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Comment Summit Journal a élevé le journalisme d'escalade

Fondé en 1955 par deux femmes qui cachaient leur genre, Summit compte parmi les pionniers du journalisme d'escalade américain. Michael Levy l'a ressuscité en 2024 sous le nom de Summit Journal. Portrait d'un pari éditorial obstinément libre.


Le Summit Journal sur fond de Kilter Board
© courtoisie de Summit Journal

Michael Levy ne porte pas souvent de costume. Pour ne pas dire jamais. Mais en ce début d'automne 2023, il ne sait pas trop où il met les pieds. Alors, il s'habille. Le jeune homme vient de décrocher un rendez-vous dans l'un des clubs les plus sélects de New York : le Harvard Club. Journaliste-grimpeur, le voilà tout cintré en train de chercher un vieil homme de 82 ans qu'il n'a jamais vu. David Swanson apparaît. Ancien président de l'Explorers Club, c'est une figure du milieu de la montagne américaine. Ils s'installent dans un salon lambrissé. Michael Levy expose son projet de relance. David Swanson l'écoute attentivement. Jusqu'à ce qu'il opine du chef et pose une condition : si le magazine n'est pas rentable dans cinq ans, les droits lui reviennent. Deal.


L'héritier


D'une poignée de main, Michael Levy vient de prendre en charge l'héritage de l'un des magazines d'escalade les plus emblématiques des États-Unis. Sur ses épaules se tiennent désormais 68 ans d'histoires verticales aussi diverses qu'insolites. Et pourtant, lorsqu'on le rencontre en visio, ce n'est pas vraiment un homme écrasé par l'histoire qui apparaît à l'écran. Depuis le Colorado d'où il est originaire, le trentenaire affiche un large sourire sous sa casquette. Voilà un peu plus de deux ans que « son » Summit Journal paraît. Depuis février 2024 et cette édition qui affiche un grimpeur suspendu au-dessus de la mer, l'aventure se passe, dit-il, « plutôt bien ». Il vient de mettre sous presse son cinquième numéro. Au moment de notre rencontre, en février 2026, il vient même d'apprendre que Summit Journal est nominé aux National Magazine Awards dans la catégorie « Best Still and Animated Illustrations ». Soit l'un des prix les plus prestigieux du secteur américain, dont les résultats seront connus dans les prochaines semaines. « Les prix, ça n'a pas vraiment d'importance pour moi, balaie-t-il. Mais bon, être reconnu aux côtés de The New York Times, The Verge ou The Atlantic, ça veut quand même dire quelque chose. »


Le numéro de relance de Summit Journal
Au sommet de la pile, le numéro de février 2024, le premier après une pause de 27 ans © courtoisie de Summit Journal

Tout porte à croire que, près de trois ans après, cette poignée de main au Harvard Club était un bon deal. Cela dit, l'histoire de Summit ne commence pas avec Michael Levy. Ni même avec David Swanson. Elle démarre en 1955, dans le sous-sol d'une petite maison brune perchée sur un éperon granitique, à Big Bear Lake, dans les montagnes de San Bernardino, en Californie. C'est là que Jene Crenshaw et Helen Kilness cousent et agrafent les numéros inédits du premier magazine mensuel d'escalade d'Amérique. Les deux femmes se sont rencontrées pendant la Seconde Guerre mondiale, à laquelle elles prennent part en tant qu'opératrices radio en Géorgie. Après l'armistice, elles mettent leurs maigres économies en commun, achètent une moto, apprennent à la conduire et traversent le pays ensemble. Arrivées sur la côte ouest, elles créent Summit Magazine avec une conviction simple : il manque un magazine sérieux sur l'escalade dans leur pays. Et visiblement, personne ne va le faire à leur place.

Toutefois, pour la prendre, cette place, les fondatrices vont devoir changer de prénoms. Dans un monde totalement dominé par les hommes, Jene signe « J.M. Crenshaw » alors qu'Helen choisit « H.V.J. Kilness ». Dès le départ, le magazine dégage une âme singulière que Michael Levy qualifie aujourd'hui d'« ethos égalitaire ». « Royal Robbins, l'une des grandes figures de l'escalade nord-américaine, y était éditeur de 1964 à 1974, explique-t-il. Donc il publie ses chroniques sur les premières ascensions d'El Capitan et du Half Dome. Mais sur la page suivante, on pouvait lire l'histoire d'une mère de famille qui racontait ses sorties avec son fils. » Ce refus de l'élitisme, couplé à l'envie de s'adresser à « Monsieur Tout-le-Monde » va constituer l'une des marques de fabrique les plus durables du magazine.

