux adeptes. Entre tradition et spectacle, une parabole bouddhiste – celle de la montagne et de la rivière – explique pourquoi ce conflit est stérile.

Un samedi soir sur la Terre, dans une salle d'escalade. Trois générations grimpent côte à côte sur le même pan de mur. Un adolescent enchaîne un paddle dynamique. À côté, une femme d'une cinquantaine d'années négocie un dévers en compression. Entre les deux, un trentenaire filme son essai sur un bloc de coordination. Personne ne se parle vraiment. Chacun grimpe dans sa bulle, avec ses codes, ses références, sa grammaire. En 2026, la scène est devenue familière, presque banale. Mais cette cohabitation silencieuse raconte pourtant toute l'histoire de l'escalade contemporaine.
L'ennui nous appartient
La modernité peut parfois se lire avec le récit de paraboles ancestrales. En l'occurrence, celles des bouddhistes conviennent bien à notre problème. D'un côté, on trouve la montagne et sa force fixe. Dans l'histoire grimpante, ce sont les réglettes de grès, l'endurance des circuits de Bleau, les fondations posées depuis les années 1940. De l'autre, la rivière et sa fluidité : les coordinations spectaculaires, les prises lisses des compétitions ou encore les salles et leur esthétique futuriste. Entre les deux, une tension sourde qui traverse la communauté depuis vingt ans. Qui a raison ? Personne. Et c'est peut-être là toute la beauté de l'affaire.
Posons-le franchement. Au commencement, l'escalade traditionnelle était peu spectaculaire, difficile à regarder. À l'orée des premières compétitions, notamment dans la foulée de celle de Bercy en 1988, un vieux titre de presse résumait bien la situation : « L'escalade, aussi ennuyeux que de la peinture qui sèche ». Pour un sport aspirant à la visibilité – les Jeux olympiques pointaient déjà –, il fallait réinventer le spectacle. Les compétitions ont mis du temps à s'imposer. Dans les années 1980-1990, beaucoup de grimpeur·se·s de haut niveau les rejetaient. Iels ont fini par céder, par amour de la compétition ou par nécessité. Mais l'escalade compétitive restait encore proche de celle que l'on pratiquait à l'extérieur : mouvements statiques, préhensions variées, endurance.
Puis en 1998, les ouvreurs du Top Rock Challenge de Val-d'Isère créent les premières coordinations avec des enchaînements de rampes et de sauts. Personne ne mesure encore que ce détail va bouleverser la discipline. Les années suivantes voient ces mouvements se développer, timidement d'abord, puis de manière assumée. Jusqu'à ce que tout bascule.
Paddle, smartphones et paraboles
Suisse, septembre 2018. Tomoa Narasaki entre en finale de la Coupe du monde de bloc à Meiringen. Devant lui, le grimpeur japonais a des prises qui ressemblent à des coques de smartphones. Narasaki s'élance, paddle une prise, puis deux, trois, quatre. Ses pieds ne touchent plus le mur. Il se suspend uniquement par la force de contact de ses mains qui claquent sur les volumes (la performance est à voir ici, à 2'23'30, ndlr). La foule retient son souffle, puis explose. Quelque chose vient de se passer.
Trois ans plus tard, les Championnats du monde de Berne 2023 enfoncent le clou avec les prises 100 % lisses de Flathold et Pierre Broyer. Le concept ? Impossible de les tenir en statique. Il faut de la vitesse, une précision chirurgicale, un timing parfait. Les grimpeur·se·s traditionnel·le·s regardent ces images avec fascination et incompréhension. Et s'interrogent : est-ce encore de l'escalade ? Les forums, eux, s'enflamment. « L'escalade moderne trahit l'esprit du bloc. » « Les coordinations, c'est pour ceux qui n'ont jamais grimpé dehors. » « Ça demande trop de techniques différentes. » Au milieu de ce débat, une vieille parabole bouddhiste refait donc surface en opposant la supériorité de la montagne et de la rivière. Mais à cette question, le conte n'y répondra jamais.
L'escalade classique – celle de Fontainebleau, des circuits historiques, des réglettes et des pinces – pose les fondements physiques du grimpeur. Elle enseigne les préhensions de base, la force à doigts, le gainage, la pose de pieds précise. C'est la montagne : solide, inébranlable, construite sur des millions de répétitions. L'escalade moderne met en avant une autre logique corporelle. La vitesse remplace l'endurance, la fluidité remplace la tension permanente. Les mouvements nécessitent une force de contact accrue : exercer une force maximale dans un temps très court, au moment précis où la main claque sur la prise. La précision doit être chirurgicale, car à haute vitesse, la moindre erreur se paie cash. Le bassin devient central : c'est en anticipant sa position d'arrivée que le grimpeur détermine le balancement nécessaire. C'est la rivière : fluide, rapide, adaptable.
