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Desire Lines : un nouveau média pour les minorités dans l'escalade et la montagne

Desire Lines est né d'une conviction : la littérature de montagne s'est construite sur une seule voix, blanche et masculine, au détriment de tout le reste. Katie Ives, ex-rédactrice en chef d'Alpinist, et Holly Chen, directrice artistique du collectif, racontent comment un atelier d'écriture en 2024 a allumé l'étincelle d'un projet éditorial aussi ambitieux que nécessaire : visibiliser les minorités dans un contexte américain où leurs droits sont plus menacés que jamais.


Desire Lines, nouveau média inclusif
© Juliet Kennedy

Vertige Media : L'alpinisme et l'escalade restent des espaces très masculins et très blancs. Comment l'expliquez-vous ?


Katie Ives : Tout dépend de la définition que l'on donne à l'alpinisme. Le terme de Mountaineer (montagnard en VF, ndlr) désignait à l'origine quelqu'un qui vivait dans les montagnes. Ce sont les Victoriens (les Britanniques de l'époque victorienne de la fin du XIXème siècle, ndlr) qui ont redéfini ce terme de façon restrictive — clubs alpins, matériel spécialisé — en reléguant les guides locaux, qui grimpaient depuis des siècles, au rang de porteurs. Ce prisme colonial continue de dominer nos récits. Des communautés en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud ont leurs propres traditions de montagne qui précèdent largement la première ascension du mont Blanc. Et même dans l'alpinisme européen, les femmes étaient bien plus présentes qu'on ne le pense. La chercheuse britannique Clare Roche a montré, en consultant des journaux de guides et des lettres privées, que des femmes comme Lizzie Le Blond ont largement contribué à définir l'alpinisme hivernal à la fin du XIXe siècle. Pourtant, elles ont été effacées.


« Créer cette diversité prendra probablement autant de temps que le problème en a mis à s'installer »

Holly Chen, directrice artistique de Desire Lines


Holly Chen : Pour ma part, c'est une question très personnelle. J'ai grandi à Taïwan et à Hong Kong. Adolescente, je dévorais les grands livres d'alpinisme — Walter Bonatti, Jon Krakauer, les grandes épopées héroïques. Et aux alentours de mes 15 ans, j'ai réalisé : dans tous ces livres, il n'y a que des hommes. J'ai intégré l'idée que je ne pouvais pas faire ça. J'ai emporté cette conviction pendant des années, même après avoir commencé à grimper, me disant que je n'étais « pas une vraie grimpeuse ». J'ai passé dix ans de ma vie à croire ça.


Vertige Media : Pourquoi cela prend-il autant de temps à changer ?


Holly Chen : Un problème qui a mis un siècle à se construire ne va pas disparaître en quelques années. Ce sur quoi nous travaillons, c'est la prochaine génération — que la prochaine personne qui vit à Hong Kong ou à Taïwan et qui prend un livre sur l'escalade ne se retrouve pas face à une seule voix dominante. Créer cette diversité prendra probablement autant de temps que le problème en a mis à s'installer.


Katie Ives : Quand j'étais chez Alpinist, en 2015, j'avais encore du mal à trouver des femmes pour écrire dans le magazine. J'ai compris qu'il fallait briser un plafond de verre : les femmes ne voyaient pas leur reflet dans les pages, donc elles ne se projetaient pas comme autrices. J'ai commencé à écrire directement à des femmes, à des personnes non binaires, à des autrices de couleur, à des autrices autochtones — pour les inviter. Et ça a fini par créer une dynamique. Quand j'ai quitté Alpinist, 50 à 60 % des autrices et auteurs que nous publiions étaient des femmes ou des personnes non binaires. Ce n'est pas qu'elles étaient invisibles avant — c'est que personne ne leur avait dit qu'elles étaient les bienvenues.


Lizzie Le Blond
Elizabeth Hawkins-Whitshed aka Lizzie Le Blond, autrice, photographe et alpiniste irlandaise (cc) Wikicommons

Vertige Media : D'autres cultures ont un rapport très différent à la montagne, sans conquête ni performance. Qu'est-ce que cela nous apprend sur la culture outdoor ?