Le tirage atteint 10 000 exemplaires. Un chiffre que les fondatrices ne souhaitent pas dépasser, pour ne pas que le succès n'empiète sur leur temps d'escalade. Il leur arrive même de sauter des numéros en partant grimper plusieurs semaines. En 1989, Jene Crenshaw et Helen Kilness vendent. Summit devient Summit: The Mountain Journal, un trimestriel dit « grand format ». Cette première relance s'arrêtera en 1996 et le magazine disparaît pendant 27 ans.

Des gros sous, Chris Sharma et quelques verres de whisky

Il y a quelques années, Michael Levy n'avait encore jamais entendu parler de cette histoire. C'est une consoeur qui va l'éclairer. Avec une série d'essais publiés dans le magazine Alpinist, c'est Katie Ives qui raconte la trajectoire de Jene et Helen, la « Summit House », les initiales, la moto. Michael Levy est alors journaliste et éditeur, passé par Rock & Ice et Climbing avant que les deux titres ne soient absorbés par Outside Magazine. « À ce moment-là, la plupart des grimpeur·se·s n'avaient jamais entendu parler de Summit, confie-t-il. Katie l'a en quelque sorte épousseté. C'est ce qui l'a mis sur mon radar. Et depuis, ce nom, cette marque, sont restés dans un coin de ma tête pour toujours. »


Les anciens numéros de Summit Journal
Les anciens numéros de Summit, respectivement de l'été 1964 et de mai 1957 © courtoisie de Summit Journal

En 2023, le journaliste décide d'agir. Retrouver le propriétaire des droits prend du temps. La nièce de Jene, Paula Crenshaw, lui donne finalement un numéro de téléphone. « Il est peut-être encore en vie, lui souffle-t-elle. Il a dans les 80 ans passés. » Michael Levy appelle David Swanson, à qui il balance son pitch en deux minutes. Et très vite, le trentenaire se retrouve bien habillé dans un salon de club new-yorkais qui sent les boiseries et le scotch. En réalité, il y aura plusieurs rencontres entre Michael Levy et David Swanson. Suffisamment pour régler la question du nom du magazine, du logo, des droits sur les couvertures mythiques. Et du prix d'achat. « Assez modeste pour tenir sur mes économies et ne pas me mettre sur la paille si ça avait été un fiasco complet », élude le journaliste. Les deux hommes s'accordent aussi sur une clause dans le contrat : si Summit Journal n'est pas rentable dans cinq ans, les droits reviennent à Swanson. « Non pas qu'il veuille en faire quelque chose, reprend-t-il. Il voulait juste s'assurer que si je n'y arrivais pas, l'héritage de ce magazine ne disparaisse pas. »


« Summit Journal est rentable dès le premier jour »

Michael Levy dans le New York Times

Avant le lancement, Michael Levy appelle Mike Rogge, l'éditeur de Mountain Gazette, un magazine de montagne ressuscité quelques années plus tôt. Même trajectoire, même combat. Rogge devient un mentor et convainc son poulain de passer de quatre numéros par an à deux, avec un triptyque : « Quality, quality, quality ». « Il m'a dit : "Si tu crois en la qualité de ce que tu fais, les autres y croiront aussi" », raconte Levy, qui commence à tracer sa propre voie et à livrer ses propres anecdotes. Dans un éditorial, le directeur de la publication raconte que l'été précédant la relance de Summit Journal, il s'est attaqué à la face sud du Moose's Tooth, en Alaska. Sur un relais, à mi-paroi, l'esprit n'est pas tout à fait là : il pense à la montagne de problèmes qui l'attendent à New York, au site internet qui tarde, à la logistique infernale des abonnements. Il rencontre un certain « Zach » sur la voie. La météo les bloque cinq jours au camp de base. Ils jouent aux cartes, boivent du whisky, partagent leurs vies dans la tente. Zachary Runyan est développeur web. Il deviendra directeur digital de Summit Journal.

L'histoire derrière l'histoire


Pour le lancement, Michael Levy a tout misé sur une stratégie de communauté : contacter tous les grimpeur·se·s professionnel·le·s avec qui il a échangé un email au fil des années, leur présenter le projet. « Comme des influenceurs », plaisante-t-il, avec un sourire légèrement embarrassé. Adam Ondra, Chris Sharma, Sasha DiGiulian : toutes et tous relaient l'annonce. En un mois, le repreneur atteint le nombre d'abonnés – qu'il taira – dont il a besoin pour que le projet soit viable. Quelques mois plus tard, il confie au New York Times que Summit Journal était « rentable dès le premier jour ».