On pourrait bien sûr opposer ces deux styles. Dire que l'un est « vrai » et l'autre « artificiel ». Que Fontainebleau incarne l'authenticité et les salles de bloc la décadence spectaculaire. Mais ce serait passer à côté de l'essentiel : ces deux approches se complètent. Quand un bloc rend impossible une prise en statique, une méthode dynamique peut sauver la mise. Inversement, quand une coordination échoue, revenir à une grimpe plus fine – tension permanente, placement irréprochable – permet souvent de passer.
Les meilleur·e·s grimpeur·se·s contemporain·e·s l'ont parfaitement compris. Elias Iagnemma réalise le 11 novembre 2025 la première ascension d'Exodia, qu'il propose en 9A+, l'un des blocs les plus durs au monde. Mais un an plus tôt, c'est son ascension de Burden of Dreams qui fascine : ce bloc mythique, premier 9A au monde, est réputé pour sa rigueur extrême sur réglettes et pieds microscopiques. Or Iagnemma trouve une méthode alternative : un paddle dynamique qui contourne la difficulté la plus ingrate. La montagne rencontre la rivière.
Will Bosi incarne cette polyvalence depuis des années. Début 2026, il réalise la première ascension de Pôr do Sol, un bloc qu'il propose en 8C+ à Sintra, au Portugal. Le mouvement clé ? Un « sheriff » – soit un décroisé dynamique des bras – qui force une perte de pieds. Une gestuelle spectaculaire, imposée par la nature elle-même, comme sur le légendaire Rainbow Rocket de Fontainebleau. Bosi déclarera : « Probablement le meilleur bloc que j'aie jamais essayé ». Pas parce qu'il est statique ou dynamique, mais parce qu'il conjugue les deux logiques.
Parkour toujours
Reste une objection récurrente : « Les coordinations, c'est du parkour, pas de l'escalade ». L'argument revient dans les commentaires YouTube, sur les forums, au pied des blocs. En 2025, le grimpeur français Cyprien Bossut organise alors une expérience : il invite Raphaël Bourgeat-Lami, athlète de parkour de haut niveau, à tester onze blocs de compétition. La vidéo, vue par plusieurs centaines de milliers de personnes, tranche le débat. Bourgeat-Lami, pourtant habitué aux sauts, aux réceptions, aux mouvements explosifs, galère. Beaucoup. « Non, ça n'a rien à voir avec le parkour, finit-il par lâcher, essoufflé. La gestuelle est complètement différente. »
Certes, il existe des similitudes : vitesse d'exécution, sens du timing, utilisation concomitante des membres supérieurs et inférieurs. Mais les logiques corporelles divergent radicalement. En parkour, tout repose sur la réception, l'amortissement, la gestion de l'impact. En escalade moderne, tout s'exécute sur la force de contact, la précision de saisie, le contrôle du balancement. Ce n'est juste pas la même discipline.
D'ailleurs, cette évolution technique n'a rien d'exceptionnel dans l'histoire du sport. Le tennis a connu une mutation majeure avec les nouvelles raquettes en graphite dans les années 1980 : le jeu est devenu plus puissant, plus rapide. Le football a vu émerger le gegenpressing allemand dans les années 2010 : un style plus physique, plus intense, que les autres équipes ont dû adopter. L'escalade suit la même logique.
Désormais, où va la grimpe ? Certains ouvreur·se·s émettent l'hypothèse d'un essoufflement des coordinations. Trop spectaculaires, trop répétitives, peut-être moins exigeantes que prévu. Une régulation autonome pourrait s'opérer. Les formats se renouvellent, les styles s'hybrident, les modes se répètent. Car il est inévitable que l'escalade moderne d'aujourd'hui sera l'escalade classique de demain. Dans vingt ans, les gamins des salles regarderont les vidéos de Tomoa Narasaki à Meiringen comme on regarde aujourd'hui Pierre Allain dans les années 1940 : avec respect, curiosité, et une pointe de condescendance amusée.
Et peut-être qu'une nouvelle révolution est déjà en train de naître, discrètement, dans un coin obscur d'une salle d'escalade. Un·e ouvreur·se anonyme qui teste un nouveau type de prise. Un·e grimpeur·se qui trouve une méthode inédite sur un vieux bloc en forêt. L'histoire continue, inlassablement.