Holly Chen : À Taïwan, la nature est partout. L'île a plus de cinquante sommets dépassant les trois mille mètres. On y vit immergé dans les montagnes — elles ne sont pas un objectif lointain à aller conquérir, elles font partie du quotidien. C'est une coexistence, pas une domination.


« Au fond, la façon dont on aborde les montagnes est un microcosme de la façon dont on aborde la nature en général : est-ce qu'on cherche à la dominer ou à y appartenir ? »

Katie Ives, directrice éditoriale de Desire Lines


Katie Ives : Dans de nombreuses cultures à travers le monde, les montagnes sont sacrées — ce sont des espaces de pèlerinage, des ponts entre la terre et le ciel. Atteindre le sommet n'est pas toujours le but. Et j'ai été très touchée par une citation d'Ashima Shiraishi (ancienne grimpeuse professionnelle américaine, ndlr) dans un récent recueil sur les femmes alpinistes de Joanna Croston intitulé Mountaineering Women : « Comment l'escalade peut-elle renouer avec ses racines dans le rituel et le sens ? Quelles traditions et cultures non écrites peuvent encore émerger dans la culture de l'escalade ? ».  C'est exactement la question que nous posons. Et au fond, la façon dont on aborde les montagnes est un microcosme de la façon dont on aborde la nature en général : est-ce qu'on cherche à la dominer ou à y appartenir ?


Vertige Media : Quel est l'acte fondateur de Desire Lines ?


Holly Chen : C'était en 2024, au Women Up Climbing Festival à Los Angeles. À la fin du festival, Katie, Rosie Bates (grimpeuse professionnelle, ouvreuse et auteure américaine, ndlr) et moi avons animé un petit atelier d'écriture de montagne. Et l'énergie dans cette pièce était vraiment différente. C'était vraiment une safe place, personne n'a ressenti le besoin de performer. Quand on a terminé, on s'est regardées et on s'est dit : comment on fait pour que ça continue ? Cette conviction n'a fait que grandir, jusqu'à ce qu'on invite Natalie Berry (journaliste freelance britannique, ancienne rédactrice en chef de UK Climbing, ndlr) et Juliet Kennedy (autrice, photographe et consultante marketing, ndlr) à rejoindre l'équipe.


Vertige Media : Quelles références littéraires et artistiques ont inspiré la ligne éditoriale de Desire Lines ?


Katie Ives : Depuis 2016, j'ai observé l'émergence d'une vraie vague d'autrices venues des marges de la littérature de montagne — femmes, personnes non binaires, écrivains autochtones — qui apportaient des façons radicalement nouvelles de raconter les montagnes. Il y a la poésie par effacement de Faye Latham, qui prend un classique de l'alpinisme colonial et le réinvente pour faire surgir des voix enfouies. Il y a aussi Nandini Purandare et Deepa Balsavar (respectivement journaliste à l'Himalayan Journal et illustratrice de livres pour enfants, ndlr)  avec leur livre Headstrap sur les sherpas de Darjeeling. Leur histoire est racontée de façon non linéaire, en conversations entrecroisées, ce qui nous a beaucoup inspirées sur la forme narrative. L'idée qu'un récit n'a pas à ressembler à l'arc narratif traditionnel qui suivrait la forme d'une montagne avec un incident fondateur, une ascension dans l'intrigue, un sommet, et le retour au point de départ. Un récit peut suivre des formes plus complexes avec des pauses, des silences.



Holly Chen : Pour moi, c'est aussi une prise de conscience très physique. Un jour, j'ai réalisé que j'écrivais à propos d'une petite voie grimpée pour la première fois comme si je conquérais une grande montagne. J'imitais alors le langage des livres que j'avais lus. La tempête qui approche, l'objectif à vaincre... Et puis j'ai eu ce déclic : ce n'est pas du tout comme ça que je ressens la grimpe. Trouver sa propre voix, c'est aussi ça : repartir de nos sensations.


« Il faut produire ces histoires plus vite qu'elles ne sont réduites au silence »

Katie Ives, directrice éditoriale de Desire Lines


Vertige Media : Aux États-Unis, des politiques fédérales attaquent frontalement les droits des personnes trans et des minorités, jusque dans les parcs nationaux. Est-ce que cela a changé votre sentiment d'urgence ?