Comment est-ce possible ? Une stratégie de précommande bien pensée et « pas mal de chance ». Summit Journal a surtout un positionnement très affirmé. Le magazine paraît deux fois par an, en grand format, sur papier épais. Aucun article n'est mis en ligne : tout est réservé aux abonnés, qui paient 60 dollars par an. La publicité représente à peine 10 % des pages. Michael Levy préfère d'ailleurs appeler ses annonceurs des « partenaires de marque » : soit des entreprises ancrées dans la communauté de l'escalade, qui investissent parce que « c'est une bonne chose pour l'industrie ». Les revenus se partagent aujourd'hui à égalité entre abonnements et publicité. Le rêve de Levy ? « Fonctionner à 100 % sur les abonnements. » Les récentes hausses des tarifs douaniers lui ont rappelé pourquoi. Un annonceur qui faisait son beurre à l'étranger s'est retiré. « C'est 10 % de mes revenus annuels qui disparaissent d'un coup », assène-t-il.


 « Le print ressemble un peu au vinyle. Ce qui est vieux redevient nouveau. Il y a un public qui apprécie les objets qu'on peut tenir dans ses mains, poser sur une étagère. C'est devenu quelque chose d'un peu contre-culturel »

Michael Levy, directeur de publication de Summit Journal


Le budget de contenu par numéro tourne entre 40 000 et 50 000 dollars, un seuil que le directeur de la publication dépasse à chaque fois. « Parce que c'est ce qui m'importe le plus », justifie-t-il. Un portrait XXL de l'alpiniste français Benjamin Védrines a coûté plus de 10 000 dollars à lui seul. Mais le principe reste le même : la composante éditoriale doit rester la première ligne de budget. L'équipe, elle, demeure étroite. Michael Levy édite et publie, épaulé par Randall Levensaler à la direction artistique, son pote « Zach » à la direction numérique et deux collaborateur·ice·s à temps partiel. « J'aimerais les faire toutes et tous passer à temps plein. Il faut juste grandir un peu plus », confie-t-il.


L'ambition est fixée à 10 000 abonné·e·s. Pour y parvenir, le journaliste de formation convoque encore et toujours la qualité éditoriale. Pour la sublimer, d'après lui, il faut choisir une voie engagée : celle du papier. Ce qui suppose de quitter le numérique. Si Summit Journal édite une newsletter et un compte Instagram, son directeur se méfie du Net comme d'un mauvais spit. « Sur Internet, c'est comme boire à un tuyau d'incendie, image-t-il. Il y a trop de choses, beaucoup de bonnes choses, mais on se perd dans le bruit. » Ses expériences malheureuses chez Rock & Ice et Climbing qui ont arrêté leurs déclinaisons imprimées l'ont vacciné. « Le print ressemble un peu au vinyle, tente-t-il. Ce qui est vieux redevient nouveau. Il y a un public qui apprécie les objets qu'on peut tenir dans ses mains, poser sur une étagère. C'est devenu quelque chose d'un peu contre-culturel. »


Michael Levy, directeur de la publication de Summit Journal
Michael Levy, directeur de la publication de Summit Journal © courtoisie de Michael Levy

Avec son héritage en bandoulière, Michael Levy cherche toujours à raconter « l'histoire derrière l'histoire ». Alors que ses concurrents se battaient pour couvrir une grande première himalayenne, Summit Journal a pris le temps de percer l'angle inattendu. La rédaction a trouvé que le portaledge utilisé pour l'ascension avait été conçu par un artisan qui le cousait dans son garage. Le papier n'a pas décrit l'ascension, il a raconté l'histoire de cet homme. « Je me demande constamment comment le magazine peut être un véhicule pour raconter des histoires humaines, et voir le monde sous différents angles : c'est ça qui me tient éveillé la nuit », résume Michael Levy. Il reste encore quelques pas pour atteindre le graal éponyme que le Summit Journal s'est donné. Dans une époque où une information en chasse une autre d'un seul swipe, une revue tente de suspendre les flux algorithmiques, les troubles de l'attention et les vues de trois secondes. Réussira-t-elle son pari ? « Le premier magazine d'escalade mensuel des États-Unis » est quoi qu'il en soit une des réponses les plus longues et les plus obstinées aux vicissitudes du monde de la presse. Et après 70 ans, elle s'écrit encore.

 
 

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