Katie Ives : Oui, absolument. Ce travail était déjà important, mais maintenant, il ressemble à une course contre la montre. On voit comment le gouvernement supprime et efface des récits — les contributions des femmes, des personnes LGBTQIA+, des communautés autochtones. Il faut produire ces histoires plus vite qu'elles ne sont réduites au silence, continuer à donner une voix aux gens plus vite qu'on ne tente de la leur retirer. Et par « nous », je ne parle pas seulement de Desire Lines — notre petit groupe ne peut pas tout faire. Mais chaque personne en Amérique devrait faire ce qu'elle peut pour résister.



Vertige Media : Vous affirmez que Desire Lines n'est pas un média, c'est un mouvement. Où se situe la limite entre journalisme et engagement ?


Katie Ives : L'idée de neutralité peut devenir un piège. Certains médias estiment qu'ils doivent « donner les deux côtés » — mais quand un côté dit que les personnes trans ne devraient pas exister, est-ce qu'on lui donne le même poids ? Non. Le fait que les femmes sont des personnes, que les grimpeurs et grimpeuses de couleur sont des personnes, que les personnes trans sont des personnes — ce sont des idées fondamentales de décence humaine. Et pourtant, elles sont désormais brandies comme partisanes. Cela m'est incompréhensible. Un journaliste britannique, Dave Cook, disait que le problème de l'écriture d'escalade, c'était précisément d'avoir exclu les discussions sur la race, le genre, la politique — et qu'en le faisant, le genre tournait à vide. Il faut ouvrir ces portes.


Katie Ives et Holly Chen
À gauche, Katie Ives et à droite Holly Chen © courtoisie de Desire Lines

Vertige Media : Quels sont les sujets les plus difficiles à traiter ?


Katie Ives : Ma préférence générale, c'est que si on raconte une histoire sur une communauté marginalisée, l'autrice ou l'auteur vienne de cette communauté. Ce qui est difficile à publier — et pourtant nécessaire — c'est la question du sexisme et du harcèlement sexuel dans la communauté de l'escalade. Certains rédacteurs en chef voient ces sujets comme trop clivants. Mais c'est exactement là qu'il faut avoir du courage.


« Ces histoires de sexisme et de harcèlement sexuel dans l'escalade ont besoin d'un endroit où elles peuvent être racontées en sécurité. Nous espérons être cet endroit »

Holly Chen, directrice artistique de Desire Lines


Holly Chen : Je suis 100% d'accord. J'anime un podcast sur l'ouverture de voies et parfois, des semaines après un épisode, quelqu'un me contacte de façon anonyme pour me dire que la personne que j'ai reçue a des casseroles derrière elle. Et je me retrouve complètement paralysée. Est-ce que c'est mon rôle d'agir ? Est-ce que j'ai potentiellement donné une plateforme à quelqu'un qui a fait du mal ? Ces histoires ont besoin d'un endroit où elles peuvent être racontées en sécurité. Nous espérons être cet endroit.


Vertige Media : Dans cinq ans, qu'espérez-vous que Desire Lines aura changé ?


Holly Chen : À une toute petite échelle, si j'ai offert un espace sécurisant à une seule personne pour être elle-même, ça me suffira pour continuer. Sur un plan plus large, j'espère que les gens dans la communauté de l'escalade auront un peu plus de courage pour parler — de harcèlement, d'exclusion — au lieu de se taire par peur des représailles. Comme ça s'est passé pour Shannon Joslin à Yosemite.


Katie Ives : Chaque histoire racontée sera sauvée du néant. Je crois très fortement que chaque être humain recèle des univers infinis de merveille et de valeur. Chaque fragment de ça, préservé dans une publication, c'est quelque chose arraché à l'abîme. Et au-delà de la représentation, il s'agit de transformer le genre lui-même. La chercheuse Julie Rak écrit sur les grimpeur·se·s cholitas en Amérique du Sud : pour elleux, il ne s'agissait pas seulement de pouvoir grimper — mais de grimper en étant eux-mêmes, en portant leurs vêtements traditionnels, en redéfinissant ce que grimper signifie. C'est ça, la révolution.


 
 

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